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Cet article a été relu le 9 avril 2012

Une enquête sur la maltraitance : II : le cas clinique

Inédit

dimanche 4 septembre 2005 par Michel

LE CAS CLINIQUE :

Le questionnaire se terminait par l’exposé d’un cas clinique. Ce cas relatait une situation qui s’était réellement produite dans l’établissement.

M. B. dérange M. P. Ce dernier l’agresse, le frappe et lui cause un traumatisme important. Les médecins considèrent que M. P. est totalement lucide et responsable de ses actes. Interrogé, M. P. reconnaît les faits et se déclare prêt à recommencer.

Que pensez-vous des propositions ci-dessous ?

Pour chacune des propositions, on demandait de préciser s’il s’agissait de quelque chose à faire obligatoirement, si c’était une bonne solution, si c’était une solution discutable ou si c’était quelque chose à surtout ne pas faire.

Les solutions proposées étaient :


- Il suffit de réprimander M. P.
- Il faut trouver une sanction pour M. P.
- M. P. a contrevenu au Règlement Intérieur, il faut l’exclure.
- M. P. a commis un délit, il faut prévenir la gendarmerie
- Il faut envoyer M. P. en hôpital psychiatrique pour le soigner.
- Il faut envoyer M. P. en hôpital psychiatrique pour le punir.
- Il faut informer la famille de M. B.
- Il faut dédramatiser la situation, qui est banale en collectivité.
- Il faut informer la famille de M. P.
- Il faut isoler M. P.

Deux questionnaires posent problème : l’un n’a fourni que 2 réponses, un autre n’en a donné aucune. Pour les autres, les résultats obtenus sont les suivants :

Il suffit de réprimander M. P. :

Les avis sont relativement partagés : 14 soignants pensent que cela doit être fait obligatoirement, 3 que c’est une bonne réponse, 11 que c’est discutable ; 3 seulement s’y opposent absolument, 2 ne répondent pas. 50% des soignants pensent donc que la réprimande est une bonne chose, 10% que c’est une mauvaise chose.

Ce résultat est intéressant à considérer. En effet les soignants n’ont aucune autorité pour procéder à une réprimande. L’article 3 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen stipule en effet :

Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément.

C’est donc abusivement que les soignants s’octroient ainsi une sorte de pouvoir de police ; cet abus de pouvoir constitue en soi une maltraitance...

Notons que la question était libellée : « Il suffit de... ». On verra vite que cette nuance n’a pas été saisie.

Il faut trouver une sanction pour M. P. :

Cette proposition visait à aggraver la précédente ; il est à la fois rassurant et inquiétant de constater que les soignants sont là plus prudents : ils ne sont que 5 à juger la chose obligatoire, et 7 à la trouver bonne ; 12 la trouvent discutable, 6 s’y opposent, 3 ne répondent pas. 1/3 de soignants sont donc partisans d’une sanction, ce qui reste beaucoup.

Ce résultat est rassurant en ce que les soignants, percevant les limites de leur raisonnement envisagent difficilement de le pousser jusqu’à ses ultimes conséquences. Toutefois il est inquiétant : ce qui les gêne est sans doute plus le mot de sanction que la chose elle-même. D’autre part ils font une différence entre la réprimande et la sanction ; la première leur semble en somme une violence acceptable, la seconde non. Le problème est que c’est par ce supposé interstice entre la violence qui est acceptable et celle qui ne l’est pas qu’on prétend justifier les maltraitances.

M. P. a contrevenu au Règlement Intérieur, il faut l’exclure :

On proposait ici une stratégie qui avait au moins le mérite d’être conforme aux seuls pouvoirs dont l’établissement dispose. Il n’en est que plus instructif de constater que cette option ne recueille aucune opinion favorable : 14 soignants la jugent discutable, 14 l’excluent, 5 ne répondent pas.

Bien entendu cette réponse serait difficile à mettre en œuvre sans être elle-même maltraitante : exclure M. P. supposerait qu’on puisse lui proposer une autre solution, ce qui reviendrait à exporter le problème, sauf à le laisser assumer seul les conséquences de son exclusion, ce dont il n’a d’évidence pas les moyens. Mais on sent affleurer sans peine dans les réponses des soignants l’idée qu’on n’abandonne pas un résident. C’est là une position louable, mais qui n’est pas exempte de paternalisme : parce qu’il est vulnérable et dépendant les soignants pensent visiblement leur relation au résident sur le seul modèle dont ils disposent, qui est celui de leur relation à leur propre enfant. C’est là sans nul doute l’un des plus puissants ressorts de la maltraitance en institution.

M. P. a commis un délit, il faut prévenir la gendarmerie :

Cette réponse recueille davantage de succès : 4 soignants la considèrent comme obligatoire, 4 comme une bonne chose ; 11 la jugent discutable, 11 s’y opposent, 3 ne répondent pas. Notons que le soignant qui écrit à deux reprises : « on ne peut tolérer la maltraitance » est opposé à la mesure.

Cette proposition avait été présentée parce que l’établissement a décidé de manifester que les maisons de retraite ne sont pas des zones de non-droit en faisant intervenir systématiquement la gendarmerie en cas d’actes délictueux. Elle était d’ailleurs intervenue peu de temps auparavant, ce qui avait été très apprécié des soignants mais... il s’agissait d’une affaire d’attouchements sexuels.

La relation des soignants à la sanction est donc très claire : ils souhaitent des sanctions, à la condition d’en garder la maîtrise ; ils ne sont pas prêts à accepter que les sanctions sont régies par des textes et mises en œuvre par une autorité extérieure. Ici encore le projet est de laver son linge sale en famille, dans une sorte de secret, ce qui renforce l’impression que le modèle relationnel est le modèle parents-enfants.

Il faut envoyer M. P. en hôpital psychiatrique pour le soigner :

Le texte précisait bien que les médecins ont jugé M. P. sain d’esprit, ou du moins responsable de ses actes. Un seul soignant juge que cela doit être fait ; les autres jugent la proposition discutable (12) ou la refusent (12) ; 7 ne se prononcent pas. Il semblerait que les soignants refusent de s’abriter derrière le prétexte de la psychiatrie, ce qui est un bon résultat.

Il faut envoyer M. P. en hôpital psychiatrique pour le punir :

Il s’agissait là évidemment d’une provocation. Deux soignants sont cependant tombés dans le piège en jugeant la chose obligatoire ; un seul la juge discutable, 24 la refusent, 6 ne répondent pas.

Il faut informer la famille de M. B. :

Les réponses sont ici sans ambiguïté : 20 soignants pensent que c’est obligatoire, 11 que c’est une bonne chose ; aucun ne l’exclut ou ne la trouve discutable, 2 ne répondent pas.

Cette attitude laisse un peu perplexe : la question qui se pose en effet est de savoir quelle serait la finalité d’une telle information.

Il est exact que M. B. est dément, et que dans ces conditions l’information de l’entourage obéit à des règles particulières. Mais il faut considérer séparément deux questions :
- D’un côté il y a l’état de santé de M. B. ; outre que le secret professionnel continue tout de même de s’appliquer largement, cet état de santé ne dépend en rien des circonstances du traumatisme. Si donc les médecins doivent considérer la nécessité de donner à sa famille une information claire, loyale et succincte, il ne s’ensuit pas qu’ils doivent tout expliquer du mécanisme de sa chute.
- De l’autre il y a la violence dont il a été victime. Il s’agit là de dénoncer un délit. C’est une autre question, et le secret professionnel est dû à M. P. Ce secret peut être levé vis-à-vis de l’autorité judiciaire, car il s’agit de sévices à personne âgée vulnérable. Par contre il interdit une dénonciation à de simples particuliers. D’autre part il faut peser les conséquences de cette révélation. La famille de M. B. pourrait choisir de retirer son parent de l’établissement, mais ceci aurait des conséquences fâcheuses pour lui. Elle pourrait aussi être amenée à porter plainte ; mais si c’est pour en arriver là on voit mal, hors le souci bien humain de se défausser, pourquoi les soignants sont si peu favorables à l’idée que l’établissement déclenche lui-même la procédure judiciaire.

Les soignants ont donc répondu, et leur unanimité est fascinante, sans peser les implications de leur réponse. Ils sont ici dans l’affectif : tout comme leur modèle relationnel est familial, ils privilégient le traitement par la famille de la situation, sans se demander ce qui va en résulter.

Il faut dédramatiser la situation, qui est banale en collectivité :

La question était ici délibérément ambiguë : il va de soi en effet que la situation doit être dédramatisée ; il va tout autant de soi qu’elle est banale en collectivité ; mais cela ne signifie en aucun cas qu’elle doive être traitée avec légèreté. Ce qui était testé là était la capacité des soignants à donner une réponse professionnelle.

4 soignants pensent qu’il faut obligatoirement le faire ; 4 considèrent que c’est une bonne chose ; 7 jugent cela discutable, 11 qu’il ne faut pas le faire ; 7 ne répondent pas. Ce que les soignants n’ont pas su voir, c’est que le fait de dédramatiser ne signifie nullement qu’on va enterrer l’affaire. Il ne faut certainement pas tirer de ce point des conclusions trop hâtives, mais simplement garder à l’esprit le travail qui reste à faire pour qu’ils accèdent à une vision pondérée de leur travail.

Il faut informer la famille de M. P. :

Ici aussi les réponses sont éloquentes : 19 soignants pensent que cette action est obligatoire, 7 que c’est une bonne chose ; 2 la jugent discutable, aucun ne l’exclut, 5 ne se prononcent pas.

Le résultat appelle des commentaires similaires à ceux de la question concernant la famille de M. B. : les soignants ont oublié de se demander pourquoi on informerait la famille de M. P. En premier lieu les actes de ce dernier sont couverts par le secret professionnel. En second lieu il a été considéré comme responsable de ses actes, et dans cette mesure on doit se demander pourquoi on accorderait à sa famille une sorte de tutorat sur son comportement. Enfin il faudrait pouvoir dire ce qu’on attend d’une telle révélation. En somme le fait d’informer la famille de M.P. n’est rien d’autre qu’une simple délation.

Ce que les soignants mobilisent en proposant d’informer l’entourage de M.P. n’est donc rien d’autre là encore que le rêve d’un traitement familial du problème.

Il faut isoler M. P. :

La proposition faite ici était encore ambiguë. Elle se fondait sur les propos de M. P., qui annonçait clairement sa volonté de ne pas laisser son voisin le déranger. Dans ces conditions on pouvait juger dangereux d’exposer un voisin à une agression, d’autant qu’à ce moment-là il n’existait aucun appariement acceptable. L’idée de l’isoler était donc une mesure rationnelle, et du reste relativement conforme à ses désirs. Mais naturellement elle pouvait tout à fait être conçue comme une sanction déguisée.

L’étude des réponses montre que les soignants n’ont pas su faire la part des choses : 1 seul juge la mesure indispensable ; 7 trouvent que c’est une bonne solution ; 12 l’estiment discutable, 8 s’y opposent, 5 ne répondent pas.

Au total :

Cette impression est renforcée par une remarque d’un questionnaire qui indique que les démarches visant à faire traiter le cas hors de l’établissement (exclusion, gendarmerie, hospitalisation psychiatrique) « ne sont pas de notre ressort ». Cette réponse est éclairante dans la mesure où le questionnaire demandait simplement si ces stratégies étaient adaptées, sans se prononcer sur le point de savoir qui les mettrait en œuvre. On trouve là la marque d’un refus d’examiner toute solution qui pourrait écorner une image supposée de bon soignant en maintenant le secret sur ce qui s’est passé. Les autres réponses sont : réprimander M. P. (obligatoire) ; dédramatiser (bonne réponse) ; informer la famille de M. B., ce qui dans ce contexte n’a guère de sens...

Suite dans : "Une enquête sur la maltraitance : III"


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