Accueil > Euthanasie > De Berck à saint Astier

Cet article a été relu le 21 janvier 2013

De Berck à saint Astier

dimanche 8 janvier 2006 par Michel

En 2003, deux affaires d’euthanasie ont défrayé la chronique : l’une s’est passe dans le Pas-de-Calais, l’autre en Dordogne. Pour la première on est parvenu à un non-lieu général, pour la seconde ce fut la Cour d’Assises.

Que peut-on essayer d’en dire ?

La première chose qu’il faut garder à l’esprit, c’est que ni dans un cas ni dans l’autre nous ne connaissons les faits. Dans l’affaire Vincent Humbert beaucoup de protagonistes ont beaucoup parlé, d’autres se sont tus. Par la force des choses Vincent Humbert n’a parlé que par procuration, et nous ne savons donc de ce drame que ce qu’on nous en a dit. Quant à l’affaire de Dordogne, nous sommes réduits à encore moins d’informations certaines [1]

Mais cette remarque faite, il y a quelques points qui semblent solides. En particulier il semble bien que dans les deux cas il se soit trouvé un médecin pour décider qu’il fallait procéder à une injection de chlorure de potassium.

QUELLE EUTHANASIE ?

D’habitude, dans les affaires d’euthanasie, on s’abstient de dire comment elle a été effectuée. L’une des originalités de ces deux histoires c’est que la nature du produit utilisé a été divulguée à plusieurs reprises. Détail à la fois dérisoire et significatif : d’un côté on admet enfin que les secrets de Polichinelle ne servent à rien [2] ; de l’autre que dit la manière ostensible dont on procède à ce dévoilement ?

Disons donc un mot du produit. Le sang normal contient du potassium, et le taux est maintenu entre d’étroites limites ; un excès ou une insuffisance de potassium sont responsables de troubles cardiaques graves. C’est pourquoi l’administration de chlorure de potassium est fréquente pour corriger une insuffisance. Mais naturellement il est possible avec ce produit de provoquer un surdosage qui, s’il est massif, conduit à l’arrêt cardiaque. Il n’y a aucun inconvénient à divulguer cela : ce sont les mêmes personnes qui sont capables de faire une injection intraveineuse et qui connaissent les dangers du potassium, les doses utilisées et la manière de s’en procurer.

VOUS AVEZ DIT : MODERNE ?

Mais à ce point ajoutons tout de même cette remarque : tout médecin, tout professionnel de santé sait ce que je viens d’écrire. Puisque les choses sont si simples, pourquoi diable vient-on nous raconter qu’il faut des médecins pour tuer les gens ? Pourquoi, sinon parce qu’il faut à tout prix nous mêler à ces vilaines affaires, pour nous en faire porter le chapeau, pour en dédouaner la civilisation ? Que fait la société quand elle fait cela ?

Ce qu’elle veut faire, c’est déterminer un groupe social, qui sera chargé de procéder aux mises à mort. C’est là une disposition qu’on peut admettre, mais à condition de dire pourquoi. Or la raison qui nous est donnée est d’ordre technique, et nous avons vu que cette raison est fausse.

Et si on nous donne de fausses raisons, c’est qu’on a quelque chose à cacher.

Ce qu’on a à cacher est vieux comme le monde : quand on convoque la science et la technique là où elles n’ont que faire c’est qu’on veut dissimuler qu’on se trouve en réalité en pleine pensée magique. Et c’est le cas ici : quoi qu’ils en disent les partisans de l’euthanasie savent parfaitement qu’ils transgressent un interdit fondamental, et ils font comme dans toutes les cultures depuis la nuit des temps : ils veulent des chargés de transgression. Dans l’ancien Israël c’était le prêtre qui procédait à l’exclusion du lépreux ; dans l’Occident le bourreau était un personnage sacré au sens latin du terme, c’est-à-dire mis à part, relégué aux marges du village, aux marges du mariage, aux marges de la société, à la fois respecté, craint et haï. Là est la vraie raison pour laquelle on veut mêler les médecins à ces histoires d’euthanasie.

Au fond cela ne me choque pas : je crois que notre civilisation a bien tort de se figurer qu’elle peut impunément rompre avec la pensée magique, et qu’elle s’est affranchie des structures sociales de nos ancêtres [3]. Ce qui me choque c’est qu’on le fasse sans s’en rendre compte, c’est qu’on le fasse sous couleur d’autre chose. Ce qui me choque c’est que les partisans de cette voie nous rebattent les oreilles de leur modernité, alors qu’ils ne sont qu’en retard de quelques millénaires.

VINCENT HUMBERT :

Considérons donc en premier lieu l’histoire de Vincent Humbert.

Il y a une première chose à dire, pour ne pas y revenir : la mère de Vincent Humbert est une femme courageuse, et qui sans doute a tant souffert qu’on est pris de nausée à l’idée de seulement la critiquer. Elle a administré à son fils un produit toxique. C’est à n’en pas douter l’amour qui a parlé en elle, et je ne connais personne qui pense à autre chose qu’à s’incliner devant elle.

Mais elle a posé un acte, et cet acte s’appelle une euthanasie : elle a administré à son fils un produit toxique à seule fin de provoquer sa mort [4].

L’une des particularités de ce dossier, c’est qu’il y a eu deux actes d’euthanasie distincts.

Car Vincent Humbert n’est pas mort sur le coup. Il a été transféré en réanimation, et là le docteur Chaussoy dit qu’il a commencé par le réanimer. Mais au bout de peu de jours il a décidé qu’il ne fallait pas poursuivre cette réanimation. Marquons une pause sur ce point : le plus absurde de cette histoire est qu’il en est arrivé là parce qu’il a réanimé le malade ; s’il avait dit à l’arrivée de Vincent Humbert dans son service : « Ce malade a suffisamment dit qu’il voulait mourir, je crois qu’il refuserait d’être réanimé, je ne réanime pas », alors à mon sens il échappait à tout reproche, en tout cas il m’aurait trouvé à ses côtés dans le combat. Et à plus forte raison, quand il a jugé que la situation était irréversible, il a eu parfaitement raison de décider l’arrêt des soins.

Mais pourquoi, s’il est vrai qu’il l’a fait (mais j’ai cru comprendre qu’il l’a dit lui-même), a-t-il pris la décision de provoquer un arrêt cardiaque, alors qu’il avait bien d’autres moyens d’assurer le confort de son mourant sans provoquer délibérément le décès ?

Le Dr Chaussoy est un réanimateur. Comme tous les réanimateurs il a étudié l’anesthésiologie. Il sait mieux que quiconque qu’il est parfaitement possible de mettre un patient dans un confort absolu tout en veillant à ne pas le tuer. Cela s’appelle le sommeil induit. Alors il suffisait de le laisser mourir, en veillant par une anesthésie adaptée à éliminer sa souffrance. D’où trois points, microscopiques et fondamentaux.
- 1°) : Le résultat aurait-il été aussi rapide ? Non, bien sûr ! Mais Vincent Humbert, lui, n’en aurait rien su, rien vécu ; si donc on veut dire qu’il fallait accélérer les choses, ce n’était pas pour résoudre son problème mais pour résoudre celui des autres. Or quel est l’argument de mon confrère ? Il a dit récemment : "Mais après qu’on a arrêté le respirateur, le décès peut être long à venir.". Soit. Enfin, si vraiment le malade est dépendant du respirateur, il est rare que les choses durent. Mais il faut considérer un autre point : pour qui le décès aurait-il été long à venir ? Pour un malade plongé dans un coma artificiel, ou pour l’entourage qui aurait dû subir le spectacle de cette agonie ? S’agissait-il de la souffrance de Vincent Humbert, ou de la souffrance des autres ? La souffrance des autres est importante à considérer, mais on va avoir du mal à fonder en éthique le droit de tuer Pierre pour alléger les souffrances de Paul. L’injection létale ne visait pas à assurer le confort de Vincent Humbert, elle visait à le tuer, et le Dr Chaussoy ne prend pas la mesure de ce qu’il dit quant il dit qu’il l’a « accompagné » : le vrai est qu’il l’a raccompagné, accompagner n’est pas pousser vers la sortie.
- 2°) : Dès lors on ne peut plus dire que les protagonistes de ce drame n’avaient pas le choix. Au contraire, à ne considérer que la souffrance de Vincent Humbert, le sommeil induit était une réponse adaptée.
- 3°) : Mais quelle importance, n’est-ce pas ? Quelle différence entre l’endormir et lui déclencher un arrêt cardiaque ? Pas grand-chose, assurément. Ceci, tout de même :
- Il y a un monde entre le sommeil induit, par lequel on tente de soulager un malade en s’évertuant à limiter les dangers, et l’euthanasie, par laquelle on pousse une drogue dans le seul but de provoquer le décès, et le plus tôt sera le mieux. Essayez donc.
- La différence est infime, certes. Elle a l’épaisseur d’un symbole. Et je crois que parmi les causes qui mènent notre civilisation à sa perte, il y a cette lubie qu’elle s’est mise en tête de se passer des symboles.
- Et puis, considérez la naissance ; la procréation médicalement assistée ; et voyez le mal qu’on s’y donne et les fortunes qu’on y dépense pour maintenir un semblant de symbolique de filiation, alors que ce ne sont pas les enfants à adopter qui manquent. Tout le monde le trouve normal, cet effort, et moi comme les autres. Mais qui oserait dire après cela qu’on ne peut pas faire le millième de cet effort pour la symbolique du mourir ?
- 4°) : Mais si le choix de Vincent Humbert était, non de mourir, mais d’être tué, si Vincent Humbert, en somme, militait pour l’euthanasie, comment sans provoquer l’arrêt cardiaque être fidèle à ce choix ? Il n’y a aucun moyen en effet. C’est pourquoi la question de l’euthanasie est posée, et si on estime qu’il fallait accéder à cette demande du malade, alors c’est qu’on approuve l’euthanasie.

Bref, le docteur Chaussoy a injecté du chlorure de potassium. Et ce faisant il a pratiqué une euthanasie, distincte de celle effectuée par Marie Humbert.

JUGER OU NON ?

Le Juge d’instruction a rendu une ordonnance de non-lieu ; c’est probablement le mieux qu’il y avait à faire : il y a eu tant de souffrance dans cette histoire que la sagesse commandait de couper court. L’ordre public y gagne, et j’écris cela sans la moindre ironie. Les protagonistes y sont mis à l’abri, et c’est humainement la meilleure solution.

Mais le prix éthique est terriblement élevé.

Le Procureur fondait sa décision de demander un non-lieu sur une sorte d’état de nécessité : les protagonistes de cette affaire n’avaient pas le choix de leur attitude, ils étaient contraints d’agir. Mais justement, c’est cela qui ne va pas.

Il n’y a que deux solutions. Soit l’euthanasie est interdite, soit elle est permise (voir sur ce point la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, art.5). L’erreur commise par le Comité Consultatif National d’Éthique en 2000 a été de laisser entendre qu’il pourrait y avoir un troisième terme.

Voyons la situation de Marie Humbert. Si l’euthanasie est interdite, alors Marie Humbert a enfreint la loi. Elle est coupable. La question qui se pose est de savoir quelle peine il convient de lui infliger. Cette peine doit prendre en considération deux aspects au moins : il y a le risque de récidive, et on peut sans trop s’avancer dire qu’il est limité ; et il y a les circonstances atténuantes, problème qui recoupe celui de la souffrance de la coupable et de son amour pour son fils. Mais ici les choses se compliquent un peu : car on ne peut à la fois s’imposer le silence au nom du respect de cet amour et approuver le combat qu’elle semble mener pour qu’on valide son geste. Il y a à l’action de Marie Humbert deux ordres de motivations : l’amour et la conviction militante. Il se peut qu’il y ait un mélange des deux, mais le plus probable est que tout ce qui procède de l’un est enlevé à l’autre. C’est bien pourquoi elle proteste contre la décision de non-lieu.

Mais voilà : si l’euthanasie est interdite, alors la seule manière de lui éviter une condamnation est d’invoquer les circonstances atténuantes ; tout le reste est littérature. Et du coup on voit que le procès aurait été nécessaire, pour vérifier les faits et dire si oui ou non dans cette affaire le comportement de Marie Humbert a été dicté par l’amour de son fils. Car si on ne veut pas admettre l’euthanasie, alors tout ce qui n’est pas excusable par l’amour doit être puni. Et si le Juge estime que Marie Humbert a agi sous la contrainte de la nécessité, alors il faut probablement envisager des poursuites contre l’équipe de rééducation qui depuis le début s’occupait de Vincent Humbert et qui, de ce fait, se voit implicitement accuser de ne pas avoir fait ce qui était nécessaire.

Quant au docteur Chaussoy, la situation est encore plus difficile. Car il avait, lui, les moyens d’assurer à Vincent Humbert une fin paisible sans provoquer délibérément sa mort. En ce qui le concerne, donc, l’état de nécessité n’existe pas. Certes il était contraint d’agir, mais il avait le choix de ses moyens. Invoquer la nécessité dans cette occurrence, c’est légitimer par avance dans leur principe tous les actes d’euthanasie. Et si on ne veut pas qu’il en soit ainsi, alors il aurait fallu juger le docteur Chaussoy ; le problème se serait alors posé dans les mêmes termes que pour Marie Humbert, car personne ne songe à nier que ce soit un homme de bien, la seule nuance étant qu’en ce qui le concerne le risque de récidive est plus élevé.

ET LA DORDOGNE ?

L’histoire de cette malade de Dordogne est moins bien connue, parce qu’elle a été moins médiatisée.

Selon ce qu’on raconte, il s’agit d’une patiente atteinte d’un cancer du pancréas en phase terminale. Le médecin généraliste, le docteur Tramois, avait prescrit une euthanasie qui a été exécutée par l’infirmière, Chantal Chanel.

Ceci appelle quelques remarques a priori.
- La première est sans doute qu’une décision éthique difficile ne se prend pas seul.
- La seconde est que ce type de décision, à mon sens, est obligatoirement appliqué par la personne qui l’a prise.
- La troisième est que la fin de vie par cancer du pancréas peut être effectivement très pénible ; dans ces conditions ce n’est pas offenser le médecin en charge de la malade que de se demander si tout avait été fait pour assurer le confort de cette patiente : l’hôpital local de saint Astier est-il suffisamment pourvu en moyens techniques et intellectuels pour prendre en charge de tels patients ? Et si non pourquoi la malade n’a-t-elle pas été transférée ? Toutes ces questions doivent être posées : quiconque connaît un peu ces questions savent que les actes d’euthanasie naissent dans leur écrasante majorité d’une souffrance des soignants, ou d’un défaut de formation.
- La quatrième est que jusque récemment on ne trouvait guère de texte précisant de manière formelle que la malade, elle, avait été demandeuse d’une euthanasie.
- La cinquième est que le Docteur Tramois était parente de la malade ; là aussi la presse (car nous n’avons que cette seule source d’information, et c’est bien ce qui doit inciter à la prudence) a longtemps donné l’impression que la position du reste de la famille était incertaine.

En tout cas le geste technique a été le même que celui du docteur Chaussoy. Et les deux responsables de cet acte vont être jugées. Les questions auxquelles la Cour devra répondre s’agissant de ces deux femmes de bien sont les mêmes : s’agit-il d’un meurtre ? Y a-t-il des circonstances atténuantes ? Quel est le risque de récidive ?

DEUX POIDS, DEUX MESURES :

Mais comment peut-on admettre que dans le même pays la loi exonère les uns et poursuive les autres ? Ne faut-il pas mettre de l’ordre dans tout cela ?

On éprouve en effet un sentiment de profonde injustice à voir que le docteur Chaussoy a échappé aux poursuites et que le docteur Tramois est allée aux Assises. On ne peut que ressentir un malaise, d’autant qu’en apparence l’histoire de saint Astier comporte bien moins de zones d’ombre que celles de Berck. Mais si on veut réduire cette injustice, alors la solution était de poursuivre le docteur Chaussoy.

Il n’importe : il faut bien légiférer pour éviter que ces injustices ne se reproduisent.

Eh bien, non.

Car une loi, c’est une disposition sur laquelle les représentants du peuple se mettent d’accord pour résoudre un problème dans le cas général. La première condition pour qu’une loi soit possible c’est que le cas soit général. Or s’il est une évidence dans les situations d’euthanasie c’est que chacune est singulière, et c’est ce caractère singulier que les partisans d’une loi font mine d’ignorer : ce n’est pas parce que les techniques d’euthanasie sont les mêmes que les situations dans lesquelles elles sont mises en œuvre ont quelque rapport que ce soit entre elles.

Nous sommes dans des situations exceptionnelles. Et les exceptions ne sont jamais du ressort de la loi. Le pouvoir qui s’occupe des exceptions n’est pas le législatif mais le judiciaire. Juger c’est juger si on va appliquer la loi. Juger c’est se colleter avec les exceptions.

C’est pourquoi il aurait fallu que Marie Humbert soit jugée. Et reconnue coupable. Et dispensée de peine. C’est pourquoi il aurait fallu que Frédéric Chaussoy soit jugé. Et reconnu coupable ; et condamné à une peine de principe. C’est pourquoi il fallait que Laurence Tramois et Claire Chanel subissent le même sort, alors même qu’à l’évidence elles méritent tout notre respect, et plus encore tout notre soutien.


Notes

[1Ou du moins : nous étions réduits, car depuis la première rédaction de ce texte les protagonistes, et notamment le médecin, ont parlé. Propos très touchants, très dignes, infiniment respectables, mais à l’écoute desquels on comprend surtout le piège dans lequel ce médecin s’était enfermé.

[2Peut-être se souvient-on de la manière dont, interrogé sur France 2 voici quelques années, Hervé Bazin annonçait de l’air finaud d’un qui prend d’énormes risques qu’il avait sa provision de « KCN ».

[3Faut-il qu’elle le fasse ? C’est un autre débat.

[4Si on examine d’un peu plus près les faits tels qu’ils nous sons connus, on repère tout de même assez facilement quelques étrangetés qui jettent un doute sur cette évidence, mais laissons cela : Marie Humbert dit que c’est ce qu’elle a fait ; comme aucun d’entre nous n’a le cœur de lui reprocher quoi que ce soit, autant nous borner à l’examen de ce qu’elle dit.

2 Messages

  • > De Berck à saint Astier Le 20 mars 2007 à 21:54 , par Xazur

    oui... tout à fait d’ accord : une société qui se cache les yeux, sans aucun courage, irrespectueuse d’ elle-même, et donc irrespectueuse d’ autrui, au point de généreusement ignorer les souffrances de ceux qui y sont réellement confrontés. Si nous en sommes arrivés à une telle hypocrisie, c’ est par la grâce de ceux qui ont pris la "direction" des affaires, par la lâcheté des moutons qu’ils gouvernent, leur égoïsme et leur bêtise. Nous avons tous le droit de mourir dignement. Au nom de quoi, de quelle hypocrisie certains s’acharnent à nier un droit qui est inaliénable, autant que le droit à la vie : simplement mourrir avec dignité... Oui, mais alors... A ca stade, comment fait-on ? Comment procéder ? Celui ou celle qui décide en son âme et conscience de mettre fin aux tortures et aux souffrances de sa maladie, comment, par quels moyens cette personne pourra-t-elle se procurer le chlorure de potassium qui mettra un terme aux souffrances endurées sans fin et qui enfin lui permettra de partir dignement. A quel prix fixera-t-on celui de sa propre dignité ? Il serait grandement temps de se révolter et passer outre les interdits d’une telle civilisation.


    Répondre à ce message

    • > De Berck à saint Astier Le 21 mars 2007 à 19:29 , par Michel

      Bonsoir, et merci de votre message.

      Mais je crois que nous ne sommes pas du tout d’accord.

      Je travaille en unité de soins palliatifs. Cela signifie que ma seule activité professionnelle est de m’occuper de la souffrance des autres, et qui plus est des pires des souffrances ; car comme nous ne pouvons pas honorer toutes les demandes qui nous sont présentées nous nous limitons aux pires situations. On peut difficilement soutenir que dans notre unité nous en sommes à « généreusement ignorer les souffrances de ceux qui y sont réellement confrontés » ; au contraire nous faisons partie de ceux qui les connaissent le mieux.

      Et pourtant les faits sont que la question de l’euthanasie ne se pose pas chez nous. Et si elle ne se pose pas, ce n’est pas parce que nous refuserions au nom d’un respect de la vie d’en pratiquer ; Si nous refusons c’est tout simplement parce que nous n’en avons nul besoin.

      Reprenons la situation de Saint-Astier. Reprenons-la prudemment, car nous n’y étions pas, et nous ne pouvons donc parler que des faits tels qu’ils nous ont été relatés. Il me semble évident qu’on mélange tout, et que ce mélange n’est pas anodin.

      On nous a dit que la malade elle-même avait demandé qu’on ne la laisse pas atteindre un certain degré de dégradation. Soit. Ceci n’est en rien un question d’euthanasie, c’est un problème de suicide assisté, sur lequel je reviendrai. Tout ce que je note c’est que les protagonistes de cette affaire semblent ne pas avoir tenu cet engagement, et qu’ils l’ont laissée atteindre ce degré de dégradation. Si on voulait répondre à son voeu il fallait le faire avant.

      Ensuite la malade est entrée dans le coma. Le coma, je connais, j’en vois tous les jours. Et j’ai appris, comme tout médecin de soins palliatifs, à évaluer la profondeur des comas, et nous avons des moyens assez simples de savoir si un malade dans le coma a des douleurs ou non. Et si un malade est dans le coma et que nous estimons nécessaire d’approfondir ce coma, nous savons fort bien le faire. Un malade dans le coma a cessé de souffrir, et dans ces conditions il n’y a pas lieu de dire qu’il faut abréger des souffrances qu’il n’éprouve pas.

      On nous a dit qu’elle vomissait ses selles ; notez qu’on ne nous l’a pas dit au début de l’affaire, mais peu importe : cette dame avait un cancer du pancréas, elle était en occlusion, et l’occlusion en fin de vie est un problème classique que nous savons fort bien résoudre. Au demeurant, il s’agissait de ce qu’on appelle des vomissements fécaloïdes, Dieu merci il n’est pas possible de vomir ses selles, mais peu importe.

      Donc, quelle que soit la manière dont on aborde la situation de la patiente, il n’était nullement nécessaire de la tuer pour la mettre dans le confort. On nous a parlé d’acte d’amour. Je crois que si j’aime mes patients je leur dois d’abord de les soigner correctement, avec des moyens adaptés à leur état. Encore une fois ne perdez pas de vue que des malades comme celle de Saint-Astier, j’en ai en permanence un ou deux dans le service.

      Je ne crois absolument pas que la situation que nous vivons soit le fait des politiques. Au contraire il me semble évident que les politiques sont de plus en plus tentés de légaliser l’euthanasie, parce que ça fait mode, et aussi pour des raisons économiques : les soins palliatifs coûtent cher.

      Je crois comme vous que nous avons tous le droit de mourir dignement ; mais tous les malades que je vois meurent dignement ! Ils meurent dignement parce que nous les respectons. Et aucun n’est euthanasié.

      Maintenant, voyons le plus difficile.

      Vous dites : « Au nom de quoi, de quelle hypocrisie certains s’acharnent à nier un droit qui est inaliénable, autant que le droit à la vie : simplement mourir avec dignité... »

      S’il s’agit de mourir avec dignité, je vous le répète : venez visiter le service, vous verrez que tous les malades meurent avec dignité, pourvu qu’on les respecte. Et respecter le malade ne conduit jamais à le tuer, c’est au contraire quand on ne le respecte pas qu’il peut demander la mort. Ce n’est jamais la souffrance, ce n’est jamais la déchéance qui légitiment l’euthanasie, parce que nous savons y parer. La demande d’euthanasie arrive quand les professionnels cessent de considérer le malade comme quelqu’un de digne.

      S’il s’agit, maintenant, d’un droit à la mort, d’un droit au suicide, alors il faut considérer d’une part que c’est un autre problème, d’autre part que cela n’a pas de sens. Le droit, c’est un ensemble de règles qui permettent d’organiser la vie en société ; par définition il ne peut donc y avoir de droit à mourir, car la société n’a rien à dire sur ceux qui veulent la quitter ; ce droit n’existe absolument nulle part. Il n’existe nulle part parce que ce n’est pas une affaire de droit. Chacun est libre de mourir, notamment parce qu’on se demande comment on ferait pour imposer le respect d’une interdiction (la Suisse n’autorise pas le suicide assisté, elle ne fait que renoncer aux poursuites). Bref la société n’a rien à dire et ne peut rien dire sur le suicide, et c’est pourquoi l’idée de réclamer une loi dans ce sens est une ineptie. Je passe sur le fait que pour moi la liberté de se suicider n’est pas une évidence : je suis le produit d’une société, qui a investi sur moi, et il n’est pas du tout évident que ma vie m’appartienne absolument ; mais de cela certes chacun juge pour soi.

      Maintenant vous dites : « A ca stade, comment fait-on ? Comment procéder ? Celui ou celle qui décide en son âme et conscience de mettre fin aux tortures et aux souffrances de sa maladie, comment, par quels moyens cette personne pourra-t-elle se procurer le chlorure de potassium qui mettra un terme aux souffrances endurées sans fin et qui enfin lui permettra de partir dignement. »

      Je ne vais pas vous redire qu’il n’est jamais nécessaire de tuer les gens pour supprimer leur souffrance, encore moins pour les rendre dignes. Mais je vous suggérerai une simple expérience. Allez sur Internet, et demandez à votre moteur de recherche de vous renseigner, par exemple en tapant deux mots d’usage courant qui circonscrivent un peu votre sujet. L’information nécessaire tombe en moins de dix secondes. Il est totalement faux de dire que la technologie du suicide, j’entends d’un suicide propre et confortable, requiert une assistance médicale.

      « A quel prix fixera-t-on celui de sa propre dignité ? Il serait grandement temps de se révolter et passer outre les interdits d’une telle civilisation. »

      Il existe un malentendu massif sur la question de la dignité : on ne met pas la même chose sous ce mot, et c’est une des raisons du trouble dans les esprits. C’est là-dessus peut-être qu’on aurait à travailler.

      Bien à vous,

      M.C.


      Répondre à ce message

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

| Plan du site | Mentions légales | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Haut de page | SPIP | ScolaSPIP
Gériatrie, soins palliatifs - Michel Cavey (Michel Cavey)
Directeur de publication : Michel Cavey