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Le Président, le dément et la dignité

lundi 15 septembre 2008 par Michel

Recevant le Pape, le Président Sarkozy a parlé de la maladie d’Alzheimer "qui fait perdre sa dignité au malade". Un tel propos, qui après tout semble anodin, mérite quelques commentaires rapîdes.

D’abord, qu’a-t-il dit ? et qu’a-t-il voulu dire ?

Mettons-nous d’accord tout de suite sur un point : ce qu’il a dit partait d’un bon sentiment, et ces bonnes intentions ne me semblent pas devoir lui être contestées.

Mais quels sont les faits ?

Je n’ai pas entendu le discours. J’ai donc essayé de le reconstituer, à partir de deux versions : celle du « Monde » et celle de « La Croix ». On ne met pas bien longtemps à voir que le texte le plus remanié est celui de « La Croix ». Dans cette version le passage incriminé est :

« C’est en pensant à la dignité des personnes que nous avons voulu créer le Revenu de solidarité active, ou que nous nous sommes engagés dans la lutte contre la maladie d’Alzheimer, ou encore que nous avons créé un contrôleur général des prisons. Et je sais bien que, dans notre démocratie, nous avons encore bien des choses à faire sur ces sujets. C’est en pensant à la dignité de l’homme que nous affrontons la délicate question de l’immigration : question immense qui demande en même temps générosité, respect de la dignité et prise de responsabilité. »

Le passage correspondant du « Monde » est :

« Eh bien, c’est en pensant à la dignité des personnes que nous avons voulu le revenu social d’activité, c’est en pensant à la dignité des personnes (...) que nous nous sommes engagés dans la lutte contre la maladie d’Alzheimer, qui fait perdre sa dignité à des êtres humains. C’est en pensant à la dignité des personnes que nous avons voulu créer un contrôleur général des prisons, et je sais bien qu’en France comme dans d’autres démocraties nous avons encore des progrès à faire sur le sujet. Et c’est en pensant à la dignité de l’homme que nous affrontons la si délicate question de l’immigration, sujet immense qui demande générosité, respect de la dignité et en même temps, prise de responsabilités. » [1]

Donc le texte du discours n’est pas celui qui a été prononcé. [2]

Mais quelle importance ? Car on sait qu’il ne s’agit ni d’un dérapage ni d’un lapsus :

« La maladie d’Alzheimer est un outrage à notre dignité d’humains ? Et bien, ripostons collectivement par un sursaut d’humanité.
La maladie d’Alzheimer résiste à la science ? Et bien battons nous et aidons les chercheurs à combattre cette maladie.
La maladie d’Alzheimer est un mal dévastateur. Et bien comme tous les autres fléaux, nous allons vaincre celui-ci. Puisse le Plan Alzheimer nous en fournir l’énergie, et rendre à nos anciens justice et dignité. »

(Sophia Antipolis, 1er février 2008)

« Les progrès scientifiques que le Plan Alzheimer va susciter ne doivent jamais nous faire perdre de vue que ce qu’il y a de plus important, c’est la personne qui souffre. C’est le patient qui subit, qui attend. Le patient n’est pas un objet de recherche ou de science qui ignorait tout de la finalité de la recherche. C’est un être humain à part entière, qui doit être pris en cause comme cet être humain avec notamment le respect de sa dignité. Je veux casser le lien injustifié de l’âge avec la perte de mémoire et les troubles du comportement. La vieillesse n’est pas une maladie.
Une personne âgée bien conseillée et bien soignée conserve ses sens et ses activités, sauf si elle a, comme à tous les autres âges, une maladie. C’est trop facile de dire que parce que l’on est vieux, c’est normal d’être malade et donc c’est normal de perdre sa dignité. »

(Cité des sciences, 21 septembre 2007).

La thèse soutenue par le Président est donc parfaitement claire : la dignité humaine est un bien fragile, et qui peut se perdre.

Et c’est très grave. C’est d’autant plus grave que c’est l’opinion générale. C’est très grave parce que tout le monde applaudit en lisant :

« Le médecin sauvegarde la dignité du mourant et assure la qualité de sa fin de vie en dispensant les soins visés à l’article L. 1110-10. »

(Loi Léonetti, votée à l’unanimité de toute la classe politique).

On ne voit pas ce qu’un tel propos a de terrible dans ses conséquences : car il ne faut surtout pas accepter cela. En réalité la dignité est. Elle n’a pas à être sauvegardée, ou préservée, ou restituée.

Historiquement la dignité était une qualité conférée à l’un d’entre eux par les citoyens. C’est le christianisme qui a changé la donne en affirmant que c’est Dieu qui confère la dignité, et que pour cette raison elle est attribuée à tout humain du simple fait qu’il est humain. Il aurait été bon de s’en souvenir au moment d’en parler à un Pape.

Mais le propos du Président n’est pas isolé : il faut partie d’un discours, et peut-être pourrons-nous glaner quelques indices en lisant le discours lui-même. Je prends ici la version du « Monde ».

« (...)

La démocratie non plus, Très Saint-Père, ne doit pas se couper de la raison. La démocratie ne peut se contenter de reposer sur l’addition arithmétique des suffrages, pas davantage que sur les mouvements passionnés des individus. La démocratie doit aussi procéder de l’argumentation et du raisonnement, rechercher honnêtement ce qui est bon et nécessaire, respecter des principes essentiels reconnus par ce que l’on appelle l’entendement commun. Comment d’ailleurs la démocratie pourrait-elle se priver des lumières de la raison sans se renier elle-même, elle qui est fille de la raison et des Lumières ? C’est une exigence quotidienne pour le gouvernement des choses publiques et pour le débat politique. »

Ici se pose, mine de rien, l’une des questions centrales de la pensée humaine.

Relevons d’abord une sottise, bien répandue mais sottise quand même : la démocratie entretient avec la raison des rapports plus compliqués qu’on ne pense. Par exemple la démocratie athénienne c’est Solon, vers 590 avant ; J.-C. Périclès, c’est -450, et Athènes s’effondre en -400. Par comparaison Pythagore enseigne vers -550, Héraclite vers -500 ; Empédocle vers -450 ; Démocrite et Protagoras vers -400 ; Platon enseigne à partir de -390, Aristote naît en -384. La démocratie est antérieure à la raison au sens où nous l’entendons, elle ne lui doit rien. [3]

Elle ne doit sans doute pas grand-chose non plus aux Lumières. C’est là une vision typiquement française, qui tient au fait que nous croyons avoir inventé la démocratie à la Révolution, oubliant que la Constitution américaine est proclamée en 1787, et que c’est l’Angleterre qui, avec la magna charta fera les premiers pas vers la démocratie en… 1215.

Mais laissons cela. Ce que le Président nous dit c’est que la démocratie, ce n’est pas le bulletin de vote. On peut douter qu’il se soit avisé qu’en deux phrases il a réussi à régler son compte au débat entre Platon et les sophistes. Car la question est là : ou bien on dit que tous les hommes ont même voix au chapitre, ou on dit que tout de même il y a besoin de gens pour les éclairer. Le problème de la démocratie est qu’elle se réduit nécessairement au bulletin de vote. La République de Platon est une tentative pour introduire un peu de pédagogie dans la démocratie. C’est un échec cuisant, qui aboutit à un monde totalitaire, il suffit de lire. Le problème est que personne n’a trouvé de juste milieu. Et le problème dans le problème est que Platon était un penseur de droite : il suffit de comparer ses positions et celles, par exemple, de De Gaulle.

On voit ici le lien entre cette question de la démocratie et celle de la dignité : tout comme il s’agit de savoir si la dignité oui ou non est un absolu, il s’agit de savoir si la démocratie est un absolu [4].

Du coup, la référence à « ce que l’on appelle l’entendement commun » devient une approximation inadmissible. Le malheureux ! Sait-il seulement de quoi il s’agit ? Il y a des très belles choses sur ce point dans la Critique de la raison pure, mais il s’agit d’un ouvrage dont l’approche demande un peu de prudence. Pour faire très bref, disons que le sens commun signifie pour Kant (et Descartes) deux choses : d’une part que nous avons tous en commun la même aptitude à penser : l’homme est un être de raison, le sens leur est commun ; d’autre part, et c’est plus scabreux, l’idée que nous avons tous un socle minimum de valeurs communes ; c’est plus scabreux parce que bien entendu j’en arrive vite à me dire que ces valeurs que nous avons en commun, ce sont les miennes, bien entendu. [5] . C’est scabreux parce qu’on voit vite que ce sens commun ne se compose de rien d’autre que de ce à quoi on est prêt à croire quand on n’y a pas réfléchi. On en trouvera sans peine quelques exemples dans l’actualité, ne serait-ce que cette absolue nécessité de ficher les enfants potentiellement susceptibles.

« (…) Alors, la dignité s’est imposée comme une valeur universelle. La dignité humaine est au cœur de la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée ici à Paris il y a soixante ans. »

Et ceci vient limiter la faute présidentielle. Car que dit la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ? Elle cite quatre fois le mot de « dignité » :

Préambule :
Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde.

Et cela est excellent.

Préambule :
les peuples des Nations Unies ont proclamé à nouveau leur foi dans les droits fondamentaux de l’homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine,

Il n’y a rien de plus vrai.

Article premier :
Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

Voici qui est superbe.

Article 22 :
Toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la sécurité sociale ; elle est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité

Et voilà que tout s’effondre : il n’y a rien d’indispensable à la dignité. La dignité est un absolu, elle est inaliénable.

Article 23 :
1. Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage.
2. Tous ont droit, sans aucune discrimination, à un salaire égal pour un travail égal.
3. Quiconque travaille a droit à une rémunération équitable et satisfaisante lui assurant ainsi qu’à sa famille une existence conforme à la dignité humaine

Et voilà comment on arrive à la catastrophe : la dignité humaine, précisément, c’est ce qui subsiste quand tout a disparu. Rien ne peut l’atteindre.

« (…) A l’heure où ressurgissent tant de fanatismes, à l’heure où le relativisme exerce une séduction croissante, où la possibilité même de connaître et de partager une certaine part de la vérité est mise en doute, à l’heure où les égoïsmes les plus durs menacent les relations entre les nations et au sein même des nations, cette option absolue pour la dignité humaine et son ancrage dans la raison doivent être tenus pour un trésor des plus précieux. »

Là, c’est très fort.

Parce que le relativisme, c’est l’idée que, tout de même, il faudrait être un peu prudent avant d’asséner des vérités. Le relativisme, c’est une conception dans laquelle tout ou presque est affaire de point de vue, et qu’aucune vérité n’est suffisamment stable pour qu’on puisse en âtre absolument sûr. [6] Le relativisme c’est une des productions des Lumières, avec par exemple Voltaire, Montesquieu, Swift. Le problème c’est que lutter contre le relativisme c’est dire qu’il y a une vérité ; c’est probable, et je crois que sur ce point le Pape ne dit pas que des âneries. L’ennui c’est que j’en viens très vite à comprendre que la vérité c’est moi qui l’ai, de sorte qu’entre relativisme et fanatisme la marge est plus étroite que notre Président ne semble le penser.

Voilà. Ces propos relèvent peut-être du sens commun, il s’agit en tout cas d’un ramassis de lieux communs. Mais ce dont la France agonise, c’est précisément de ce prêt-à-porter intellectuel et spirituel, de ce c’est-bien-assez-bon-pour-qui-c’est, recouvert d’une (de plus en plus) fine couche d’argent. Nos vieux déments n’ont pas besoin qu’on leur rende leur dignité, ils ont besoin de gens qui les regardent.

Nous étions vendredi à la fête de l’Humanité. Nous y attendions vaguement le Pape, il n’est pas venu. Dommage : il y a décidément deux France.

Je m’arrête : je m’étais dit : tu parleras de ça sans parler politique.


Notes

[1Il suffit de regarder la construction des phrases pour voir que le texte du « Monde » est de style oral, alors que celui de « La Croix » est de style écrit.

[2Faut-il s’en étonner ? Pas nécessairement : si on a remis à la presse le texte qui était prévu, et que le Président s’en est écarté, il n’y a guère à redire ; si par contre on a retouché le texte pour dissimuler ce qui a été réellement dit, le procédé est plus contestable : renvoie aux découpages photographiques tels qu’on les pratiquait dans l’Union Soviétique de la grande époque.

[3Certes il se peut qu’il y ait là une illusion d’optique : la pensée grecque ne commence pas avec Platon, et nous ne savons sans doute que très peu de chose des intellectuels les plus antiques. Mais ce qui demeure c’est d’une part que de toutes les théories politiques que la Grèce nous a laissées, la démocratie est la plus ancienne ; ce qui demeure c’est que notre vision des choses est fausse. Il y a là une question fascinante : ce ne sont pas les grands penseurs grecs qui ont fondé la démocratie ; bien au contraire, tout se passe comme si c’était l’effondrement de la démocratie qui a imposé un renouveau intellectuel pour tâcher de comprendre pourquoi elle n’a pas fonctionné. Ce n’est pas la raison qui permet la démocratie, c’est l’inverse.

[4et philosophiquement la difficulté est ici maximale : car les anglo-saxons, qui pensent volontiers que la démocratie est un absolu, ont tendance à relativiser la notion de dignité.

[5Rappelons ici la féroce introduction du Discours de la Méthode : "Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ; car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont."

[6Notons que c’est une des clés de la pensée scientifique : la pensée scientifique se base sur des théories, et on sait depuis longtemps qu’il est dans la nature d’une théorie de ne pouvoir être prouvée ; on peut prouver qu’une théorie est fausse, mais pas qu’elle est vraie, une théorie n’est jamais vraie que jusqu’à preuve du contraire.

6 Messages

  • Le Président, le dément et la dignité Le 8 janvier 2010 à 19:22 , par Michel

    Bonsoir, et merci de votre messge.

    Vous avez raison, il nous faut prendre le temps. Tout ce que je dirais, c’est que si, dans les faits euthanasie et suicide assisté ont les mêmes origines au sens où ce sont deux questions qui sont posées en même temps et par les mêmes personnes, elles ne m’en semblent pas moins radicalement différentes, leur seul lien étant un contresens identique sur la question de la dignité.

    Vous demandez ce qui resterait de ma conception de la « dignité absolue « si je perdais ma foi. Je ne sais pas, bien sûr. Mais cela est-il réellement important ? La question est de savoir si oui ou non il existe pour l’homme une dignité absolue. Ensuite seulement, si cette dignité absolue existe, il faut dire sur quoi on la fonde. En ce qui me concerne elle est fondée sur le désir de Dieu : le mythe du premier récit de la Genèse en fournit une très bonne approche. Mais il n’y a pas que les êtres de religion pour prétendre que la dignité absolue existe. Et cette prétention, ils la fondent bien sur quelque chose. Si donc je perdais le peu de foi qui m’a été attribué, ou bien je renoncerais à la notion de dignité absolue, ou bien je la fonderais sur autre chose…

    Du coup, quand vous dites qu’on peut fonder la notion de « dignité absolue » sur autre chose qu’une transcendance, je ne suis pas sûr. L’homme en est venu à se penser comme digne absolument. Je crois, mais ce n’est que mon affaire, que cette pensée lui vient de Dieu (soit dit en passant, j’en suis venu me dire que l’argument ontologique est plus coriace que je ne l’a longtemps cru). Mais il importe peu dans notre débat de savoir comment cette pensée lui est venue. Par contre je crois lire que vous pouvez tout juste « convenir d’une certaine forme "inaliénable" de la "dignité humaine" » ; autant dire que vous doutez de la pertinence de cette notion (ne croyez surtout pas que cela me choque : on se trouve face à des débats similaires quand il s’agit de savoir dans quelle mesure l’homme est face à la nature et dans quelle mesure il est dedans). Mais ce qui est le plus éclairant c’est que vous faites de cette position une conséquence de votre athéisme. Je ne vais pas jusque là : ma foi en la dignité de l’homme est une conséquence obligée de ma foi tout court ; mais elle pourrait fort bien être corollaire d’autre chose.

    Vous dites : Sinon, si - dans cette expérience de pensée imaginaire où vous ne seriez plus adepte d’un "absolu divin", vous conserviez malgré tout cette exigence d’"absolu de la dignité humaine", nous pouvons alors chercher en commun à quels types d’autres références soit juridiques au sens positif, soit morales au sens philosophique "humaniste" nous nous référons quand nous parlons de "dignité humaine inaliénable".

    J’allais vous le proposer. Mais confirmez moi d’aborde qu’au paragraphe précédent je me suis trompé, et qu’en réalité vous croyez à cette dignité humaine inaliénable. Alors nous en chercherons ensemble les fondements, ce qui répondra à la question que vous me posiez plus haut.

    Du coup, quand vous écrivez : ce n’est pas l’origine culturelle historique qui confère de la "valeur juridique", mais le simple fait que les instances politiques et juridiques des "parties signataires" y souscrivent. je vous suis tout à fait. Je dirais tout de même, mais il s’agit là d’une pure malice de ma part, que tout cela ne nous dit quand même pas sur quoi les rédacteurs de cette Déclaration se sont fondés pour édicter ces principes qui désormais s’imposent. Si on essayait de le découvrir on en viendrait vite à se dire que la filiation… Mais laissons cela : je voulais juste prendre ce point en otage en prévision du moment où vous me demanderez pourquoi diable j’a besoin du bon Dieu.

    Mais quand vous écrivez : tous ceux qui parlent de situations plus ou moins "dignes", (…) ne remettent nullement en cause, au contraire, l’"éminente dignité de la personne humaine", je dois répondre que c’est pourtant bien là que je cale.

    Si j’ai écrit l’article qui nous vaut cette joute, c’est bien parce que les propos du Président sur la démence me semblent ouvrir sur un sacré flou. Et que ce flou, on y est très vite. C’est bien parce que ma pratique des soins palliatifs m’a amené bien des fois à entendre des demandes d’euthanasie posées par les familles et que je n’avais pour traduire ces demandes que des mots renvoyaient à une terrible relativisation de cette notion de dignité.

    Je ne vais pas, pas moi, vous brandir l’exemple des eugénistes allemands. Mais il est important de se rappeler cette histoire quand on s’aperçoit que le flou dans lequel nage le propos présidentiel présente des similitudes de mots et de phrases avec ceux de Binding et Hoche. Rappelons d’ailleurs que les eugénistes allemands des années 20 étaient d’authentiques hommes de gauche, dont la générosité et la bonne foi ne sont pas à suspecter, et qui fondaient leur projet sur la dignité humaine. Ce n’est pas parce que tel ou tel de mes ennemis a pris la Nationale 20 que je dois m’abstenir d’y rouler. Mais si je le fais je me condamne à dire pourquoi.

    Vous demandez pourquoi je veux restreindre le sens du mot « dignité » à une seule acception. La polysémie des mots ne me dérange pas. Je trouve même que c’est ce qui fait la richesse d’une langue. Il est seulement des zones où je m’en méfie : celles où le contresens serait un luxe dont nous n’avons pas les moyens.

    Vous : Alors je vous demande - puisque vous vous référez aux usages chrétiens de la notion de "dignité" - comment vous allez traduire une expression que vous connaissez bien sans doute :
    "Seigneur, je ne suis pas DIGNE de vous recevoir, mais dites seulement une parole et je serai guéri"
    (…)

    J’adore cette discussion. Et moi qui rêve de consacrer un site à mes élucubrations religieuses…

    Trois choses sur cette citation :
    - Quand le christianisme pose que tout homme est par nature revêtu de la dignitas, il pose l’égalité entre tous les humains. Entre l’homme et Dieu c’est une autre paire de manches.
    - Cette formule est recopiée d’un passage de l’évangile de saint Matthieu où l’homme qui est censé parler est un centurion romain (on suppose qu’il y avait une version sous-titrée) ; l’histoire est belle et elle situe assez bien la relation du pécheur à son Dieu ; la traduction en latin est une autre affaire, et il aurait mieux valu : « Je ne mérite pas ». Mais surtout à la date de rédaction de ce texte la théologie de la dignitas n’en était pas là.
    - Le mot grec qui est traduit par digne est ikanos, qui signifie quelque chose comme « être compétent », ou « avoir les moyens ». Le centurion se considère comme n’étant pas revêtu de la dignitas ; soit dit en passant, c’est une formule de politesse courante à l’époque et encore de nos jours.

    Allez, je plaisante : tout cela n’empêcherait pas que les mots sont ce qu’ils sont, et que je récite pieusement cette phrase tous les dimanches que Dieu fait. C’est à cause de mon premier argument.

    Il me semble par contre que dans la Bible, que je connais un peu mieux que la moyenne des chrétiens, je ne vois pas un seul texte qui puisse être invoqué dans le sens que vous indiquez. J’ajoute que je serais bien en peine de trouver, hors le texte du centurion et ses parallèles dans les autres évangiles, un seul passage où on parle de dignité. Historiquement c’est normal. A part quoi il est évident que parler à Dieu, c’est autre chose. Mais ce n’est pas cela au fond. On a bien le droit d’utiliser les mots qu’on veut. Simplement :

    Vous : Cette longue parenthèse était simplement là pour rappeler que nous ne devons pas prendre la lettre pour l’esprit !

    Sauf que dans le cas d’espèce, celui de l’euthanasie, tout repose sur la confusion entre les deux sens du mot. Je vous le redis : vous avez raison, ces deux sens existent. Le problème c’est qu’on les mélange, et que le risque est majeur. Dans ce mélange le concept de dignité relative ne risque rien ; celui de dignité absolue, en revanche, n’y résiste pas : si on essayait de faire coexister les deux, la dignité relative en deviendrait un peu moins relative ; la dignité absolue ne serait plus absolue du tout. Et c’est bien parce que je vois ce mécanisme déjà à l’œuvre que je lutte : s’il n’y avait pas cela...

    Vous : Lorsque vous rappelez la contribution historique du christianisme à une certaine idée de l’universalité des "droits de l’homme", ce n’est bien évidemment pas pour moi une "justification", et l’essentiel des concepts modernes des droits de l’homme me semble même plutôt en rupture notamment avec une certaine conception de la "transcendance" de la loi morale ou du droit, précisément à cause de la "sécularisation" progressive des références du droit.

    Dans un mail complémentaire, vous faites référence au « Désenchantement du monde » ; sans doute en reparlerons-nous. Mais dès à présent je vous dirai que je tiens cet ouvrage comme le livre le plus important que j’aie lu ces dix dernières années. Je ne suis pas sûr que Marcel Gauchet, précisément, irait aussi vite que vous. Mais laissons cela, qui nous mènerait trop loin de notre sujet. Comme je vous l’ai dit la question vraiment importante est de savoir si nous posons cette dignité absolue, et non de savoir sur quoi nous la fondons.

    Vous : (…) c’est bien l’homme comme "esprit libre" que je propose de placer à l’origine même de sa propre justification "morale" ; de ce point de vue donc, comme "législateur moral", comme exactement "équivalent" à la "prérogative" que vous accordez à "Dieu".

    Il me semble qu’on s’approche ici de la thèse de Protagoras : l’homme est la mesure de toute chose. En ce qui me concerne je flaire que nous sous-évaluons les sophistes, notamment parce que nous ne les connaissons guère que par leurs ennemis, ce qui est toujours gênant. On oublie d’ailleurs un peu vite que c’est à eux que nous devons la démocratie… Reste que si le costard taillé par Platon est un tout petit peu injuste la pensée sophistique n’est pas sans poser problème. Mais il se peut aussi que je ne vous aie pas compris.

    Vous : Il ne s’agit pas ici évidemment de prétendre mettre l’homme", comme espèce biologique particulière, " à la place de Dieu", même du "Dieu moral".

    Et justement, la thèse de Protagoras me semble aboutir exactement à cette prétention. Mais ce n’est qu’une intuition, que je n’ai pas les moyens de vérifier.

    Vous : Mais c’est désormais l’"esprit de liberté humain" (ou de quelque espèce terrestre ou extraterrestre capable de se penser comme "libre"), qui s’"autorise" lui-même, en tant qu’"égale liberté universalisable" de toutes les êtres conscients de leur propre liberté possible, à être désormais le premier principe d’une "morale" universalisable possible.

    Nous y sommes donc bien : l’homme est la mesure de toute chose. Je ne sais pas aller beaucoup plus loin dans cette voie. Mais à la volée je dirais :
    - Qu’une identification trop rapide de la liberté à la dignité ne me semble pas aller de soi.
    - Que si nous acceptons cette identification, ce qui nous sépare est alors simplement que je fonde cette dignité sur quelque chose alors que pour vous elle se fonde sur elle-même.
    - Qu’une analyse un peu serrée aurait quelque chance de montrer que, contrairement à ce que vous pensez, loin de la fonder sur elle-même vous la fondez sur des principes implicites et que vous n’échappez pas à la transcendance.
    Mais là encore, ce n’est certainement pas l’essentiel.

    Vous : (…) Autrement dit : les "esprits libres" n’ont plus "besoin" aujourd’hui déjà, et encore moins demain, d’une parole qui vienne les "autoriser" d’un "ailleurs", d’un extérieur à "eux-mêmes" pour dire comme dans un verset célèbre que vous connaissez sans doute "Vous-êtes des dieux".

    Parvenus à ce point, je me demande si vous pouvez faire l’économie d’un retour sur ce que vous écriviez plus haut : cette liberté souveraine de l’homme (et sur ce point je suis moins loin de vous que, peut-être vous ne pensez) a toute chance de se fonder sur sa souveraine puissance (que serait, d’ailleurs, une liberté sans puissance ?) ou de la fonder.

    Mais le plus important n’est pas là : sur une telle notion, je vous vois fonder sans peine un droit au suicide. Ce n’est pas là-dessus que je vous attends… Quant au verset « vous êtes des dieux », je n’ai jamais compris pourquoi les chrétiens lui font dire ce qu’ils lui font dire.

    Vous proposez ensuite deux références. D’abord :
    http://evangile-et-liberte.net/elements/numeros/197/article9.html

    Cet article ne me pose pas de problème particulier. À condition de se souvenir que la question de la divinité du Christ est une affaire redoutable, qui ne se traite pas en une page.

    Et dans votre dernier mail :

    http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/articles.php ?lng=fr&pg=9342

    Ce lien ne fonctionne pas : il faut aller sur http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/ et demander « dignité » dans le moteur de recherche.

    Vous : Notamment en liaison avec les apports du christianisme et du stoïcisme.
    Voir aussi, dans la partie III (en fin de page) : la distinction intéressante entre 3 sens du mot dignité :
    (…)

    Mais si sur la nature d’un tel socle irréductible, conçu cependant comme permettant de justifier des droits et libertés à égalité pour tous, il n’ y a pas d’accord philosophique possible (sinon de permettre le débat philosophique ... ), il résulte de cela même que si on veut sortir de l’aporie , ou d’un simple relativisme ou "tout se vaut", il me semble, mais ce n’est que "ma libre décision", que précisément l’"égale liberté" librement "auto-affirmée" serait un bon "candidat" pour préciser cette irréductibilité : pour cela il suffit ... de le vouloir librement.

    Et c’est là que j’ai une réserve. Dans l’article que vous citez, la conclusion est :

    « Ma » dignité est donc un « universel singulier », c’est-à-dire une idée abstraite et générale qui n’existe que sous une forme singulière et concrète. Je suis seul à savoir ce qu’il en est de ma dignité, mais ce sont des institutions qui m’en apportent la protection et la garantie. Comme la « sublimité », le devoir, ou la justice, la dignité est à la fois principielle et incarnée.

    Cette notion d’ « universel singulier » me semble un peu courte ; et je ne vois pas dans le texte suffisamment de matériel pour faire coexister l’idée que la dignité est universelle et que je suis le seul à savoir ce qu’il en est pour moi. Je préfère dire ceci :
    - J’ai la notion de ma dignité. Je sais que vous avez la notion de votre dignité. Si nous parlons de la même chose, alors ma dignité et votre dignité ont des choses à se dire. Et ce qu’elles ont à se dire ne peut se résumer à la conscience de notre liberté mutuelle, ou alors laissons tomber la dignité et ne parlons que de liberté.
    - Le fait que je sache quelque chose sur votre dignité ne me donne certainement pas le droit de décider pour vous. La question ne se poserait que si vous n’étiez pas en état de décider ; encore serait-ce moi qui déciderais si vous êtes en état de décider, et c’est là une des failles de la loi Léonetti ; mais comment l’éviter ?
    - On se trompe chaque fois qu’on parle de dignité sans parler de sa conséquence absolue qui est le respect. Autrement dit la dignité n’a de sens que dans la relation : Robinson Crusoë n’aurait eu que faire de la Légion d’Honneur…

    Au plaisir d’une suite, et bien à vous,

    M.C.


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  • Un lien instructif sur la construction de la notion de "dignité humaine" , traité sous la forme de 3 "dissertations" sur ce sujet.
    http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/articles.php?lng=fr&pg=9342

    Notamment en liaison avec les apports du christianisme et du stoïcisme .

    Voir aussi, dans la partie III ( en fin de page ) :
    la distinction intéressante entre 3 sens du mot dignité :
    - 1. la dignité morale
    - 2. la dignité au sens juridique
    - 3 .L’ « irréductible humain » : un socle absolu pour les droits de l’homme

    - C’est dans le premier sens que se trouve l’ aspect "variable" du sentiment de dignité perçue ou attribuée par les autres, etc.

    - dans le deuxième on retrouve bien sûr ce que j’ ai dit plus haut sur l’ aspect juridique des Droits de l’ Homme tels qu’ils sont "déclarés" et reconnus politiquement par les Etats de droit et les juridictions instituées .

    - dans le troisième sens on retrouve notre problématique de la question de l’ "égale dignité irréductible" de tous les hommes et qui pour les croyants d’une religion donnée a un lien sans doute avec leur conception d’un ordre "divin" définissant la "place de l’ homme" , mais qui chez les "humanistes" non religieux ou non croyants est lié à une autre façon de préciser une telle "irréductibilité".

    Mais si sur la nature d’un tel socle irréductible, conçu cependant comme permettant de justifier des droits et libertés à égalité pour tous , il n’ y a pas d’accord philosophique possible ( sinon de permettre le débat philosophique ... ) , il résulte de cela même que si on veut sortir de l’ aporie , ou d’un simple relativisme ou "tout se vaut" , il me semble , mais ce n’est que "ma libre décision" , que précisément l’ "égale liberté" librement "auto-affirmée" serait un bon "candidat" pour préciser cette irréductibilité : pour cela il suffit ... de le vouloir librement.


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  • "Egale dignité" de l’ homme et de Dieu dans le christianisme ? Le 3 janvier 2010 à 21:44 , par Armand Stroh

    Autre lien concernant la thématique "Dignité" par rapport au christianisme :

    Sur le blog de Laurent Berthot
    (http://laurent.berthod.over-blog.fr/article-33134433.html )

    Je trouve ceci :
    Dans " Le désenchantement du monde" Marcel Gauchet défend la thèse suivante :

    Par l’incarnation Dieu s’est fait homme.
    Par l’incarnation l’homme devient donc l’égal de Dieu en dignité.
    Tous les hommes sont donc égaux en dignité.

    Il faudrait trouver les extraits correspondants de cette thèse de Marcel Gauchet .


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  • Le Président, le dément et la dignité Le 3 janvier 2010 à 20:26 , par Armand Stroh

    Bonjour,

    Je reprendrai plus tard les éléments du débat entamé sur la question précise de la légalisation de l’ "euthanasie d’exception" d’une part et du "suicide assisté" d’autre part ( car il s’agit là en effet de deux questions différentes , mais dont les argumentations pour ou contre ont souvent les mêmes origines ).
    Et peut être vaudrait-il mieux continuer ce débat sur un autre de vos fils de forum que celui-ci , dont le titre initial "Le président , le dément et la dignité" , n’est pas explicitement évocateur pour d’autres interlocuteurs .

    Je voudrais simplement ici reprendre votre remarque concernant l’ ambigüité de la notion de "dignité" .

    Il me semble assez clair , vu votre référence chrétienne, que lorsque vous parlez d’ "absolu" en ce qui concerne la "dignité humaine" , cet aspect "absolu" est sans doute fondamentalement lié dans votre esprit à la notion d’absolu divin . Si ce n’est pas le cas , démentez cette impression de ma part .
    Pour concrétiser ma question : imaginez que vous n’ accordiez plus de valeur particulière à votre croyance religieuse , que l’ idée d’un "absolu divin" n’ ai plus de sens pour vous , reconnaitriez-vous le même sens "absolu" dont vous parlez à la "dignité humaine" ?

    Si les deux sont pour vous indissolublement liés , de sorte qu’en perdant la référence divine , vous perdriez aussi la référence de l’ "absolu de la dignité humaine" , alors il est clair que nous ne pouvons pas donner le même sens et la même portée au mot "dignité" , même dans son premier sens "absolu", vu que je suis moi-même athée , et que je peux cependant convenir d’une certaine forme "inaliénable" de la "dignité humaine" , totalement déconnectée d’une quelconque croyance religieuse et notamment d’une référence de type "absolu divin ou transcendant" .

    Sinon , si - dans cette expérience de pensée imaginaire où vous ne seriez plus adepte d’un "absolu divin" , vous conserviez malgré tout cette exigence d’ "absolu de la dignité humaine" , nous pouvons alors chercher en commun à quels types d’autres références soit juridiques au sens positif , soit morales au sens philosophique "humaniste" nous nous référons quand nous parlons de "dignité humaine inaliénable" .

    1. Au niveau de l’ aspect purement "juridique" au sens du droit positif , celui des textes au nom desquels on peut être "traduit en justice" devant un tribunal d’un "état de droit" ou aujourd’hui devant une instance juridique internationale,
    la "dignité humaine" est en effet clairement définie comme inaliénable et notamment dans la "Déclaration Universelle des Droits de l’Homme" de 1948 , dans le préambule et notamment aussi dans le premier article "Tous les êtres humains naissent égaux en DIGNITE et en droits ..."

    Le caractère "inaliénable" et le fait qu’on ne peut donc ici jamais parler d’un "plus" ou d’un "moins" de "dignité" puisque l’ article 1 parle précisément de l’ égale dignité de tous les êtres humains , ceci provient - au niveau simplement de la légalité juridique positive - du fait de la valeur accordée par les "Etats de droit" à leur propre signature et engagements liés à cette Déclaration Universelle" et au fait que ce texte fait toujours encore "force de loi" , peu importe l’ origine historique de départ des notions de droit qui ont pu y être reprises :
    Précisément , dans ce droit positif moderne, ce n’est pas l’ origine culturelle historique qui confère de la "valeur juridique" , mais le simple fait que les instances politiques et juridiques des "parties signataires" y souscrivent .

    Nous pourrions donc simplement déjà être d’accord sur ce constat juridique de l’ état du droit international actuel ( et du droit national par conséquent puisque la constitution française y souscrit explicitement ) :
    Un certain sens "absolu" de l’ expression "dignité humaine" , non susceptible d’un "plus" et d’un "moins" de dignité et considéré comme caractéristique inaliénable des êtres humains est explicitement déclaré comme tel par la Déclaration Universelle ., et le remettre en question serait explicitement remettre en question l’un des principes fondamentaux des Droits de l’ Homme .

    OR tous ceux qui parlent de situations plus ou moins "dignes" , ne parlent évidemment pas de cela , ils ne remettent nullement en cause , au contraire , l’ "éminente dignité de la personne humaine" , ils remettent en cause un certain nombre de conditions réelles , naturelles ou sociales , qui ne sont pas CONFORMES à cet idéal de "dignité" .

    Vous prétendez ne plus vouloir utiliser le mot "dignité" QUE dans son sens "absolu" ( dont il reste à préciser si l’ aspect "absolu" signifie pour vous "commandement divin" ou un autre sens plus "profane" comme le simple sens juridique positif auquel je faisais précédemment allusion ) .
    Et vous cherchez une autre expression pour la "dignité relative" des SITUATIONS vécues comme non conformes àl ’idéal de dignité.

    Alors je vous demande - puisque vous vous référez aux usages chrétiens de la notion de "dignité" - comment vous allez traduire une expression que vous connaissez bien sans doute :

    "Seigneur, je ne suis pas DIGNE de vous recevoir, mais dites seulement une parole et je serai guéri"

    Cette expression tirée de votre propre culture religieuse semble bien indiquer qu’ à un moment le "pécheur" ne se sens pas ou n’ est pas "digne" et qu’ après l’ effet de la "parole" , cette "dignité" est "rétablie" . Il y aurait donc changement de "dignité" ?
    Le "pécheur" ne serait-il pas "aussi digne" , avant d’avoir "péché" , après avoir "péché" , puis de nouveau après avoir été "absout du péché" ?

    Je ne suis pas suffisamment savant en matière de textes canoniques , mais on pourrait peut être trouver d’autres usages tout à fait "chrétiens" où une certaine "dignité" peut être "augmentée" ou "diminuée" .

    Si je voulais ici chercher une polémique symbolique , au coeur même de la problématique chrétienne du salut, c’est évidemment la question traditionnelle du "péché originel" qui pourrait être ici posée :

    Comment donc : Avant la "chute" , après la "chute" , puis de nouveau "après la rédemption" , n’y a-t-il pas quelque chose comme une "variation" de "dignité humaine" ? cherchez bien , dans vos textes théologiques ou ecclésiastiques de référence , tous les usages qui peuvent y être faits techniquement du mot "dignitas" . Il n’est pas sûr qu’ils traduisent tous une "constance immuable de la dignité humaine" quelque soit l’ "état de péché" .
    Mais peut-être que je me trompe , c’est peut-être une autre expression qui est utilisée dans ce cas.

    Mais je trouve alors bizarre qu’un chrétien puisse dire "je ne suis pas digne de te recevoir" si la "dignité" est absolue et inconditionnelle ... parce que à ses yeux , l’ "amour de Dieu" est inconditionnel ( "miséricorde infinie" ) et qu’il devrait se savoir d’avance constamment "reconnu en dignité" : le "je ne suis pas digne" ne serait alors qu’une minauderie hypocrite , une grimace de contrition , un faux semblant , une "façon de parler" ?

    Ou alors est-ce bien à ses propres yeux personnels qu’il dit qu’il "ne se trouve pas digne" ?

    Refuserez-vous désormais de dire "Seigneur je ne suis pas digne de vous recevoir " ?
    Ou allez vous aussi accepter que d’autres puissent aussi utiliser cette expression courante française ?

    Pourquoi auriez-vous le droit de dire "Seigneur je ne suis pas digne de vous recevoir" , en refusant à un autre être humain de dire que dans certaines situations "il ne ressent plus la situation qui lui est faite comme digne de la dignité humaine" ( j’utilise bien évidemment à dessein la même expression dans ses deux dimensions différentes ) ?

    Cette longue parenthèse était simplement là pour rappeler que nous ne devons pas prendre la lettre pour l’ esprit !

    2. Comme j’ ai déjà été assez long pour aujourd’hui, je réserve pour une autre fois le développement d’une deuxième référence possible pour moi d’une "dignité humaine inaliénable" , non plus au sens simplement juridique positif, mais dans une signification "humaniste" , désormais largement "séparable" du point de vue de sa "justification" , de toutes les références culturelles historiques particulières qui ont pu à un moment de l’histoire contribuer à cette émergence future .

    Lorsque vous rappelez la contribution historique du christianisme à une certaine idée de l’ universalité des "droits de l’ homme" , ce n’est bien évidemment pas pour moi une "justification" , et l’ essentiel des concepts modernes des droits de l’ homme me semblent même plutôt en rupture notamment avec une certaine conception de la "transcendance" de la loi morale ou du droit , précisément à cause de la "sécularisation" progressive des références du droit.

    A titre personnel je propose même d’ aller désormais vers une étape encore plus "radicale" :
    c’est bien l’ homme comme "esprit libre" que je propose de placer à l’ origine même de sa propre justification "morale" ; de ce point de vue donc , comme "législateur moral" , comme exactement "équivalent" à la "prérogative" que vous accordez à "Dieu" .

    Il ne s’agit pas ici évidemment de prétendre mettre l’ homme" , comme espèce biologique particulière , " à la place de Dieu" , même du "Dieu moral".

    Ce n’est pas en tant qu’espèce particulièrement "puissante" - même si cette puissance reste ridicule proportionnée à la puissance de l’univers ou du "réel" - que je propose de justifier son caractère d’ autonomie morale radicale.
    Car une quelconque puissance , comme pure force de fait , n’est pour moi jamais justification de quoi que ce soit : le fait n’instaure pour moi jamais un droit moral .

    Ne reconnaissant aucune "autorité morale" du simple fait de sa "puissance" éventuelle , cela est vrai pour moi aussi bien pour les "puissances terrestres" , comme une prétendue "souveraineté nationale" , "souveraineté des peuples" , que pour celle de l" humanité" considérée comme espèce , que pour l’ "univers" ou le "réel" , ou ce que vous appelez peut-être "Dieu" en tant que simple "puissance" ( au sens courant attribué par exemple au dieu unique de la "toute-puissance" : même une "toute-puissance" comme capacité "créatrice" universelle ne serait pas pour autant - comme puissance , moralement "justifiée" )

    Mais c’est désormais l’ "esprit de liberté humain" ( ou de quelque espèce terrestre ou extraterrestre capable de se penser comme "libre" ) , qui s’"autorise" lui-même , en tant qu’ "égale liberté universalisable" de toutes les êtres conscients de leur propre liberté possible , à être désormais le premier principe d’une "morale" universalisable possible .

    Le type de "dignité humaine" ici instaurée relève alors directement de cette libre volonté de considérer à la fois sa propre liberté personnelle ET A EGALITE , celle de tout autre "esprit libre" possible dans l’ univers comme partageant en commun et à égalité le fondement "radical" de toute "autorité morale" désormais reconnaissable par ces "esprits libres".

    Autrement dit : les "esprits libres" n’ont plus "besoin" aujourd’hui déjà , et encore moins demain , d’une parole qui vienne les "autoriser" d’ un "ailleurs" , d’un extérieur à "eux-mêmes" pour dire comme dans un verset célèbre que vous connaissez sans doute "Vous-êtes des dieux" .

    Accomplissant cette parole même ( si en tant que croyant , vous tenez encore à l’ "extériorité" ou à la "transcendance" d’une telle parole, libre à vous ) , nous sommes déjà "en esprit" l’ "égal" de tout esprit libre possible , pour autant que nous reconnaissons de la même façon cette même "liberté radicale" en chacun des autres ( appelez là "nature divine" si vous voulez , si cela consonne davantage avec votre tradition culturelle propre : l’ "esprit" parle en "langues" , chacun peut l’ entendre parler dans la sienne )

    Pour rester dans vos références ( mais peut-être plus "orthodoxes" que catholiques romaines ? ) :

    http://evangile-et-liberte.net/elements/numeros/197/article9.html

    Maintenant si jamais vous voulez accuser ces "esprits libres" de "blasphème" ou d’ "orgueil démesuré" du fait de se penser - du point de vue moral- "à la place de dieu" , méditez sur le fait que vous pourriez être juste en train de répéter les mêmes arguments que ceux qui au début de l’histoire se sont scandalisés de la "double nature divine et humaine" du Christ .

    La page du site auquel je vous renvoie - alors que je suis "athée" - me semble bien traduire des considérations théologico-anthropologiques qui devraient faire réfléchir bien des "croyants" quant à la supposée "distance" de l’ homme au "divin" .

    Cordialement
    Armand Stroh , esprit libre , comme vous , sans doute , si vous le voulez ... librement.


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  • Le Président, le dément et la dignité Le 29 décembre 2009 à 18:31 , par Armand Stroh

    Bonjour,

    Je fais ici un commentaire concernant DEUX sens possibles du mot "dignité" , dont vous posez le premier " dignité au sens absolu" , mais en refusant le deuxième , appelons le "dignité au sens relatif" .
    Nous pouvons aussi appeler le premier , auquel vous tenez particulièrement , "dignité inaliénable" . Le deuxième sens pourrait alors se préciser en "critères de conformité plus ou moins grande des situations réelles à l’ idéal inaliénable de dignité"
    ( Ce ne sont pas bien sûr les personnes qui sont alors jugées "dignes" ou "indignes" , mais les situations vécues ) .

    Exemple ( exceptionnel sans doute par sa gravité, mais qui permet de bien poser la différence entre ces deux sens ) :
    Dans les camps d’ extermination nazis , il est clair que tous les êtres humains , victimes et bourreaux compris, conservaient , et même à égalité , la "dignité" au sens "inaliénable" dont vous parlez .

    Mais quel serait l’ intérêt concret et pratique de cet idéal posé en "absolu" s’il ne permettait pas de définir un "progrès" vers cet idéal et donc de dire qu’il y a des situations réelles à un moment donné , que nous jugeons être plus ou moins conformes à un tel idéal , et que, en fonction de cette écart plus ou moins grand entre le réel vécu ou constaté et l’idéal posé , nous nous obligeons ou nous sentons obligés de mener une action , un projet , pour "améliorer" la situation ?

    Or l’ "idéal de la dignité", posé en lui-même comme "absolu" , n’est pas susceptible de plus et de moins , il est l’ "idée régulatrice" qui nous permet de juger ou d’ estimer que des situations réelles sont plus ou moins conformes à cet idéal.

    Qu’est-ce qui nous empêcherait d’appeler aussi "dignité" ( en un deuxième sens , mais beaucoup de mots sont ainsi polysémiques ... ) cette grandeur d’après laquelle nous estimons les situations réelles comme suffisamment ou pas assez conformes à l’ idéal inaliénable de la "dignité" ?

    Il est d’un usage courant de la langue française d’utiliser au moins l’ adjectif "digne" ou "indigne" en ce sens .
    Ainsi , rejetez-vous des phrases comme celle-ci :
    "La situation faite aux prisonniers des camps de concentration est indigne de la dignité humaine " ?
    Ou encore : "Cette situation de pauvreté n’est pas conforme à la dignité humaine" ?

    D’autant plus que c’est nécessairement ce deuxième sens qui est le plus crucial , si le premier , comme vous le proposez "échappe" de toute façon à notre prise ( comme "absolu inaliénable" ) : toute la charge de responsabilité étant alors portée sur le degré de réalisation que nous nous proposons de mettre en oeuvre, pour transformer le réel de façon à le rendre plus "conforme" à notre idéal.

    Ainsi quand vous citez , à juste titre , les articles de la Déclaration Universelle , après avoir clairement affirmé votre accord avec les premiers énoncés les plus "théoriques" ( énoncé des "idéaux" ) ,
    étrangement , vous considérez comme une "catastrophe" le fait de trouver dans un article ultérieur quelques conditions de "réalisation" de cet idéal .

    Je vous cite :
    "Article 23 : 1. Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage. 2. Tous ont droit, sans aucune discrimination, à un salaire égal pour un travail égal. 3. Quiconque travaille a droit à une rémunération équitable et satisfaisante lui assurant ainsi qu’à sa famille une existence conforme à la dignité humaine .

    (Vous continuez : )

    Et voilà comment on arrive à la catastrophe : la dignité humaine, précisément, c’est ce qui subsiste quand tout a disparu. Rien ne peut l’atteindre. "

    Où est la "catastrophe" ? Cet article ne fait que dire qu’il y a des réalités qui ne sont pas "conformes à la dignité humaine" . Ainsi peut-être déniez vous à quiconque ( y compris à la Déclaration Universelle ? ) le droit de préciser certains des critères permettant de juger de cette conformité du réel constaté à l’ idéal dans lequel vous vous reconnaissez vous-mêmes ?

    Où voyez vous le moins du monde que cet article remettrait en question le caractère "inaliénable" de la dignité humaine ? Il en a au contraire explicitement besoin pour juger que certaines situations humaines ( comme ici certaines conditions de travail ) ne sont pas conformes à cette dignité et doivent donc être améliorées .

    Si vous voulez dire que ce jugement de conformité est complexe et susceptible de débats , j’ en conviens . Et ce qui est jugé conforme à cette dignité ou non conforme varie historiquement et culturellement , et suivant les croyances et opinions personnelles de chacun.
    Je n’imagine pas en effet que vous considériez que c’est votre interprétation personnelle de cette conformité qui est "La Dignité Absolue" et que celle des autres , remettant en question votre interprétation personnelle serait ainsi une attaque contre cette "dignité inaliénable" elle-même .

    D’où le débat que nous aurons peut-être par la suite , sur les questions du "droit de mourir dans la dignité" ( dont je ne confonds pas les différents aspects et qui recouvre en effet des situations réelles extrêmement différentes qui peuvent à chaque fois faire l’ objet de réponses personnelles nuancées et différentes ) .

    Sans entamer ici ce débat , je vous annonce simplement que mon "objectif" principal y serait de défendre le "libre choix" personnel en ces matières et donc de permettre à chacune de ces réponses personnelles le même droit de réalisation , pour autant qu’elles ne mettent pas en question l’ égal droit des autres à exister et à se réaliser en parallèle.

    Or un tel libre choix personnel ne me semble pas à l’heure actuelle suffisamment rendu possible en France par la loi du 22 avril 2009 ( dite Loi Leonetti ) .

    Bien entendu, je suis particulièrement sensible , comme vous l’êtes visiblement, aux risques de dérives possibles , en cas de légalisation de différentes formes du "droit de mourir" actuellement prohibées en France , risques de priver certains du "droit de vivre" .
    C’est donc bien au nom d’une "inaliénable" liberté personnelle ( qui équivaut , dans mon interprétation , au coeur même de ma "dignité" ) , et donc d’une aussi inaliénable liberté personnelle des autres , que j’ entrerai dans un tel débat.

    Je propose donc que l’on fasse en ces matières , au niveau législatif , ce qui a été fait en matière d’ opinions religieuses en 1905 , à savoir un désengagement de l’ État , en termes d’une "laïcité élargie" , de tous ces choix , faussement supposés être des "choix de société" , là où ces questions devraient être avant tout le fruit d’une décision personnelle , dont l’ Etat ne devrait "garantir" que l’égale liberté d’expression et d’exercice de chacun ( comme à l’ heure actuelle en matière de convictions et de pratiques religieuses dans un cadre collectif de laïcité ) .

    Cordialement,
    Armand Stroh


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    • Le Président, le dément et la dignité Le 2 janvier 2010 à 12:13 , par Michel

      Bonjour, et merci de votre message, qui me semble aller au cœur de notre problème.

      Je suis conscient du caractère bâclé de ma réponse, mais si nous attendons que je puisse produire un texte suffisamment élaboré nous allons pouvoir attendre. Je dois donc me borner à reprendre votre argumentation et à la commenter au fil de la lecture. Ce n’est pas un très bon procédé, je vous prie de m’en excuser.

      Je fais ici un commentaire concernant DEUX sens possibles du mot "dignité", dont vous posez le premier "dignité au sens absolu", mais en refusant le deuxième, appelons le "dignité au sens relatif". Nous pouvons aussi appeler le premier, auquel vous tenez particulièrement, "dignité inaliénable". Le deuxième sens pourrait alors se préciser en "critères de conformité plus ou moins grande des situations réelles à l’idéal inaliénable de dignité" (Ce ne sont pas bien sûr les personnes qui sont alors jugées "dignes" ou "indignes", mais les situations vécues).

      Ce que vous dites là, c’est l’une des bases de la discussion : on voit bien en effet que dans cette affaire il y a dissensus sur la définition même de ce qu’est la dignité. Et vous décrivez très bien les deux manières de voir.

      Cependant il me semble qu’on bute tout de suite sur les difficultés.

      Car pour débattre il va tout de même bien falloir que nous nous mettions d’accord sur ce dont nous parlons : si je continue à avoir en vue ce que vous nommez « dignité au sens absolu » et si vous me parlez de « dignité au sens relatif », nous dialoguerons en sourds. C’est pourquoi je trouve très dangereux de continuer d’appeler du même nom deux concepts aussi différents. Et c’est pourquoi je propose que, faisant place à l’étymologie, nous réservions le mot « dignité » au concept absolu, cherchant un autre mot pour désigner la dignité au sens relatif. C’est d’autant plus crucial que dans le propos de l’ADMD je ne trouve guère trace du concept absolu ; moi au moins je sais que les deux existent. Et c’est parce qu’elle scotomise le sens absolu (elle fait parfois référence à « l’idéologie judéo-chrétienne » : outre qu’il faudrait prouver qu’être judéo-chrétien constitue une sorte de tare, ce qu’on entend généralement par là est une idéologie hellénistique, mais passons. Quant à la dignité, c’est une notion du droit romain préchrétien) que le conflit naît.

      Mais si les deux concepts ont à voir l’un avec l’autre ?

      Je n’en suis pas sûr. Parce qu’elle est absolue, la dignité absolue ne saurait admettre des critères de conformité. Il n’y a pas de formes approchantes de la dignité absolue, il ne peut y en avoir ; et quand vous posez la notion de « conformité plus ou moins grande des situations réelles à l’idéal inaliénable de dignité », votre propos n’est pas compatible avec le caractère absolu de la dignité, qui est précisément ce qui n’a que faire des situations réelles.

      D’ailleurs je vous le prouve : En droit romain, la dignitas est ce qui induit chez l’autre une attitude particulière qui s’appelle le respect. Le mécanisme est celui de la médaille : la médaille (on dit d’ailleurs qu’on a été « élevé à la dignité de… ») est un signe destiné à être perçu par l’autre de manière à lui signaler que je suis un être particulier ; re-spicere, c’est regarder avec faveur. Or s’il est une chose sur laquelle vous et moi sommes d’accord, c’est que, quel que soit son état de déchéance physique ou psychique, jamais nous ne cesserons de regarder le malade avec respect.

      C’est pourquoi je serais très réservé devant votre proposition : il faut à toute force trouver un autre mot pour désigner la « dignité au sens relatif », car l’absolu est absolu. L’une des fautes majeures de la loi Léonetti est d’écrire : Le médecin préserve la dignité du malade. La dignité du malade est si absolue qu’elle n’a pas à être préservée : elle est ; et il s’agit de la respecter. Indiquer qu’il pourrait y avoir des « formes de passage », c’est parler d’autre chose que de dignité.

      Exemple (exceptionnel sans doute par sa gravité, mais qui permet de bien poser la différence entre ces deux sens) : dans les camps d’extermination nazis, il est clair que tous les êtres humain, victimes et bourreaux compris, conservaient, et même à égalité, la "dignité" au sens "inaliénable" dont vous parlez.

      Et qu’en était-il de leur dignité au sens relatif ? Diriez-vous que les déportés en avaient moins que les bourreaux ? Et quelles conséquences auraient-ils dû en tirer ? Il me semble que le danger de votre proposition apparaît immédiatement.

      Mais quel serait l’intérêt concret et pratique de cet idéal posé en "absolu" s’il ne permettait pas de définir un "progrès" vers cet idéal et donc de dire qu’il y a des situations réelles à un moment donné, que nous jugeons être plus ou moins conformes à un tel idéal, et que, en fonction de cette écart plus ou moins grand entre le réel vécu ou constaté et l’idéal posé, nous nous obligeons ou nous sentons obligés de mener une action, un projet, pour "améliorer" la situation ?

      Or l’"idéal de la dignité", posé en lui-même comme "absolu", n’est pas susceptible de plus et de moins, il est l’"idée régulatrice" qui nous permet de juger ou d’estimer que des situations réelles sont plus ou moins conformes à cet idéal.

      Qu’est-ce qui nous empêcherait d’appeler aussi "dignité" (en un deuxième sens, mais beaucoup de mots sont ainsi polysémiques...) cette grandeur d’après laquelle nous estimons les situations réelles comme suffisamment ou pas assez conformes à l’idéal inaliénable de la "dignité" ?

      C’est là ce que je nomme votre confusion, même si je la nommerais avec plus d’énergie si je savais quelle est votre expérience personnelle du métier de soignant.

      Car pour un soignant il ne s’agit nullement de progresser vers un idéal, mais de tirer les conséquences d’un absolu. Parce que le malade est digne absolument, nous lui devons le respect absolu. Et le respecter c’est veiller sur son confort avec tous nos moyens, c’est améliorer tout ce qui peut l’être, c’est tâcher de réaliser tous ses désirs, c’est rester en sa compagnie autant que nous le pouvons. Et c’est, quand il est manifeste que notre résultat est trop médiocre, non en termes de dignité mais tout simplement de qualité de vie, et si le malade (ou à défaut son entourage) en est d’accord, lui en faire perdre la conscience. Mais, je le répète, ceci a pour but non point de le rendre plus digne mais de remplir notre devoir de respect.

      Il est d’un usage courant de la langue française d’utiliser au moins l’adjectif "digne" ou "indigne" en ce sens. Ainsi, rejetez-vous des phrases comme celle-ci : "La situation faite aux prisonniers des camps de concentration est indigne de la dignité humaine" ?

      Bien sûr, je la rejette.

      D’ailleurs votre phrase est caractéristique. Je sais bien que quand on écrit un commentaire de forum on ne peaufine pas ses textes ; mais quand vous écrivez spontanément, qu’écrivez-vous ? "La situation (…) est indigne de la dignité humaine" ? Que signifie être digne d’une dignité ? Je préfère de beaucoup : "La situation faite aux prisonniers des camps de concentration est un crime contre l’humanité" ; précisément parce que, leur dignité, les déportés ne l’ont jamais perdue : ils ne pouvaient pas la perdre, et la faute des bourreaux a été de croire le contraire.

      Ou encore : "Cette situation de pauvreté n’est pas conforme à la dignité humaine" ?

      Bien sûr, je l’accepte : car il s’agit ici de tirer les conséquences du fait que les pauvres sont pleinement dignes.

      D’autant plus que c’est nécessairement ce deuxième sens qui est le plus crucial, si le premier, comme vous le proposez "échappe" de toute façon à notre prise (comme "absolu inaliénable") : toute la charge de responsabilité étant alors portée sur le degré de réalisation que nous nous proposons de mettre en œuvre, pour transformer le réel de façon à le rendre plus "conforme" à notre idéal.

      Je dirais qu’ici vous faites erreur : c’est parce que la dignité est un absolu que « toute la charge de responsabilité est alors portée sur le degré de réalisation que nous nous proposons de mettre en œuvre, pour transformer le réel de façon à le rendre plus "conforme" à notre idéal. » Ce à quoi vous faites ici référence, c’est au premier sens. Si nous parvenions à nous mettre d’accord sur la présente objection, quel que soit le chemin que chacun de nous devra faire, ce serait un progrès majeur dans notre débat.

      Ainsi quand vous citez, à juste titre, les articles de la Déclaration Universelle, après avoir clairement affirmé votre accord avec les premiers énoncés les plus "théoriques" (énoncé des "idéaux"), étrangement, vous considérez comme une "catastrophe" le fait de trouver dans un article ultérieur quelques conditions de "réalisation" de cet idéal.
      Je vous cite : "Article 23 : 1. Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage. 2. Tous ont droit, sans aucune discrimination, à un salaire égal pour un travail égal. 3. Quiconque travaille a droit à une rémunération équitable et satisfaisante lui assurant ainsi qu’à sa famille une existence conforme à la dignité humaine.
      (Vous continuez :)
      Et voilà comment on arrive à la catastrophe : la dignité humaine, précisément, c’est ce qui subsiste quand tout a disparu. Rien ne peut l’atteindre."

      En effet, ma formulation n’est pas assez prudente. Ce que je redoute c’est la notion d’existence conforme à la dignité humaine. Elle n’a pas de sens. Toute existence est digne. Mais au regard de ce que nous venons d’échanger, il aurait fallu que je sois plus précis : disons que j’aurais préféré « des conditions d’existence, etc. ».

      Où est la "catastrophe" ? Cet article ne fait que dire qu’il y a des réalités qui ne sont pas "conformes à la dignité humaine". Ainsi peut-être déniez vous à quiconque (y compris à la Déclaration Universelle ?) le droit de préciser certains des critères permettant de juger de cette conformité du réel constaté à l’idéal dans lequel vous vous reconnaissez vous-mêmes ?
      Où voyez vous le moins du monde que cet article remettrait en question le caractère "inaliénable" de la dignité humaine ? Il en a au contraire explicitement besoin pour juger que certaines situations humaines (comme ici certaines conditions de travail) ne sont pas conformes à cette dignité et doivent donc être améliorées.

      En revanche j’ai bel et bien l’impression que la catastrophe est là, car la confusion ainsi entretenue ouvre les portes vers l’idée qu’il y aurait des vies plus dignes que d’autres.

      Si vous voulez dire que ce jugement de conformité est complexe et susceptible de débats, j’en conviens.

      Oui, et largement. Dans mon expérience, la terreur principale de l’entourage des malades, ce dont ils ne voudraient à aucun prix pour eux-mêmes, c’est l’incontinence. Je n’ai moi non plus aucune envie de devenir incontinent. De là à penser que la dignité se loge dans la vessie…

      Et ce qui est jugé conforme à cette dignité ou non conforme varie historiquement et culturellement, et suivant les croyances et opinions personnelles de chacun. Je n’imagine pas en effet que vous considériez que c’est votre interprétation personnelle de cette conformité qui est "La Dignité Absolue" et que celle des autres, remettant en question votre interprétation personnelle serait ainsi une attaque contre cette "dignité inaliénable" elle-même.

      Certainement pas, en effet, même si tout médecin est nécessairement un peu mégalomane. Mais j’insiste : si vous me parlez de ce qui est « conforme à cette dignité », cela varie énormément en fonction des gens et des époques. Et ceci est normal : car la dignité ne sert qu’à déclencher le respect, et si la dignité, elle, est immuable, le respect, lui, est une donnée sociale éminemment variable. Mais si je discute, et âprement, les critères de conformité à la dignité absolue, la dignité absolue, elle, n’a rien à craindre : elle est absolue (en passant, une page de publicité : accordez-moi que cette notion selon laquelle la dignité est absolue et conférée à tout humain est historiquement un acquis du christianisme).

      D’où le débat que nous aurons peut-être par la suite, sur les questions du "droit de mourir dans la dignité" (dont je ne confonds pas les différents aspects et qui recouvre en effet des situations réelles extrêmement différentes qui peuvent à chaque fois faire l’objet de réponses personnelles nuancées et différentes).

      Sans entamer ici ce débat , je vous annonce simplement que mon "objectif" principal y serait de défendre le "libre choix" personnel en ces matières et donc de permettre à chacune de ces réponses personnelles le même droit de réalisation, pour autant qu’elles ne mettent pas en question l’égal droit des autres à exister et à se réaliser en parallèle.

      Vous me mettez dans l’embarras, car si vous n’entamez pas le débat je n’ose pas vous répondre.

      Provisoirement je répéterais ce que j’ai déjà écrit : l’euthanasie n’est pas le droit au suicide ; et je crois qu’on y verrait plus clair si on ne mélangeait pas les deux. Si je suis farouchement opposé à l’euthanasie la question du droit au suicide ne se pose pas pour moi dans les mêmes termes.

      Or un tel libre choix personnel ne me semble pas à l’heure actuelle suffisamment rendu possible en France par la loi du 22 avril 2009 (dite Loi Leonetti).

      Si vous considérez le droit au suicide, elle n’en parle effectivement pas ; ce n’est pas son propos.

      Bien entendu, je suis particulièrement sensible, comme vous l’êtes visiblement, aux risques de dérives possibles, en cas de légalisation de différentes formes du "droit de mourir" actuellement prohibées en France, risques de priver certains du "droit de vivre". C’est donc bien au nom d’une "inaliénable" liberté personnelle (qui équivaut, dans mon interprétation, au cœur même de ma "dignité"), et donc d’une aussi inaliénable liberté personnelle des autres, que j’entrerai dans un tel débat.

      Cela me semble une bonne base. Je serais en revanche un peu plus réservé sur votre première phrase. Certes il faut être très vigilant quant au risque de dérive ; mais je crains toujours une argumentation basée sur ce seul risque (c’est l’une des failles du discours des soins palliatifs) : si une chose est mauvaise, ce n’est pas à cause du risque d’abus, et aucune ivresse jamais ne remettra en cause la légitimité du gevrey-chambertin.

      Je propose donc que l’on fasse en ces matières, au niveau législatif, ce qui a été fait en matière d’opinions religieuses en 1905, à savoir un désengagement de l’État, en termes d’une "laïcité élargie", de tous ces choix, faussement supposés être des "choix de société", là où ces questions devraient être avant tout le fruit d’une décision personnelle , dont l’État ne devrait "garantir" que l’égale liberté d’expression et d’exercice de chacun (comme à l’heure actuelle en matière de convictions et de pratiques religieuses dans un cadre collectif de laïcité).

      N’anticipons pas sur ce débat, que j’attends avec joie. Je ne suis pas certain que la loi de 1905 puisse se lire de cette manière. Il y avait un état de droit, qui était celui du Concordat. L’État s’était engagé, et il a modifié son engagement. J’ajoute que, même si le Concordat demanderait à être lu d’une manière un peu plus sarcastique quant à la mise sous tutelle de l’Église, la loi de 1905 est pour moi un évident progrès. On voit bien d’ailleurs que, créant le Conseil National du Culte Musulman, l’État fait tout sauf se désengager. On ne peut pas à la fois demander à la puissance publique de légiférer sur un sujet et de s’en désengager alors que jusqu’ici, précisément, elle ne s’engageait pas, c’est d’ailleurs bien ce qu’on lui reproche.

      Impatient de vous lire,

      M.C.


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