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Qu’est-ce que vieillir ?

Quelque éléments de réflexion pour le grand public sur ce que nous appelons le vieillissement

mercredi 29 novembre 2006 par Michel

L’homme et la femme vieillissent-ils différemment ?

C’est généralement ce qu’on pense : l’image, plus ou moins implicite que l’on véhicule est que l’homme garde plus longtemps que la femme son dynamisme et son activité, mais qu’il vit moins vieux, de sorte que la femme est vieille plus tôt et plus longtemps.

Mais il n’est pas si simple de faire la part de ce qui revient au culturel (ou au légendaire, ce qui après tout n’est peut-être pas si différent) et au biologique. Et il n’est pas du tout certain que cette différence supposée ait le moindre fondement biologique.

Car biologiquement l’homme et la femme sont à la fois semblables et différents.

Il y a d’excellentes raisons de penser que la différence entre les deux sexes est liée à la présence ou non de certaines hormones. Mais pour la plupart de leurs organes l’homme et la femme se ressemblent. Et pour la plupart leur vieillissement est le même.

Le vieillissement de ma voiture est lié à trois paramètres :
- Quoi que je fasse le simple fait de l’utiliser est source d’érosion, de corrosion, de dégradation ; je peux lutter contre ce phénomène, je peux protéger ma voiture mais à plus ou moins long terme rien n’y fera.
- Mais naturellement elle vieillira plus vite si je roule 50 000 km par an que si j’en fais 10 000.
- Et si j’ai deux accidents tous les ans elle vieillira encore plus vite.

De la même manière le vieillissement d’un organe ou d’une fonction est lié à trois paramètres :
- Il y a ce qui résulte de l’action du temps sur l’organe : processus cellulaires [1], anomalies de la régénération [2], apoptose [3]. C’est ce qu’on appelle communément vieillir ; pourtant dans les faits c’est le phénomène le moins important : par eemple, laissé aux seules forces de ce vieillissement, un poumon humain n’a pas de raison de poser de problème avant 140 ans, celui d’un trompettiste comme celui d’un mime.
- Il y a ce qui résulte de l’utilisation de l’organe ; et les efforts respiratoires consentis par le trompettiste vont faire que le moindre point de fragilité va se transformer en lésion plus ou moins irréversible, ce qui accélère considérablement le vieillissement.
- Et si le trompettiste fume, ou s’il accumule les bronchites, les choses iront encore plus vite.

En pratique, cela signifie que le vieillissement biologique, celui qui est lié à la simple action du temps, est un processus marginal dans le vieillissement humain : aucun poumon humain n’a jamais atteint sa date limite d’utilisation. Les deux causes de vieillissement sont le mode de vie et les aléas de l’existence. Naturellement plus on avance en âge plus les conséquences des ces deux derniers facteurs se font sentir. Mais il reste que le vieillissement naturel va bien plus vite que le vieillissement biologique. On ne meurt pas de vieillesse, on meurt de ce qu’on a fait de sa vie.

On voit donc que pour la plupart des organes le vieillissement est d’abord une affaire non point biologique mais sociale et culturelle.

Mais il y a tout de même bien un certain nombre de fonctions et d’organes qui sont influencés par la présence ou non des hormones sexuelles. C’est en cela que l’homme et la femme, biologiquement, diffèrent [4].

Les choses sont d’ailleurs mêlées d’une manière très questionnante du point de vue symbolique :
- L’absence de testostérone conduit à un développement de type féminin : il y a des hommes qui ne savent pas fabriquer la testostérone, ou qui ne savent pas l’utiliser ; ils se développent comme des femmes. On peut donc dire que la femme est un homme à qui il manque quelque chose.
- Mais en réalité la femme fabrique de la testostérone ! Simplement chez elle le processus ne s’arrête pas là, et elle s’en sert sert pour fabriquer des estrogènes. Et de ce point de vue on peut tout aussi bien dire que la femme est un homme qui a appris à faire de sa testostérone autre chose que la consommer bêtement.

Biologiquement, les hormones sexuelles ont d’abord des effets sur la reproduction et les organes sexuels ; elles ont aussi des effets annexes. Mais il vaut le peine de regarder les choses d’un peu plus près.

La testostérone est indispensable à la fabrication des spermatozoïdes et au développement des organes génitaux, donc à la fertilité.

Mais la question se complique dès qu’on aborde les « caractères sexuels secondaires » : car tout de même la moustache joue un rôle relativement effacé dans la reproduction humaine. Les « caractères sexuels secondaires » ne sont sexuels que pour des raisons culturelles : ils servent à signaler la présence de testostérone chez le porteur de moustache (et c’est si relatif que, contrairement à ce qu’on croit, il n’y a aucun rapport entre l’abondance de la pilosité et le taux de testostérone).

Par ailleurs la testostérone favorise le développement des muscles et des os, et intervient également dans le métabolisme des lipides et des glucides.

De la même façon l’estradiol est indispensable à la fabrication des ovules et au développement des organes génitaux, donc à la fertilité.

Le problème des « caractères sexuels secondaires » est encore plus délicat ; il y a des « caractères sexuels secondaires » qui sont liés à la présence d’estradiol : c’est le cas du développement mammaire [5], mais aussi de la texture de la peau ; il y en a d’autres qui sont liés à l’absence de testostérone, et c’est le cas de la voix, ou de la pilosité.

Enfin l’estradiol a un effet sur le développement des os, et joue un rôle protecteur par rapport au métabolisme des lipides et des glucides, ainsi qu’à l’hypertension artérielle. La question de ses effets sur le cerveau reste floue.

Mais alors que se passe-t-il quand on vieillit ?

Il y a un vieillissement métabolique, mais il ne se voit pratiquement pas.

Il y a dans les deux sexes une diminution de la performance sexuelle ou reproductive, avec cette différence, capitale, induite par la ménopause, qui fait de l’entrée en vieillissement un processus datable chez la femme alors qu’il est considéré comme plus progressif chez l’homme : on parle périodiquement de l’andropause, mais la réalité est que la diminution des sécrétions hormonales ches le mâle est très progressive ; il n’y a pas l’équivalent de ce saut qualitatif qu’est l’arrêt des cycles menstruels ; l’idée d’andropause semble très culturelle, et pour tout dire très féministe.

Mais l’essentiel se passe tout de même bien au niveau des « caractères sexuels secondaires ». Les conséquences observables « à l’oeil nu » sont chez l’homme une diminution de la performance physique, chez la femme une altération des structures qui supportent son pouvoir de séduction [6].

Du moins est-ce ce qu’on dit habituellement. Car disant cela que dit-on ?

On laisse entendre que l’homme n’a pas de problème avec son pouvoir de séduction. Tout de même cela demanderait nuance, d’autant plus que dans notre civilisation occidentale la performance physique n’est plus une question de vie ou de mort, et qu’elle a de fortes chances de ne plus correspondre à rien d’autre qu’à une arme de séduction. En réalité la perte du pouvoir de séduction affecte aussi l’homme : la position de ce problème est purement culturelle, elle implique avant tout le regard que l’homme porte sur le regard que la femme porte sur l’homme.

La conclusion qui s’impose à ce stade est donc que dans notre civilisation le vieillissement n’est pas un processus biologique, mais un processus social et culturel. On vieillit à proportion de ce qu’on a fait de son corps, et les marques les plus visibles portent sur la manière dont l’homme et la femme pensent leurs relations.

L’histoire la plus édifiante de ce point de vue est sans conteste celle du traitement hormonal de la ménopause.

Pendant longtemps les estrogènes, on l’a vu, ont été réputés avoir un effet protecteur contre l’ostéoporose, mais aussi l’athérosclérose, l’hypertension artérielle, le diabète, l’obésité ; à ces effets bénéfiques s’en ajoutaient d’autres, non négligeables, sur la peau, les muqueuses, la dépression et la libido ; des études datant du milieu des années 90 leur attribuaient même un effet préventif spectaculaire sur la maladie d’Alzheimer.

Dans ces conditions il n’y avait aucun doute : ne pas donner de traitement hormonal à une femme ménopausée relevait autant dire de la faute professionnelle.

On sait que depuis la problématique s’est inversée : on a publié des études montrant que le traitement hormonal est responsable d’une augmentation significative du nombre de cancers du sein, et que les prétendus effets positifs n’existent pas. Il est donc déconseillé de traiter les femmes ménopausées.

Depuis quelque temps on revient à la première proposition : il paraît que les études américaines portaient sur des femmes et des produits qui n’ont pas de rapport avec la réalité française.

Il faudrait être épidémiologiste ou endocrinologue, et de préférence les deux à la fois, pour dire s’il faut ou non traiter les femmes ménopausées. Mais le logicien, lui, relève dans cette histoire d’étranges anomalies. Et la moindre de ces anomalies n’est pas le manque d’étonnement de la communauté scientifique. Car, tout de même, l’ardente obligation du traitement hormonal était ce qu’on enseignait encore aux étudiants en gériatrie pendant les années 1990-1995. Décider qu’il fallait inverser la problématique, c’était dire qu’on avait commis une monumentale erreur statistique, et il y avait lieu avant tout de s’interroger sur la manière dont on avait pu la commettre. Il y a toujours lieu d’être circonspect devant de tels retournements de situation ; pour ne citer qu’un exemple, une étude montrait que le traitement hormonal diminuait de 90% le risque de maladie d’Alzheimer. Si cette étude était fausse, il aurait été instructif de savoir comment une erreur aussi massive avait pu être commise. Or on ne nous a rien dit sur ce point, pas plus que sur les autres effets préventifs des estrogènes naturels. Il est étrange qu’à l’époque on n’ait pas relevé ce point.

Mais il y avait bien d’autrs anomalies.

- Les études dont on nous parlait ont toutes été menées avec des estrogènes de synthèse, qui sont utilisés dans les pays anglo-saxons, alors qu’en France nous utilisions des estrogènes naturels. Il a toujours été dit que les estrogènes de synthèse n’ont aucun des effets positifs des estrogènes naturels ; et les études qui ont été menées récemment en France avec les estrogènes naturels contredisent, comme on pouvait s’y attendre, les résultats anglo-saxons ; mais on n’en a guère parlé.
- Les estrogènes augmentent le risque de cancer du sein, mais personne n’a jamais proposé une castration à une femme ayant eu un cancer du sein (alors que cette castration est un préalable à certains traitements du cancer de la prostate).
- Le risque de cancer du sein augmente, mais dans de très faibles proportions, alors que le risque de cancer du côlon, lui, baisse fortement.
- Au fond le seul chiffre intéressant serait celui de la mortalité avec et sans traitement. Ce chiffre n’a jamais été fourni.

Alors pourquoi y a-t-il eu cette levée de boucliers ?

Débarrassons-nous des évidences : D’abord le sang contaminé est passé par là, et les hommes politiques n’ont pas voulu courir le risque d’une autre affaire de santé publique ; ensuite le marché des bisphosphonates, solution alternative aux estrogènes dans la lutte contre l’ostéoporose, est incomparablement plus lucratif que celui des hormones. Reste deux choses frappantes.

La première est que les femmes, dans cette affaire, ont été priées de se soumettre aux décisions de la science, même quand, comme on l’a vu, l’argumentation de cette dernière présentait quelques failles. Certes on a bien rectifié le tir en disant que la femme resterait libre de choisir son risque, mais on voit bien qu’il s’agit là de la liberté qu’on accorde aux fumeurs.

La seconde est que le traitement hormonal de la ménopause est très dérangeant. Car la ménopause était pour tout le monde le signe de l’entrée de la femme en vieillissement. À cause de la ménopause la femme vieillissait, du moins au début, plus vite que l’homme. Et voici que le traitement hormonal permettait à la femme de vieillir moins vite que l’homme. L’eau de jouvence existait, et les hommes en étaient exclus. Cela ne pouvait durer.

Décidément, le vieillissement n’est pas d’abord une question de biologie.


Notes

[1Avec le temps l’hydratation de ma peau se perturbe.

[2Avec le temps fleurissent sur ma peau des taches, des kystes, des lésions précancéreuses.

[3De toute manière les cellules de ma peau sont programmées pour mourir un jour sans pouvoir se diviser.

[4Allons plus loin : il serait totalement exact de dire que l’imprégnation hormonale affecte en réalité la quasi totalité des organes ; mais les conséquences de ce fait sont loin d’être aussi importantes qu’on le croit.

[5Mais est-ce vraiment un caractère « secondaire » ? Dans la nature la possibilité d’allaiter est un élément fondamental de la fécondité d’une femelle.

[6Essentiellement la peau et les seins.

6 Messages

  • Qu’est-ce que vieillir ? Le 28 février 2012 à 12:54 , par Noémie

    Bonjour,
    Cet article est passionnant.

    Votre idée que le vieillissement biologique est "marginal" est étonnante, elle me laisse perplexe.
    Dans mon ignorance, je ne sais pas dans quelle mesure cette idée est déjà largement partagée par vos paires ou si, au contraire, vous mettez un coup de pied dans la fourmilière.
    (je me demande notamment si la recherche scientifique pour retarder le vieillissement cellulaire n’est pas alors complètement hors sujet).

    Je trouve l’idée que le vieillissement est un fait social et culturel convaincante, mais ne poussez-vous pas l’argument trop loin quand vous dites :
    "Il y a un vieillissement métabolique, mais il ne se voit pratiquement pas."

    En fait, je ne suis pas sûre de comprendre le sens de cette phrase.

    Quand vous parlez de baisse de la performance physique chez l’homme, parlez-vous uniquement d’usure ? Pourquoi est-ce si difficile de faire regagner de la masse musculaire à une personne âgée ?

    Pour aller dans votre sens, il me semble que le rôle social donné au vieillard dans de nombreuses cultures (le sage, le chef de village, le chef spirituel) est une manière de gérer socialement la vieillesse qui lui définit aussi ses attributs (le vieillard corse assis sur son tronc d’arbre !).
    Mais dans notre société moderne où l’on met au contraire constamment en avant le dynamisme des vieux, leur soif de vivre, voire leur capacité de séduction, comment comprendre le fait qu’un homme de 70 ans a "juste" plus très envie de courir toutes les occasions sociales etc, et "juste" envie de longues après-midi de lecture ? Et ce alors que cette personne n’a aucun problème de santé. (Vous aurez compris que je ne parle pas uniquement de goût personnel pour une activité ou une autre, mais plutôt d’un ralentissement général de l’activité physique et sociale d’une personne âgée). Est-ce strictement un effet de l’usure ?
    Concrètement, ne pensez-vous pas que certains signes objectifs du vieillissement comme l’affaiblissement musculaire ont des effets très larges sur la fatigabilité, donc les activités possibles, les envies, et la "libido" dans son acceptation la plus large.

    La moindre sécrétion des hormones, n’a-t-elle pas en sus de l’altération des caractères sexuels secondaires, un effet sur le fonctionnement du cerveau ?

    Bref comment comprendre les effets joints : moindre performance physique, notamment musculaire, changement du rythme de vie et d’activités, changement de l’image sociale, en gardant la séparation stricte que vous faites entre le biologique et le social ?

    Enfin, j’ai une question qui relève peut-être de la discussion de bistrot, et pour laquelle je vous demande toute votre indulgence :
    La multiplication des cas de maladie tels que la maladie d’Alzheimer, ou encore des cancers qui sont sur-représentés après 60 ans, n’est-elle pas liée, au moins en partie, à l’allongement de l’espérance de vie générale de la population ?
    En gros :
    - la maladie peut-elle être une marque de vieillesse ?
    - ou la maladie est elle plus présente dans la vieillesse par ce que l’organisme s’est usée et est plus fragile ?
    - ou la maladie est-elle plus présente dans la vieillesse parce que statistiquement on a eu plus de temps pour en contracter une ?

    Merci d’avance de votre lecture et des réponses que vous pourrez m’apporter.
    Merci encore pour la richesse de votre site,
    Noémie


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    • Qu’est-ce que vieillir ? Le 3 mars 2012 à 22:42 , par Michel

      Bonsoir, Noémie.

      Vous vous étonnez de ce que j’écris sur le caractère somme toute marginal du vieillissement biologique. Pourtant c’est la réalité. A condition de bien faire la part des choses.

      Le vieillissement existe, bien sûr. Mais il est plus lent qu’on ne pense. On s’accorde à dire que, s’il n’y avait que le processus du vieillissement biologique, alors la longévité humaine serait de l’ordre de 140 ans. Autant dire que ce n’est pas le facteur limitant essentiel. Ce qui diminue l’espérance de vie, ce sont les maladies, mais aussi les "aléas de l’existence", accidents, problèmes économiques, etc.

      Alors, bien entendu, l’avance en âge augmente le risque : la fréquence des cancers n’augmente pas avec l’âge, mais la probabilité d’en avoir un augmente évidemment avec la durée de vie. Et le vieillissement biologique diminue la résistance aux agressions, et limite les possibilités de réparation. Il n’en serait pas moins faux de penser que c’est le vieillissement biologique qui explique l’essentiel du vieillissement.

      De même je n’écris pas que "le vieillissement est un fait social et culturel" ; je ne dis pas que "le vieillissement, c’est dans la tête" ; mais je dis que c’est un point majeur à considérer. Mais le vieillissement existe bien sûr ; et je ne pensais pas avoir fait une séparation stricte entre le biologique et le social.

      Quant au vieillissement métabolique, il s’agit de fonctions essentielles de l’organisme, comme la synthèse de l’insuline, des hormones thyroïdiennes, etc. Ce vieillissement existe, il peut se mesurer, mais dans la pratique on n’en voit que peu de chose.

      Vous demandez pourquoi il est si difficile de faire regagner de la masse musculaire à une personne âgée. Mais vous savez bien qu’un gain de masse musculaire demande la conjonction d’une activité physique intense et d’une alimentation hyperprotéinée. Or ni l’un ni l’autre ne sont faciles à mettre en œuvre chez la personne âgée (par contre je me suis toujours demandé pourquoi on n’utilise pas chez le sujet âgé les compléments protéiques dont se gavent les culturistes).

      Je partage totalement votre analyse quant au regard social sur le vieillissement : le vieux acceptable est celui qui n’est tout de même pas si vieux que ça, ce qui est effectivement ridicule.

      Quant à votre question sur l’augmentation de fréquence des maladies avec l’âge, je crois que je suis également d’accord ; c’est frappant pour la maladie d’Alzheimer, mais aussi pour les cancers : plus longue est la vie, plus grande est la probabilité de contracter une maladie ; et bien sûr le vieillissement, qui existe bel et bien, est source de fragilité.

      Bien à vous,

      M.C.


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  • Qu’est-ce que vieillir ? Le 29 août 2009 à 15:12 , par Alsacienne

    Bonjour Monsieur,

    Merci pour vos beaux articles ; je viens de découvrir votre site en recherchant un trouble de la vieillesse - parler de trop, incessamment, garulosité ? Signe de démence ?

    En gros, je suis une Française de 56 ans, vivant au Canada depuis 30 ans ; depuis 2 ans, je m’occupe de personnes âgées, aide à domicile (ménage, cuisine, un peu de tout, aussi : beaucoup d’écoute). Depuis, je suis devenue une personne beaucoup plus "riche" (non, pas dans le sens monétaire), mes clients/amis sont si motivants, ont tellement à donner.

    Je me fais du souci pour une dame de 86 ans, elle a déjà eu 3 accidents cardio-vasculaires au cours des 15 dernières années, le coeur est faible, elle fait de l’artrhose depuis l’âge de 27 ans, son corps est totalement déformé. Séquelles des acv : un bras gauche quasiment décoratif, comme elle dit, une lenteur à s’exprimer, et pourtant, elle parle tout le temps.
    Pourriez-vous m’expliquer ce qu’est cette démence dont l’une des manifestations serait un genre de "diarrhée verbale" ?

    Par ailleurs, cette dame est entièrement présente, a vécu une vie si pleine et riche (internée dans un camps de travail polonais, a fait preuve de tant d’intelligence et d’imagination pour survivre, a finalement construit sa vie ici au Canada).

    Je saute du coq à l’âne, car je suis passionnée dès qu’on parle d’aide aux personnes âgées ; ma philosophie : il faut parfois si peu d’aide pour qu’une personne puisse rester indépendante plus longtemps, dans son domicile ; pourquoi n’aidons-nous pas plus, et plus vite ?"

    Merci de toute réponse.
    Marie-Thérèse Gloor


    Répondre à ce message

    • Qu’est-ce que vieillir ? Le 4 septembre 2009 à 19:50 , par Michel

      Bonjour, Marie-Thérèse, et permettez-moi à mon tour de vous dire merci pour votre beau message. Merci de cette richesse qui est en vous : les vieilles personnes n’enrichissent que celles qui sont déjà riches.

      La question que vous posez n’a sans doute pas de réponse simple.

      D’abord, de quoi parlons-nous ? Vous évoquez des accidents cardio-vasculaires ; s’il n’y a que cela il n’y a pas de raison évidente pour que le malade soit paralysé : il faut que ces accidents aient eu des conséquences cérébrales, ce dont vous ne parlez pas. Il me faut donc reconstituer les choses, et partir du principe qu’à l’occasion d’un au moins de ses accidents cardiaques elle a eu des dégâts cérébraux, soit par une embolie, soit par hypotension prolongée, soit par…

      Dans ces conditions il se peut fort bien qu’elle ait des troubles du langage. On connaît les aphasies, qui sont des troubles déficitaires, on connaît moins les troubles, plus rares, de la fluence verbale : il y a des gens dont la production de mots diminue, il en est d’autres chez qui elle augmente. Pour mesurer l’étendue de ces curiosités du fonctionnement cérébral, je vous recommande le livre déjà ancien d’Oliver Sacks : L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau.

      Il y a donc au moins quatre explications au trouble que vous observez :
      - Il s’agit d’un trouble de la fluence verbale, tel qu’on peut l’observer dans ces conditions.
      - Il s’agit d’une réaction psychologique : tout comme les enfants chantent quand ils ont peur dans le noir, ainsi les vieilles personnes ont tendance à parler non pour communiquer mais pour entendre du bruit.
      - Cette dame a réellement une démence, et elle ne contrôle plus du tout ses émissions verbales.
      - Il s’agit d’une bavarde.

      Vous voyez que la démence est très loin d’être la seule hypothèse, ce n’est même pas la plus probable. Et je ne connais pas la malade. Ce qui m’inquiéterait le plus, c’est justement le fait que vous y pensez, vous qui la connaissez. Et vous y pensez si fort que vous prenez la précaution d’écrire :

      Par ailleurs, cette dame est entièrement présente, a vécu une vie si pleine et riche (internée dans un camp de travail polonais, a fait preuve de tant d’intelligence et d’imagination pour survivre, a finalement construit sa vie ici au Canada).

      Chaque fois que j’ai entendu le proche d’un malade me dire : « Et pourtant, vous savez, il a toute sa tête », c’était le signe infaillible qu’il ne l’avait plus.

      Bien à vous,

      M.C.


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  • > Qu’est-ce que vieillir ? Le 19 mai 2007 à 21:25 , par Myriam

    Pas mal cet article. Ou l’on voit que la façon dont est perçu le vieillissement est essentiellement culturelle. Un vieux fonds de machisme prévaut. Le monde est toujours fait et appartient aux hommes.

    Je le sais que les hommes et les femmes vieillissent pareils. Sauf que la peau burinée et les rides chez les hommes c’est un signe de séduction, chez les femmes une marque de masculinisation et patatrac plus de désir pour elle.

    Un ami de la vielle école claironne que les hommes séduisent lorsqu’ils sont riches et ont du pouvoir. Les femmes doivent être belles. On en sortirait pas alors de toutes ces images, de ce monde de Molière où les belles jeunes filles se marient avec des vieux barbons, sauf que maintenant c’est plus vicieux qu’avant, car on ne leur impose rien, elles y vont de leur plein gré.

    Avoir cinquante ans cette année, cela me fait flipper, ma vie est pas terrible, j’ai l’impression de ne plus exister, bien que je n’ai jamais basé ma vie uniquement sur le rapport de séduction. Sans doute que nous femmes nous en sommes toutes tributaires.

    Votre article est bien écrit et me redonne du courage. Je n’ai jamais été attiré par les hommes plus agés que moi. Mais beaucoup de filles le sont, surtout en cette décennie.

    Myriam


    Répondre à ce message

    • > Qu’est-ce que vieillir ? Le 22 mai 2007 à 07:31 , par Michel

      Merci de votre message, Myriam. Vous pensez bien que le regard d’une femme sur un tel texte est particulièrement précieux pour un homme.

      Je sais qu’il y a cette dissymétrie. Et je crois que nous ne savons pas comment la prendre. Nous ne pouvons imaginer que deux solutions.

      La première est de la nier, en disant que c’est pas important la séduction. Mais essayez donc. Cela me fait penser au combat mené par certaines associations pour tâcher de renarcissiser les femmes en surpoids. Sans doute y a-t-il un peu de grain à moudre, car enfin les canons de la beauté n’ont pas toujours été ce qu’ils sont. Mais je crains que les résultats ne soient limités. Ou au combat de certaines féministes qui tendaient à abolir la différence sexuelle.

      La seconde est de lutter contre. Au pire c’est le lifting, au mieux le traitement de la ménopause : et on voit bien que le traitement hormonal de la ménopause rend les hommes un peu jaloux (au fait, à l’époque où j’ai écrit cet article je ne savais plus trop ce qu’il étati légitime de publier, mais in petto il me semblait bien que le tintouin qu’on faisait autour du traitement hormonal était une vaste foutaise).

      Mais que pouvons-nous faire pour l’intégrer, cette différence ? pour la gérer ? En vieillissant la femme perd son pouvoir de séduction. C’est ainsi, et même si je ne suis pas particulièrement fier d’être un homme, je n’entends pas me laisser culpabiliser parce que je fabrique des spermatozoïdes à un âge où ma femme ne fabriquera plus d’ovules. Par contre la question est de savoir comment une civilisation peut faire pour que la femme qui perd son pouvoir de séduction ne perde pas autre chose ?

      Un début de piste ? Je suis gériatre. Ma vie c’est (ou plutôt c’était) de voir des vieux. Et j’en sais une chose : ils sont beaux. Et ils sont beaux parce qu’ils sont ridés. Je connais des textures de peau de vieilles dames qui sont des bonheurs d’examen. Mais pour le ressentir il faut avoir compris que le beau et le désirable ne sont pas exactement la même chose. Socrate a encore du taf.


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