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Cet article a été relu le 21 janvier 2013

La mort et la beauté II

Inédit

samedi 24 décembre 2005 par Michel

MYTHOLOGIE DE L’ACCOMPAGNEMENT :

A quelles conditions l’équipe soignante est-elle satisfaite de son accompagnement ? Quel est le type de situation qui lui fait dire, en somme, que « tout s’est bien passé », que le malade a été conduit à bon port ? On ne se défait pas facilement du fantasme d’une mort sans histoire, d’un atterrissage en douceur, bref d’une mort idéale.

Toute l’activité palliative semble viser à la sérénité. La prise en charge des symptômes physiques a pour but de les éteindre ; qui s’en plaindrait ? S’agissant de la crise psychologique du mourant ce n’est certainement pas un hasard si rôde dans l’esprit des soignants le fantasme de « stades de Kübler-Ross » qui seraient, plus ou moins implicitement, conçus comme une mécanique bien huilée, et dont le résultat idéal serait en toute hypothèse l’acceptation, le consentement, parfois encore appelé résignation. On décrit enfin une crise spirituelle, qui se résout lorsque le mourant parvient à se remettre en accord avec lui-même, avec ses projets, ses aspirations, son entourage. Sentir son appartenance au cosmos et à la chaîne de la vie permet de remettre l’événement de mort à sa juste place, et ainsi de parvenir à l’apaisement. Une boucle se boucle, la mélodie se fait plus suave, et la vie s’éteint dans un decrescendo ineffable.

Soit. C’est légitimement qu’on mène toutes ces actions, et tout ce qui est apaisable doit être apaisé. Et cependant il est bien possible qu’on fasse ici fausse route. Déjà le projet est intrinsèquement suspect : le soignant, même s’il n’en est pas dupe, poursuit implicitement l’utopie de contrôler jusqu’au bout le maximum d’événements ; comme si la mort n’était pas par excellence l’événement qui échappe, comme si son irruption ne devait pas obligatoirement contredire l’effort entrepris... Assurément tout les soignants savent cela, et ils auront tôt fait de se récrier qu’ils n’ont garde de l’oublier. Sans doute faudrait-il cependant oser aller y voir dans le détail.

Mais il y a plus. Il n’est pas si certain que cela que la fin de la vie soit par essence une période susceptible d’être vécue paisiblement. L’un des textes de référence dans le milieu des soins palliatifs est celui que Michel de M’Uzan a écrit sous le titre « Le travail du trépas [1] ». Article souvent cité, surtout en raison de l’expression « embrasement du désir » par laquelle l’auteur désigne si heureusement l’un des phénomènes psychologiques majeurs de l’extrême fin de vie. Il faudrait toutefois être sûr que tous ceux qui font référence à ce travail l’ont lu ; ou tout au moins lu avec attention. Au demeurant le texte de de M’Uzan est plus énigmatique qu’il ne semble, surtout si l’on veut tenir compte des connexions qu’entretiennent entre eux les divers articles rassemblés dans cet ouvrage, et qui me semblent viser à pointer « une inquiétante étrangeté ». Peu importe. Relisons le texte en question à la lumière des considérations exposées plus haut.

Ce sur quoi de M’Uzan s’interroge, c’est au fond sur ce que la sagesse populaire appelle « le mieux de la fin » :

"A la veille de leur mort ou dans les heures qui la précèdent, le comportement de certains patients laisse déduire un surprenant élan pulsionnel, une avidité régressive, positivement unheimlich, qui ferait presque parler d’un embrasement du désir. Une malade qui avait complètement perdu l’appétit se jette voracement sur la nourriture : alors qu’on s’attendait à une extinction accélérée de tous les processus, voilà que, sous une forme certes insolite, qui crée quelque malaise, la vie semble soudain s’exalter."

Mais pour lui il ne s’agit nullement de le ramener à un simple mécanisme biologique : c’est à ses yeux une sorte de feu d’artifice, une explosion qui correspond non pas au désir de brûler les dernières cartouches mais à une réactivation de toutes les pulsions de vie, sans que soit posée la question de la durée. Il est vrai que tout se passe

"comme si la conscience était alors progressivement affectée par la loi d’intemporalité qui règne dans l’inconscient."

Désormais ce texte sonne curieusement à nos oreilles : nous y reconnaissons sans peine une position dionysiaque. Et de M’Uzan accroît encore notre soupçon :

"En fait il s’engage, en vertu de ce que j’imagine comme une sorte de savoir de l’espèce, dans une ultime expérience relationnelle. Alors que les liens qui l’attachent aux autres sont sur le point de se défaire absolument, il est paradoxalement soulevé par un mouvement puissant, à certains égards passionnel (...) comme s’il tentait de se mettre complètement au monde avant de disparaître."

Il se pourrait bien que ce que de M’Uzan appelle le savoir de l’espèce soit en réalité l’émergence de ce fonds culturel archaïque qui gouverne à notre insu de larges parts de notre comportement. Et il permet de pousser la comparaison plus loin : sont article prend son origine dans une réflexion sur l’euthanasie, que certains appellent de leurs vœux dès lors qu’est ressentie

"L’impossibilité de vivre pleinement, notion tout à la fois catégorique et imprécise, qui laisse deviner une problématique narcissique, la crainte de ne pas être à la hauteur des exigences de l’Idéal du Moi."

Quand ce n’est pas l’euthanasie qui est évoquée, c’est cette partie, réputée la plus noble, du travail d’accompagnement, dont le but est de procurer au mourant l’apaisement et la sérénité :

"L’agonie serait allégée si le patient était capable d’une sorte de travail de deuil sur ses objets d’amour, qui, en lui permettant de désinvestir le monde par avance, le conduirait à accepter la mort comme une « conséquence naturelle de la constellation économique du moment »."

Pour lui il semble s’agir de deux processus radicalement identiques :

"L’idée selon laquelle la mort serait plus douce pour qui réussit à se séparer de ses objets par avance revient pour moi à prôner une sorte d’euthanasie psychique."

La question qu’il pose ensuite est capitale :

"En désexualisant ses relations objectales, l’homme nie sa débilité et sa dépendance, et son acceptation raisonnée du destin peut contribuer à augmenter son estime de lui-même. Si imposante qu’elle paraisse cependant, la décision d’en finir n’en scelle pas moins la faillite de l’imaginaire, elle affirme la prééminence des fonctions de jugement et, par là, l’hypertrophie du Moi-réalité. Pourquoi le Moi-plaisir, avec les activités fantasmatiques qui le spécifient, devrait-il s’éteindre le premier ou être condamné à ne pas jouer son rôle jusqu’au bout ?"

Le parallèle est ici bien tentant : entre une conception raisonnée, muselée, apollinienne de la mort, et l’explosion dionysiaque, de M’Uzan ne semble pas long à opter, et son plaidoyer ne manque pas de solidité. Se pourrait-il que l’extrême fin de vie soit précisément l’occasion d’une irruption du dieu de la fécondité ? Il faudrait pour cela que les mécanismes psychologiques du processus décrit par de M’Uzan s’y prêtent. Or, justement, il découvre que dans cet état c’est tout l’édifice de l’individuation qui se trouve remis en cause : selon lui le désinvestissement progressif des objets d’amour, nécessaire au mourant s’il veut consentir à quitter ce monde, permet un redéploiement libidinal vers un nouvel objet choisi à cet effet :

"Si la jeune femme avait bien opéré vis-à-vis de ses proches un certain retrait, la libido ainsi libérée, exaltée même, avait été aussitôt engagée dans sa relation avec la thérapeute, personne dont, pour elle, il n’était justement pas question de faire le deuil."

Une sorte d’objet transitionnel, en somme, dont la fonction est de rendre possible le grand saut de la mort. Cet autre soi-même pourrait-il remplir le rôle du chaman psychopompe, guide des âmes vers le royaume des morts ? Le lien en tout cas est d’une force inouïe : il s’agit pour le mourant de réaliser

"un investissement constant et puissant du thérapeute. Ce mouvement allait même si loin que la patiente, tout en parlant de son imagination « sotte et illogique », avait parfois le sentiment que Janice Norton était près d’elle vingt-quatre heures sur vingt-quatre et qu’elle ne cessait de lui parler."

Selon de M’Uzan l’accompagnant qui se trouve ainsi choisi est sommé d’accepter de ne pas se dérober :

"Le thérapeute de ces patients doit reconnaître et combler leurs souhaits avant même qu’ils n’aient été exprimés (...) le patient (...) peut transformer l’horreur d’avoir été « choisi » par la mort, alors que la vie continue dans le monde, en une mort partagée avec un autre qu’on entraîne avec soi - ce qui correspond peut-être à une nouvelle naissance."

Pour l’accompagnant cela signifie

"qu’elle accepte qu’une part d’elle-même soit incluse dans l’orbite funèbre du mourant. Je préfère cette dernière formule à celle d’empathie ou d’identification, toujours sélective, parce qu’elle tient mieux compte de ce fait essentiel qui est que, dans la désastreuse défaillance des objets d’amour ou de leurs substituts, ce qui est en jeu en réalité, c’est la crainte ancestrale d’être entraîné, dévoré par le moribond. Le folklore illustre abondamment ces craintes, mais même dans l’expérience courante, il n’est pas rare d’entendre un survivant affirmer que le défunt cherche toujours à le happer par-delà la mort."

Sans doute est-il inutile de pointer dans cette citation l’allusion aux thèmes archaïques véhiculés par le folklore. Le résultat de cette opération est la formation d’un être hybride :

"Le mourant forme ainsi avec son objet ce que j’appellerai sa dernière dyade, par une allusion à la mère, dont l’objet pourrait bien être une dernière incarnation."

Les conditions à cette mutation sont stupéfiantes :

"Cette relation est si fragile que non seulement tout retrait affectif lui est fatal, mais que, pour la maintenir, l’objet-clé devrait ne pas être constamment assujetti à une nécessité impérieuse de maintenir la stabilité de son identité."

Ce qui signifie que l’accompagnant doit effectivement accepter de perdre ce qu’il est, de se fondre dans l’ « Un originaire » dont parle Nietzsche à propos de Dionysos. Cette possibilité

"résulte naturellement de l’indifférenciation originaire du « je » et du « non-je » qui, selon moi, n’est jamais complètement réduite."

Plus loin l’auteur déclare :

"Grâce à la distension progressive de son être psychique"

Ce qui renvoie le mourant au statut du nouveau-né avant que l’absence de sa mère ne l’affronte à la problématique de l’être et de l’avoir,

"les frontières de l’être n’ont plus aucune stabilité."

Ainsi

"le « je » du mourant (...) est partout en même temps, ce qui équivaut à ne plus être."

et le mourant accède à un point où la question de la vie ne se pose plus. Il a en quelque sorte quitté le champ de l’existence et peut entreprendre le voyage initiatique du chaman.

"La communication non-verbale est essentielle à ce voyage qui exige un contact physique entre ses éléments."

Ce processus est si puissant que les théoriciens y perdent leur théorie :

"On a le sentiment que, là, des pensées opposées cheminent parallèlement, les unes dépendant essentiellement de données contre-transférentielles et de références théoriques - au deuil en particulier ; les autres découlant d’une attitude affective profonde, d’une intuition obscure, mais féconde. Et tandis que l’intuition permet de saisir au plus près ce qui se passe réellement, elle est reléguée au second plan dès qu’il s’agit de formuler une théorie.

On en vient à sous-estimer le rôle des représentations d’objets et des fantasmes dans lesquels elles sont prises."

En d’autres termes, qui veut ramener le mécanisme dans le champ d’Apollon ne peut le faire qu’en rendant hommage à Dionysos...

La question qui reste à poser ici est donc la suivante : cette explosion dionysiaque peut-elle être accompagnée, aidée, provoquée par le recours à sa manifestation la plus féconde et fécondante qui est la création ? Le malade en fin de vie et son accompagnant, dans l’être nouveau et provisoire qu’ils forment, peuvent-ils trouver leur accomplissement dans quelque chose qui serait la beauté ? Lorsque de M’Uzan dit que

"Le mourant devrait pouvoir ressaisir et assimiler toute une masse de désirs instinctuels dirigés vers eux que, jusque là, il n’a pas pu complètement intégrer."

peut-on espérer que ce travail se fera par ce moyen, bref, se pourrait-il qu’après qu’il ait écrit « De l’art à la mort » le secret soit d’écrire « De la mort à l’art » ?


Notes

[1In : De l’art à la mort, pp 182-199, Gallimard éd.

6 Messages

  • La mort et la beauté II Le 10 juin 2015 à 23:22 , par Chloé

    Bonjour M. Cavey,

    Je souhaitais réagir à cette idée amenée dans le commentaire sur le fait que les patients en fin de vie avaient peut- être besoin que leurs proches les autorisent à partir... Cette idée est parfois émise par des soignants et je pense qu’il conviendrait que les soignants soient prudents dans leur parole... Même si eux aussi tentent sûrement de mettre du sens à l’inexplicable...
    Je me permets ce commentaire car j’ai accompagné mon père il y a un peu plus d’un an durant ses 4 derniers mois. Les médecins nous avaient annoncé sa mort probable dans les 15 jours suivants car ils craignaient une hémorragie cataclysmique (cancer ORL), et il a été orienté en soins palliatifs, il n’y eut pas d’hémorragie. Dans un moment de confusion il s’était arraché sa gastrostomie, une nouvelle pose n’étant pas possible et mon père ayant refusé une alimentation par le nez, l’alimentation a été totalement arrêtée... Il est mort deux mois et demi plus tard, alors qu’il était déjà très maigre.... Je ne sais pas où il a trouvé cette force de rester en vie, encore.... L’équipe médicale s’en étonnait et nous faisait parfois part de ses hypothèses, "c’est grâce à vous", "certains patients ont besoin d’entendre que vous (ma mère, mon frère et moi) êtes prêts à le voir partir", même si ça se veut soutenant ce type de propos peuvent être aussi culpabilisants en fait....
    Et puis un jour, mon père nous a dit qu’il sentait que ça allait être la fin, que la maladie avait gagné, il est parti 15 jours après. Les derniers jours ont consisté à se relayer à son chevet, lui tenir la main qu’il nous serrait, il y eut des moments extrêmement violents où il s’est réveillé en sursaut semblant paniqué, s’accrochant à nous et nous tentions de le rassurer, ça peut paraître un peu absurde mais je lui disais : ça va aller, on est là, on reste près de toi. Les médecins ont finalement augmenter morphine et hypnovel. Ses réveils ont été moins violents, mais il continuait de nous serrer la main, et je continuais de glisser la mienne dans la sienne, et profitais de ces moments de brèves consciences où il parvenait encore à me serrer la main... Comment a-t’il vécu ces moments ? Je n’en sais rien, cette question m’a beaucoup taraudée, et si il avait mieux valu que cela s’arrête plus tôt pour lui ? Tout ce que je sais c’est qu’ils me sont chers ces derniers moments : douloureux mais tellement précieux...
    Je ne sais pas trop pourquoi j’écris aujourd’hui, curieusement je continue de venir faire des visites sur ce site et curieusement j’écris à la suite d’un texte qui se nomme "la mort et la beauté"... Je souhaitais peut-être dire qu’il peut se passer des moments d’exception dans un service de soins palliatifs, que nous avons eu de la chance de rencontrer une équipe et une médecin particulièrement attentive, et bienveillante et d’une grande sérénité vis à vis de la mort ce qui fut extrêmement rassurant.

    Je souhaitais aussi vous remercier M. Cavey pour ce que vous écrivez, ça fait beaucoup de bien...


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    • La mort et la beauté II Le 12 juin 2015 à 09:01 , par Michel

      Bonsoir, Delphine, et merci de ce message bouleversant.

      Rien de tout cela n’est évident, vous avez raison. Et c’est bien pourquoi j’ai écrit ce texte.

      L’exemple que vous donnez est très éclairant. Quand je dis que vous êtes pour quelque chose dans le fait que le malade est toujours en vie, je tiens un propos radicalement ambigu, et sur lequel je ne sais rien. Et si je ne sais rien, ce n’est pas par défaut d’analyse, mais pour une raison bien plus profonde.

      Un philosophe vous dira ça mieux que moi. Mais enfin, la question qui se pose à l’homme est celle de la réalité : y a-t-il un réel qui me soit extérieur, ou bien n’y a-t-il que mes perceptions et ce que j’en fais ? C’est une des manières dont on entre dans la question du relativisme. Et c’est le problème que posait Socrate : face aux sophistes qui lui disaient en somme qu’il n’y a pas de réalité, et que l’homme est la mesure de toutes choses, il soutenait que si nous pouvons nous mettre d’accord sur le fait que nous voyons tous deux le soleil, c’est qu’il y a dans le soleil quelque chose qui nous est extérieur, et donc que le soleil existe indépendamment de nous qui l’observons.

      Ou encore, mais si on creusait on trouverait sans doute que les deux problèmes ont la même racine, je crois que l’un des rôles essentiels de l’homme est de trouver le sens des choses ; mais il ne faut pas oublier que la démarche scientifique naît quand on admet que le monde n’a pas de sens, et qu’il n’a que des mécanismes.

      Et le problème de la mort, c’est qu’elle échappe à cette distinction. Tout simplement parce que ce n’est pas un objet. On pourrait en dire ce que saint Augustin disait du temps : Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne m’interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore. Ainsi de la mort, et la maxime d’Épicure est toujours d’actualité : Tant que nous sommes, la mort n’est pas là, et une fois que la mort est là, alors nous ne sommes plus. La mort est donc à la fois le plus réel de tous les objets et un simple fantôme sans aucune consistance.

      C’est pourquoi il ne peut exister aucun savoir à son sujet. Et c’est pourquoi les outils habituels de la relation d’aide sont inutilisables ou, au minimum, insuffisants : on ne parle pas de la même chose.

      Les voies habituelles de l’information médicale ne sont pas adéquates. Enfin, il faudrait réfléchir sur ce point, car j’ai cru comprendre que les pays étrangers font moins de manières que nous quand il s’agit de dire les choses ; il y aurait lieu de réfléchir à cette exception culturelle.

      Mais les voies de la psychologie sont tout aussi inadéquates, car elles supposent une forme de normativité : il y a des résultats qui sont bons, d’autres mauvais. Reprenons notre exemple :

      vous êtes pour quelque chose dans le fait que le malade est toujours en vie ; soit. Mais le sens de cette assertion dépend du sens que je donne à la situation, et ce sens c’est moi qui le donne. Si je considère que le but suprême est que le malade vive, alors je vous loue de l’avoir si bien soutenu qu’il consente à continuer le combat. Mais si je considère qu’il est temps que le malade meure, alors je vous reproche de ne pas lui permettre de mourir. On voit immédiatement que l’opinion que je me fais de votre comportement dépend uniquement de l’opinion que je me fais de la situation ; or cette dernière opinion est totalement subjective, et ne repose sur aucune donnée fiable ; non seulement, je le redis, parce que la mort est un phénomène très difficile à analyser ou prévoir, mais parce que rien ne peut être dit sur elle.

      Et vous commentez en incitant les professionnels à la prudence. Vous avez raison : cela découle du fait que le même propos peut revêtir des significations totalement opposées. Mais il n’est pas si simple de se repérer sur les réactions des proches. Si je vous dis : vous êtes pour quelque chose dans le fait que le malade est toujours en vie, et que cela vous met en colère parce que vous vous sentez accusée, c’est probablement que je n’ai pas su tenir compte de la disposition d’esprit dans laquelle vous étiez ; mais d’un autre côté il se peut aussi que vous réagissiez ainsi parce qu’il faut bien que vous fassiez quelque chose de la colère que vous éprouvez envers la mort qui vient (phénomène de la Pomponnette) ; dans ce cas votre colère pourrait bien être une bonne chose, et si on me juge (je me juge) maladroit, c’est parce que j’en suis la cible, et aussi parce que je tiens pour assuré (alors que ce serait un principe à vérifier) que la colère est un sentiment négatif. Et si au contraire ce que je vous dis vous rassure et vous console, c’est probablement une bonne chose ; à condition de partir du principe qu’il vaut mieux éviter que certains sentiments plus âpres ne vous viennent à la conscience.

      Un matin à la radio, j’entendais le mari d’une malade expliquer : « quand le médecin est venu me voir, il m’a expliqué que le cancer de ma femme était métastasé et qu’il n’y avait plus aucun espoir ; il a complètement manqué de psychologie ». Il se peut que le confrère ait été maladroit. Mais je me souviens de m’être dit que j’aurais pu être ce médecin, et que j’aurais probablement dit les mêmes choses. Et je demande encore quelle psychologie il faut déployer pour signifier à un mari que sa femme va mourir.

      Bref je crois que nous parlons là de zones dans lesquelles aucun outil n’est disponible, car le jugement que nous portons sur les résultats de nos actions dépend uniquement du regard que nous portons sur le but à atteindre : c’est nous qui fabriquons la réalité.

      C’est pourquoi je me demande ce qui se passerait si nous utilisions les voies, totalement inexplorées, de l’élaboration collective d’une lecture de la situation. Ce qui est, me semble-t-il, l’essence de la création artistique. A condition de prendre ce mot pour ce qu’il est : il ne s’agit pas de faire de l’esthétique, il ne s’agit pas de lénifier mais au contraire de retrouver ce que Nietzsche dit des tragiques grecs.

      J’ai bien compris que ce que je dis est totalement fou.

      Bien à vous,

      M.C.


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  • La mort et la beauté II Le 8 juin 2015 à 23:58 , par MARTY

    La mort et la beauté.
    Quel titre extraordinaire.
    Il me ramène 5 ans en arrière. La mort de ma mère. Au moins deux ans que je ne l’ai pas vue. M’attend-elle ? Trois jours après mon arrivée, après le dîner, nous sommes seules, soudain Elle me dit "J’ai peur, j’ai froid !"
    Lui ai-je dit "tu n’es pas seule, je suis là, tiens prends cette couverture ?" Lui ai-je dit "Je suis avec toi, mais pour moi il n’y aura personne !" ? Lui ai-je bien dit ça ? Je crois bien que oui.

    Elle, elle me répond "Toi quand ça t’arrivera je serai près de toi !" Et elle éclate de rire. Gentiment. Et je fais de même.

    Je comprends que ma mère vient d’accepter. Je retiens mes larmes. Elle qui avait si peur de ce fait, que le seul mot "mort" l’effrayait au point de l’empêcher de le prononcer, au point de l’empêcher d’imaginer la sienne.

    Il n’y a pas eu d’eau de vie. Pourtant elle était Russe. Cela fait 5 ans que je vis avec cette nuit qui ne fut pas facile.


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    • La mort et la beauté II Le 9 juin 2015 à 21:05 , par Michel

      Merci à vous de ce beau message. Vous n’imaginez pas combien il m’importe de lire que mes élucubrations parfois rencontrent l’expérience des autres...

      Bien à vous,

      M.C.


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  • La mort et la beauté II Le 22 novembre 2009 à 09:24

    Bonjour,

    Je souhaiterais avoir votre avis sur le "courant de pensée" qui consiste à dire que fâce à une personne en fin de vie il est parfois souhaitable que les proches, la famille expriment au malade qu’ils "l’autorisent à partir"

    Sophie


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    • La mort et la beauté II Le 22 novembre 2009 à 11:07 , par Michel

      Bonjour, Sophie.

      Je n’ai pas d’opinion particulière sur ce point.

      Ce à quoi je tiens, c’est à la dimension cérémonielle de la mort. La mort est un événement qui intéresse une communauté, et les paroles qui s’y disent ne sont pas des dialogues mais des incantations.

      Il y a certainement des situations où le malade (il l’a d’ailleurs parfois verbalisé clairement) a peur de laisser seul tel ou tel de ses proches. Dans ce cas il peut être opportun de lui dire que des solutions sont trouvées. Mais c’est exceptionnel, et il faut se souvenir que quand on dit au mourant qu’il peut mourir en paix parce que tous les soucis qu’il pourrait avoir sont pris en charge, on lui dit du même coup qu’il ne sert plus à rien et qu’il est prié de débarrasser le plancher. Cela dit, toute parole vraie est ambiguë.

      La plupart du temps la parole qu’on dit alors n’est pas adressée au mourant mais à celui qui la dit. C’est ainsi qu’il faut l’entendre, y compris dans sa dimension illusoire : car comme vous l’écrivez, il s’agit de l’"l’autoriser à partir" ; comme si ça dépendait de celui qui parle. Comme si c’était un cadeau qu’on faisait au mourant ; comme si j’avais pouvoir de commander à la mort, qui n’attendrait que mon feu vert.

      Mais ces sottises sont le fondement même de l’âme humaine, et c’est pourquoi il est capital de les respecter.

      Bien à vous,

      M.C.


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Directeur de publication : Michel Cavey