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Cet article a été revu le 5 décembre 2012

Douleur et souffrance I

Inédit

samedi 19 novembre 2005 par Michel

DOULEUR ET SOUFFRANCE

POSITION DU PROBLÈME :

La question de savoir comment distinguer les notions de douleur et de souffrance est l’un de thèmes les plus rebattus dans le milieu des soins palliatifs, et il ne se passe guère de rencontre, il n’y a guère de numéro de revue qui ne comprenne au moins un article sur le sujet. Il n’en est que plus surprenant de constater que cette question se pose encore, et surtout peut-être que les réponses soient aussi peu variées.

A l’analyse il semble que tout le monde bute sur l’imprécision du langage, elle-même sans doute reflet de l’ambiguïté de la sensation. Deux exemples suffiront, que je choisis intentionnellement chez les plus grands.

Imprécision du langage. Emmanuel Levinas lui-même se laisse aller à écrire :

"Dans la conscience, la souffrance est une donnée, un contenu (...). Ce contenu que l’on ne peut pas assimiler interdit aussi d’assimiler l’événement (...). La douleur, toujours à ce niveau descriptif, apparaît dans son contenu comme un trou permanent (...), la souffrance présente deux grandes caractéristiques. D’abord elle est un élément, une donnée absolument et définitivement réfractaire à cette synthèse. Mais elle est aussi, et c’est essentiel, la manière, la façon dont ce refus, refus de participer au rassemblement de données hétérogènes en un ensemble sensé, s’exprime. La douleur apparaît donc avoir une double composante : elle est à la fois ce qui s’oppose à cette construction et elle est en même temps cette opposition même." [1]

On voit que Levinas dans ce passage néglige complètement de distinguer entre les deux notions. Certes, pour ce dont il entend parler cette distinction est sans importance, tant sans doute la douleur est suffisamment porteuse de souffrance. Mais si on le suit, il résulte qu’on peut indifféremment parler de douleur ou de souffrance ; et c’est ce que font implicitement ceux pour qui la souffrance est à l’esprit ce que la douleur est au corps.

Ambiguïté aussi de la sensation, et c’est toute la culture psychosomatique qu’il faudrait évoquer là : le propos est rendu énigmatique du fait que la douleur est connue comme une manifestation classique des difficultés psychologiques. Dans ce domaine l’expression la plus redoutable est à l’évidence celle de « douleur morale » que les psychiatres attribuent aux déprimés. Chacun a fait l’expérience de ces sensations de détresse où le tourment psychologique engendre en effet ce poids, cette constriction, qui ne peuvent guère se décrire qu’en termes douloureux. D’autre part la douleur est ressentie dans le cerveau, dans l’organe de la pensée et du sentiment, ce qui fait que les notions se trouvent fonctionnellement mêlées et indiscernables dès lors qu’on s’y essaie avec un peu de précision.

Comment essaie-t-on de se sortir de là ? La position habituellement retenue est bien illustrée par un texte de Paul Ricœur qu’il intitule « La souffrance n’est pas la douleur ». Après une brève introduction, l’auteur déclare :

"J’irai directement aux difficultés du sujet, passant très vite sur la première : Elle concerne la frontière entre douleur et souffrance." [2]

Donc Ricoeur ne va pas s’attarder sur la distinction entre douleur et souffrance. Soit, il en est libre ; mais on peut s’étonner, dans ces conditions, du titre de l’article... Et se demander s’il ne fait pas là preuve d’une désinvolture un peu hasardeuse : il semble que pour lui la définition de cette frontière va de soi, ce qui implique qu’il se range à l’opinion commune. D’ailleurs l’auteur maintient sa position un peu plus loin en écrivant :

"On s’accordera donc pour réserver le terme douleur à des affects ressentis comme localisés, dans des organes particuliers du corps ou dans le corps tout entier, et le terme souffrance à des affects ouverts sur la réflexivité, le langage, le rapport à soi, le rapport à autrui (...)." [3]

Cette distinction assurément n’est pas la plus mauvaise ; reste qu’elle ne diffère pas beaucoup de celle qui est habituellement retenue.

Or il se pourrait bien, précisément, que la raison pour laquelle la réflexion sur la souffrance ne décolle pas se trouve, au moins en partie, dans cette manière de cliver le sujet. Si tous les discours sur le thème sont aussi peu satisfaisants, s’ils ne débouchent sur rien d’efficace, ce pourrait être parce que la distinction usuelle entre douleur et souffrance n’est tout simplement pas la bonne.

Il y a une sorte de péché originel de la discussion sur ce thème, et ce péché originel est parfaitement illustré par ce numéro de la revue « Autrement » [4] intitulé « Souffrances », et dont je tire ces deux citations : le premier article est consacré à la physiologie de la douleur, le second à une étude des douleurs chroniques et psychogènes. La tendance naturelle pour qui veut étudier la souffrance est donc de partir de la douleur, puis de constater que tout dans le vécu douloureux ne se résume pas à la douleur, enfin de concevoir la souffrance sur le modèle de cet autre-que-la-douleur. On tente même de essais de neurophysiologie de la souffrance, comme l’auteur du second article [5] qui, après avoir sacrifié à la règle générale de confusion en écrivant :

"Douleur morale et souffrance psychique accompagnent généralement ce cortège de maux physiques."

essaie de proposer une explication physiologique de la douleur psychogène (ce qui soit dit en passant n’a guère de rapport avec le sujet : la douleur psychogène est actuellement tenue pour une douleur) :

"Par ailleurs, la mémorisation des phénomènes douloureux, tant au niveau des circuits neuronaux qu’au niveau psychologique, fait que la douleur peut évoluer pour son propre compte au sein du système nerveux, réalisant en soi, au-delà de la lésion causale, une « douleur-maladie ». (...) Par ailleurs, les liens sont étroits, dans des rapports mal précisés, entre douleur, anxiété et dépression ; (...) Le patient situe sa souffrance dans son corps."

Le tour est joué : l’auteur aurait du mal à se défendre d’avoir tenté d’aller de la douleur à son environnement, et de là à la souffrance.

Et si cette démarche était vouée à l’échec ? Et si la souffrance ne pouvait se déduire de la douleur ? Et si la souffrance n’était pas la douleur de l’âme, si les deux notions entretenaient un autre rapport ?

Si c’était le cas, il se pourrait bien que le débat s’éclaire. C’est cette voie que je propose d’explorer : il existe un autre clivage, peut-être plus pertinent, plus efficace, même s’il est aussi plus inattendu, plus difficile à appréhender : plutôt que de se désespérer devant la complexité de la neurophysiologie, on pourrait en effet aborder le problème de la souffrance en étudiant les techniques utilisées pour en venir à bout. Et nous aborderons nous aussi la question de la souffrance à partir de la douleur, mais ce sera là notre seule concession.

Qu’est-ce que l’anesthésie ?

L’une des techniques qui permettent de lutter contre la souffrance s’appelle l’anesthésiologie : la fonction de l’anesthésiste n’est pas essentiellement de rendre possible un acte qui autrement ne le serait pas : On réalisait autrefois sans anesthésie des interventions complexes, et a contrario il est bien connu que les premières anesthésies ont été effectuées pour des accouchements ou des opérations dentaires. Cette fonction est d’assurer le confort du malade.

Il est déjà intéressant de constater que le mot retenu n’est pas analgésie, qui renverrait précisément à la lutte contre la douleur, mais anesthésie, qui pointe le fait de supprimer toute sensation. Ce choix sémantique correspond à la réalité historique : les premières anesthésies se faisaient avec du chloroforme, de l’éther, plus tard et pendant longtemps avec des barbituriques ; mais tous ces produits sont en fait des narcotiques, et aucun n’a d’action sensible sur la douleur : sous le sommeil de l’opéré les réactions nociceptives sont là et bien là : la tension artérielle monte, le rythme respiratoire s’accélère, bref le corps a mal, mais le malade ne le sait pas. Ce qu’on a supprimé, c’est simplement la conscience de la douleur, et cela suffit.

Mais le plus remarquable est que l’anesthésie n’a pas beaucoup évolué conceptuellement. Alors que les produits analgésiques, notamment les morphiniques de synthèse, sont devenus d’une incroyable efficacité, l’idée de ne lutter que contre la douleur ne s’est pas tant que cela imposée : les anesthésistes ont certes remarqué qu’il est dangereux d’utiliser des narcotiques trop puissants, et qu’on peut en diminuer les doses quand on lutte contre la douleur ; ils ont noté que le système circulatoire de l’opéré supporte mal les à-coups engendrés par la réaction douloureuse. Cela les a conduits à développer des techniques comme l’anesthésie analgésique, dans laquelle la dose de morphinique est telle que le narcotique devient presque superflu. Mais s’ils l’ont fait, c’est pour améliorer la sécurité de leur pratique, et non parce qu’ils auraient décidé que seule la douleur est l’adversaire à combattre.

Au bout du compte on se retrouve avec des techniques variées, qui oscillent entre deux extrêmes : l’anesthésie sans analgésie, et l’analgésie sans anesthésie.

Il existe une autre méthode, encore plus troublante : pour les interventions peu douloureuses et de courte durée, on utilise des molécules qui n’ont aucun effet analgésique et pratiquement aucun effet narcotique. Elles ont simplement un effet amnésiant. En d’autres termes le projet n’est pas ici de supprimer la douleur, ni même la sensation, mais simplement le souvenir de la sensation, et cela suffit.

Nous découvrons ainsi que ce qu’il nous faut bien appeler, faute de mieux pour le moment « l’ensemble douleur-souffrance » est le lieu d’une problématique à au moins trois niveaux :
- Il y a d’abord la douleur, processus neurophysiologique par lequel des messages particuliers sont adressés au cerveau dans le but de l’informer d’une situation potentiellement anormale. Ce processus est inconscient : la morphine n’agit pas, ou pratiquement pas sur la conscience, et ce n’est pas le peu d’action qu’elle a sur ce point qui rend compte de son efficacité ; elle agit en interrompant la transmission de l’influx aux structures chargées de le décoder : le sujet n’a pas mal.
- Il y a ensuite la sensation douloureuse. C’est le fait pour un sujet de percevoir l’influx douloureux comme une donnée. L’anesthésie classique agit en supprimant la conscience : le sujet a mal mais ne le sait pas.
- Il y a enfin le souvenir de la douleur. C’est le fait d’intégrer la donnée comme une expérience. Le mot n’est pas choisi au hasard : ce qui fait que je suis expérimenté, c’est précisément le stock de souvenirs que je me suis constitué, et il n’y a pas d’expérience sans mémoire. L’anesthésie amnésiante supprime l’expérience : le sujet a mal mais ne s’en souvient pas.

Il est particulièrement significatif de noter que quelle que soit la solution retenue l’opéré se trouve satisfait ; qu’on lui ôte la douleur, la sensation ou le souvenir, il déclare son problème résolu, de sorte qu’en termes de choix ce qui fait la différence n’est rien d’autre que la sécurité de la technique relativement au sujet et au type de chirurgie.

SENSATION ET CONSCIENCE DE LA SENSATION :

Que peut-on en déduire quant à la question que nous nous posons ?

Le phénomène douloureux se déroule en trois phases :
- Il y a le cheminement de l’influx nociceptif depuis la zone lésée jusqu’à cerveau. Cette phase est inconsciente.
- Il y a l’instant de la prise de conscience ; c’est la sensation, et cet instant correspond à celui de l’entrée de la douleur dans la psyché. Cet instant est, comme tous les instants, dépourvu de durée.
- Il y a enfin l’expérience douloureuse, qui comprend tous les phénomènes consécutifs à la prise de conscience.

La proposition faite dans ce travail est d’appeler « douleur » la première phase du phénomène douloureux, et « souffrance » la troisième phase. La seconde n’a pas à être prise en considération : c’est une limite qui, comme toute limite, n’a aucune existence. Car il n’est pas possible de prendre conscience de quelque chose tout en faisant l’économie d’une démarche complexe : il faut recevoir la sensation, la reconnaître (ou prendre acte de sa nouveauté), puis la classer dans son stock mnésique ; la prise de conscience dure donc nécessairement un certain temps. Si bref que soit ce temps, il change la nature de l’événement, et celui qui dit : « J’ai mal » entre déjà dans l’expérience, et par là se situe dans la souffrance.

Ceci conduit à discuter la définition de la douleur telle que la propose l’International Association for Study of Pain : « La douleur est une expérience émotionnelle désagréable en rapport avec une lésion réelle ou potentielle ». Si en pratique cette définition cerne le sujet de manière plus satisfaisante que ce qui existait précédemment (entre autres avantages [6], elle reconnaît que la douleur psychogène est une douleur à part entière), elle est fausse en théorie, et il se pourrait que cette fausseté soit pour une bonne part à l’origine des difficultés actuelles.

Laissons de côté une remarque importante : si l’on peut définir la douleur comme « une expérience émotionnelle désagréable », il convient de garder à l’esprit que bien des expériences émotionnelles désagréables ne sont pas des douleurs, et c’est par exemple le cas de la dyspnée.

Mais il y a plus grave : selon ma proposition, dès lors que la douleur se fait « expérience » elle entre dans un autre champ, celui de la souffrance. C’est donc bien, probablement, l’utilisation inconsidérée de la définition de l’IASP qui bloque la réflexion sur le clivage entre douleur et souffrance.

Naturellement il est facile de voir que, si l’on adopte le clivage que je propose, l’espace de la douleur se réduit considérablement. Mais est-on bien sûr que ceci ne correspond pas à la réalité ?

Considérons ce qui se passerait si la douleur engendrait des sensations agréables [7]. Si c’était le cas, il est vraisemblable que personne ne se donnerait la peine de lutter contre la douleur. Tout au plus se trouverait-il des médecins pour s’inquiéter d’une éventuelle toxicomanie à la douleur, et pour faire remarquer que les conséquences physiologiques de la douleur, accélération du rythme cardiaque, hypertension, libération des hormones de stress, sont néfastes pour la santé ; le discours médical sur la douleur deviendrait superposable à celui qui est tenu sur le tabac.

On voit donc par là qu’en fait la douleur n’a que deux conséquences :
- D’une part elle engendre des réactions somatiques préjudiciables pour l’organisme, mais ceci n’intéresse que les anesthésistes, et encore uniquement dans certaines circonstances.
- D’autre part elle est source d’une sensation, et c’est cette sensation et elle seule qui fait problème ; encore ne le fait-elle que parce qu’elle est désagréable.

On est donc contraint de dire que la douleur n’a aucune importance. Si elle est prise en considération c’est uniquement parce qu’elle engendre une sensation désagréable, et que d’ordinaire la suppression de la douleur est le moyen le plus court de supprimer la sensation désagréable qu’elle engendre. Par conséquent il est sans danger pour le raisonnement de réduire comme nous le faisons la douleur à ce qui provoque la sensation, et à la reléguer au rang des manifestations physiologiques inconscientes.

Répétons-le : la douleur est et n’est que le processus physiologique qui renseigne le cerveau sur son environnement en ce qui concerne les éventuels dangers qu’il court. On peut la comparer à la sensation visuelle : l’image qui se forme sur notre rétine est inconsciente, tout comme l’influx nerveux qui naît de cette image ; et tant qu’on reste à ce niveau cette image est inutilisable ; ce n’est que parvenu à la zone adéquate de notre cerveau que le signal lumineux devient conscient ; mais dès qu’il est devenu conscient il change de nature : il cesse d’être un signal, simple ensemble de messages chimiques ou électriques, pour devenir une donnée, susceptible de conceptualisation. De la même manière la douleur est totalement inconsciente et n’a aucun intérêt ; tout change lorsqu’elle entre dans le champ du conscient, mais alors, et aussitôt, il s’agit de souffrance.

Notons enfin que cette définition a l’avantage de régler de manière radicale la question de la douleur chronique et de la douleur psychogène : peu importe le mécanisme de la douleur, il s’agit de souffrance du fait même que le sujet s’en plaint. La difficulté conceptuelle vient uniquement du fait que ce mécanisme importe par contre au clinicien : selon qu’il le repère ou non, il pourra prédire l’efficacité ou l’échec du traitement antalgique.

Mais il demeure que quiconque veut étudier la souffrance doit le faire sans aucune référence à la douleur.

En d’autres termes, reléguant la douleur au rôle de simple processus physiologique, je propose un renversement complet de la perspective : il ne faut plus s’échiner en vain à penser la souffrance comme une sorte de modalité algique de l’âme [8] ; tout au contraire il faut dire qu’il y a de multiples manières de souffrir, et que la souffrance engendrée par la douleur est un simple cas particulier.

SOUFFRANCE ET TEMPORALITE :

La souffrance apparaît donc comme intimement liée à la notion de temps. Demandons-nous en effet ce qu’il en est de la souffrance liée à la douleur. On peut avancer que la douleur déclenche en nous trois ordres de sentiments :
- Elle pose d’abord une question par son intensité, son étrangeté radicale : la douleur est une expérience qui a quelque chose de profondément révoltant, inassimilable [9] ; lorsque Orwell [10] décrit la douleur à l’état pur infligée à Winston, il met l’accent sur la surprise de la victime. La douleur est au sens propre incompréhensible, et dans la souffrance qu’elle engendre cette incompréhension a une large part. Elle tend à détruire chez le sujet toute image bienveillante du monde, puisqu’il se révèle capable de produire des expériences aussi négatrices.
- Elle pose une autre question qui est celle de sa durée. Quand la douleur apparaît, sa tolérance par le sujet dépend fortement de l’idée qu’il se fait du temps qu’il aura à la supporter.
- Mais plus encore, la douleur va engendrer une souffrance qui va durer alors même que le processus algique se sera éteint. Cette souffrance repose que le souvenir de la douleur, et ce souvenir lui-même ne fait rien d’autre qu’entretenir l’angoisse : le sujet serait en paix avec l’expérience douloureuse s’il était assuré qu’elle ne se reproduira pas. Mais dès lors que le réel s’est avéré capable de cette cruauté, il faut bien vivre avec l’idée que le monstre peut de nouveau frapper à tout instant.

Il faudrait pour en parler en savoir plus sur le sujet, mais on peut présumer que c’est là un des fondements de l’usage de la torture. On sait que les régimes dictatoriaux ont généralisé son emploi, et que la torture, loin d’être réservée aux sujets dont on veut extorquer des informations, est pratiquée de manière systématique. Cela produit certainement des effets dissuasifs, mais ce n’est pas le seul résultat : le torturé se trouve dans une impasse conceptuelle, puisque rien ne peut le faire échapper à cette expérience, et notamment pas des aveux qu’il ne saurait faire (et que d’ailleurs on ne lui demande pas). La douleur de la torture détruit parce qu’elle n’a aucun sens, qu’elle n’obéit à aucune loi, et que par conséquent il n’existe aucun moyen de se prémunir contre son retour. Et si l’on revient un instant sur l’exemple de l’anesthésie par produits amnésiants, on constate qu’en effet cette technique n’a aucune action sur la douleur, mais qu’elle est efficace par le simple fait que, supprimant le souvenir, elle supprime la possibilité de la souffrance.

Mais si la souffrance, comme on l’a vu plus haut, est d’abord prise de conscience, et si d’autre part toute prise de conscience suppose une certaine durée, on en vient à s’interroger sur la caractéristique principale de la souffrance, qui est son lien avec la conscience et la temporalité. C’est donc une réflexion sur le rapport de la conscience au temps qu’il faut mener à présent.

A suivre dans Douleur et souffrance II


Notes

[1Une éthique de la souffrance, in “ Souffrances ” revue Autrement, N° 142 fév. 1994, pp. 73, 74.

[2La souffrance n’est pas la douleur, ibid. pp. 58-59.

[3Ibid. p. 59.

[4Op. cit.

[5C. Marquez : “ Le mal chronique ”, ibid. pp. 34-39.

[6Ce pourrait même être la principale raison qui a présidé à sa rédaction.

[7Cela expliquerait-il une part du masochisme ? Ou faut-il maintenir que le masochiste, loin de trouver la douleur agréable, tire une énigmatique jouissance de ressentis qui restent désagréables ? C’est probablement la seconde solution

[8On aura beau jeu de soutenir que, précisément, de louables efforts sont faits pour s’écarter de cette manière de voir ; le problème est que ces efforts n’aboutissent guère à des résultats convaincants.

[9Cf. l’article de Paul Ricoeur, dans la revue citée plus haut.

[10G. Orwell, 1984.

9 Messages

  • Douleur et souffrance I Le 21 décembre 2015 à 14:16 , par marie

    je vous remercie ,mais je n’arrive tjrs pas a faire la différence


    Répondre à ce message

    • Douleur et souffrance I Le 21 décembre 2015 à 22:04 , par Michel

      Je sais, Marie. Mais c’est que la question est difficile. Et cette difficulté est majorée par le fait que le sens qu’on donne aux mots a évolué au fil des années. Et je pense bien qu’à l’heure actuelle il n’y a plus guère de différence entre souffrance et douleur morale. Mais ce n’est pas ce que j’avais appris.

      Cela dit on n’utilise plus guère le terme "douleur morale". Je me demande si le mieux pour vous ne serait pas de laisser tomber cette question en en faisant un équivalent de celui de souffrance.

      Bien à vous,

      M.C.


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  • Douleur et souffrance I Le 20 décembre 2015 à 16:45 , par marie

    bonsoir,je suis étudiante infirmière et j’ai une fiche de lecture à faire sur ce sujet,pourriez vous svp m’expliquer la différence entre douleur morale et souffrance psychique merçi


    Répondre à ce message

    • Douleur et souffrance I Le 20 décembre 2015 à 22:09 , par Michel

      Bonsoir, Marie.

      Vous ne voudriez pas choisir une autre fiche de lecture ?

      C’est que votre question est épouvantablement compliquée.

      Rappelons tout d’abord que qu’on tend de plus en plus à fusionner douleur et souffrance. Je maintiens tout de même mon point de vue, qui me semble nécessaire pour comprendre ce qui se passe, mais je redis bien volontiers que dans la pratique les deux sont indissolublement mêlées.

      Pour en rester à votre question précise, il faut savoir que le terme de douleur morale a été employé au départ pour décrire un symptôme particulier de la dépression, et qui se traduisait par des sensations douloureuses. D’ailleurs n’allons pas si loin : je sais bien que vous n’avez jamais eu de chagrin d’amour, mais si cela vous était arrivé vous auriez constaté comme moi qu’il arrive qu’on ressente des douleurs, notamment thoraciques. La douleur morale est donc une variété de douleur psychogène.

      Mais ça, c’était avant. De nos jours, je pense que beaucoup de gens assimilent douleur morale et souffrance. je crois que ce n’est pas adéquat.

      Tout au plus faudrait-il admettre qu’il y a quatre grands cas de figure :
      - Le plus fréquent est la douleur qui engendre une souffrance. C’est la situation ordinaire.
      - Mais l’intensité de la douleur est si peu corrélée à celle de la souffrance qu’il y a des douleurs sans souffrance.
      - Et inversement il y a des souffrances sans douleur (songez simplement aux nausées).
      - Et la douleur psychogène montre qu’il y a des souffrances qui provoquent des douleurs.

      Mais nous pouvons en reparler.

      Bien à vous,

      M.C.


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  • > Douleur et souffrance I Le 13 juin 2007 à 00:12 , par raf

    On pourrait se demander quelle est la place de l’éthique dans la prise en charge de ces deux aspects du mal etre du malade ?


    Répondre à ce message

    • > Douleur et souffrance I Le 13 juin 2007 à 18:15 , par Michel

      Bonsoir.

      Je n’ai pas voulu aborder la question de l’éthique dans ce travail. Il s’agissait pour moi d’essayer de clarifier les rapports entre deux concepts.

      Mais comment concevriez-vous le jeu de l’éthique dans ce rapport ?

      Bien à vous,

      M.C.


      Répondre à ce message

  • > Douleur et souffrance I Le 25 février 2006 à 12:34 , par Sophie

    Et si douleur et souffrance étaient soeurs siamoises ?

    Sophie : aide soignante dans une résidence de personnes agées.


    Répondre à ce message

    • > Douleur et souffrance I Le 2 mars 2006 à 09:29 , par Michel

      Bonjour, Sophie.

      Bien sûr, vous avez raison, mais partiellement, et c’est dans ce "partiellement" que se tient toute la difficulté.

      Je crois que toute douleur engendre une souffrance, mais que l’invers n’est pas exact.

      Je crois aussi que notre problème est celui de la souffrance et non de la douleur. Pour prendre une image, vous savez comme moi que quand votre chien rentre tout crotté et que vous lui collez une tape sur le museau, il se met à hurler et file se cacher sous le canapé ; c’est pourtant le même chien qui vient de se flanquer une peignée mémorable avec trois autres congénères parce qu’il y avait une belle dans le quartier. Cela nous montre que la souffrance engendrée par la douleur est largement fonction des raisons que nous avons de supporter cette douleur. Et les tortionnaires le savent bien, qui prennent soin de torturer leurs victimes alors même qu’ils n’ont rien de particulier à leur faire avouer : cette torture gratuite est la pire de toutes.

      Bien à vous,

      M.C.


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