Gériatrie, soins palliatifs - Michel Cavey
Cet article a été relu le 7 juillet 2012

Le tutoiement

Inédit
mardi 27 septembre 2005 par Michel

A-t-on le droit de tutoyer les malades ou les résidents ? Le tutoiement est-il une maltraitance ? Que faire lorsqu’un résident demande à être tutoyé ?

Ces questions sont fréquemment débattues dans la communauté soignante, et les réponses sont souvent tranchées. C’est d’autant plus paradoxal que nous avons tous l’exemple de soignants qui manient le tutoiement avec une tendresse, une dignité, un respect qui dissuadent de toute critique.

Mais la question qu’il faudrait aussi se poser, c’est : pourquoi la question se pose-t-elle ? Pourquoi y a-t-il là un enjeu, à supposer qu’il y en ait un ?

Quelques préalables

On oublie un peu vite que le milieu d’une maison de retraite est par nature un milieu artificiel : il y a des gens qui sont là, qui dans leur écrasante majorité y sont à contrecœur, et qui entretiennent des relations avec d’autres qui sont là parce que c’est leur métier. C’est avant tout cela qui pose problème au moment où il s’agit de faire une communauté, et c’est pour cela que les uns et les autres ont du mal à ajuster leur comportement. Un jour je me suis mis à réfléchir sur la rédaction d’un code de bonne conduite destiné à guider les soignants dans leurs relations avec les résidents. Nous pouvons tous à un moment ou à un autre nous trouver pris en flagrant délit d’incivilité : une remarque maladroite en public, un silence blessant, un regard refusé... Comment déterminer, dans notre comportement quotidien, ce qui est de bonne pratique et ce qui ne l’est pas ? Je m’échinais sur le problème quand brutalement j’ai eu une illumination. Je me suis aperçu que les principes à appliquer sont tout simplement les règles élémentaires de la courtoisie qu’il ne nous viendrait pas à l’esprit de négliger dans la vie courante et que nous mettons systématiquement au rancart dès que nous avons passé la blouse. Et cette illumination a eu deux conséquences :
- Je me suis rarement senti aussi ridicule.
- On n’a peut-être par fini de rechercher les causes profondes de cette anomalie.

Ceci constaté, on pourrait poser une seconde question préalable : pourquoi tutoyons-nous ? Dans la vie courante, qui tutoyons-nous ?

Il y a des langues qui ne se posent pas le problème : il en est où on tutoie tout le monde, il en est d’autres où on vouvoie tout le monde. Cela a sa raison d’être, qu’il faudrait étudier. Si je me souviens bien l’anglais possède un tutoiement, mais il s’agit d’un archaïsme utilisé essentiellement pour s’adresser au dieu. Preuve que le tutoiement entretient avec le respect des relations complexes. Et en pays d’oc on a le tutoiement facile et variable, un tutoiement qui n’engage à rien et ne signifie rien, sauf un désir de convivialité au moins formelle.

En français on utilise les deux modes. Soit. Si on veut donner sens à cela il faut essayer de dégager des orientations. Du fait qu’il y a deux modalités possibles il suit qu’il y a des degrés dans la relation, et je ne peux échapper à cela : je peux décider que je tutoierai tout le monde, mais le fait que je décide de ne pas utiliser le vouvoiement n’empêche pas cette possibilité d’exister. Donc tutoyer est une chose, vouvoyer en est une autre.

En ce qui me concerne j’ai tendance à être réservé : les gens que je tutoie sont ceux à qui je reconnais une sorte de droit sur moi, ceux à qui j’accepte de rendre des comptes : ma famille, mes amis très chers ; je ne crois pas que je tutoierais une maîtresse, ou alors c’est qu’elle serait plus que cela. Les médecins se tutoient ; je n’aime pas trop cette manie, qui n’a d’autre but que de prétendre, précisément contre toute évidence, que nous sommes une grande famille ; comme disait Hugo, dans "confrère" il y a aussi "frère". Au travail je ne tutoie personne sauf, et encore de mauvaise grâce, ceux qui me l’imposent. Je le fais parce que tout de même il n’y a pas là de quoi déclencher une guerre et que le refus d’un tutoiement offert implique un affront.

La position qui est la mienne n’a aucune raison de prétendre à la généralité ; mais tout de même il ne faut pas perdre de vue que le tutoiement est la marque d’une intimité. Ce n’est pas un acte neutre. D’ailleurs si on veut soutenir que le tutoiement un acte neutre on ne comprend plus pourquoi on se pose le problème : s’il n’apporte rien, s’il ne dit rien, on se demande bien pourquoi on veut l’utiliser.

Conséquences

Revenons maintenant à ma première remarque. Les faits sont que le milieu de la maison de retraite est artificiel. Et que je suis là pour des raisons professionnelles. L’hôpital, c’est ma vie, mais justement mes vacances je les passe ailleurs. Je suis là parce que je suis un technicien du soin et de la relation ; à ce titre je suis comptable de mes actes, tous mes actes sont soin.

Certes on a tout à fait raison de dire que le soignant doit assumer son affectivité, ses émotions, ses sentiments, et que le burn out naît largement des efforts qu’il fait pour résister à son affectivité. Cependant il me semble que je suis tenu de savoir ce que je fais quand je laisse parler mes sentiments. Ma spontanéité a toujours des élastiques, et je dois être capable à tout moment de reprendre le contrôle de la situation. C’est ainsi, et qui le déplore n’avait qu’à choisir un autre métier. Le soignant est un homme de théâtre, et ses émotions sont un outil.

Il y a donc des résidents et des soignants. Il y a une dissymétrie (non pas une inégalité) fondamentale, et qu’il me semble mensonger de vouloir occulter. C’est d’autant plus important que notre métier est largement un métier de toucher. C’est notre rôle, j’allais dire notre prérogative, que de toucher le corps de l’autre, violant par là un tabou fondamental. C’est pourquoi, violer pour violer, je peux, à tant que faire de les toucher, caresser des vieilles dames que je ne toucherais pas ainsi dans la vie courante. Mais alors je dois veiller à réintroduire dans mes mots la distance que j’abolis dans mes gestes. La barrière du toucher, je la franchis parce que c’est mon métier ; non seulement cela ne m’autorise pas à franchir celle du langage mais cela m’impose au contraire de la renforcer.

Alors il y a les cas particuliers. Il y avait Marguerite, qui était là depuis des éternités, et que la moitié de l’effectif tutoyait depuis vingt ans. On n’allait tout de même pas revenir en arrière. Mais quand Josette, ancienne aide-soignante de la maison, qui avait pris la retraite il y a six ans, est revenue nous apporter son Alzheimer, j’ai imposé à ses anciennes collègues de la vouvoyer. Je sais que du tréfonds de sa démence Josette en a souffert, mais il fallait que les soignantes retrouvent un peu de distance.

Il y a les résidents qui le demandent, et ils sont nombreux. Il y a des arguments pour accepter cette demande ; en particulier la génération qui vit actuellement en maison de retraite avait coutume de pratiquer le tutoiement comme signe, en quelque sorte, de la fraternité prolétarienne, et il est très fréquent qu’à l’hôpital les occupants d’une même chambre se tutoient très rapidement ; alors ils en viennent vite à reconnaître dans l’aide-soignant un camarade de classe sociale, de sorte que le vouvoiement apparaît comme une sorte de vexation.

Mais le fait que la demande existe n’implique pas qu’il soit tellement sain que cela d’y accéder. Dans la demande de tutoiement se joue autre chose, et j’y vois notamment un désir d’abolir cette dissymétrie entre le résident et le soignant. Or cette dissymétrie est fondatrice, et je ne sais pas si c’est une bonne chose que de chercher à la masquer. Ce qui en serait une, c’est d’arriver à l’abolir en réalité, mais ce n’est pas le cas : les soignants font leur métier, ils le font magnifiquement, mais ils partent à neuf heures et ils touchent leur mois. Et c’est très bien ainsi. Que l’autre veuille de la familiarité, je le comprends, mais cela ne m’impose pas forcément d’y obtempérer. D’autre part j’observe que le plus souvent les résidents qui demandent le tutoiement et l’obtiennent ne tardent pas à se perdre dans des relations de chantage affectif et de manipulation, ce qui me pousse à me dire que c’est plutôt cette situation pas claire qu’ils recherchaient ; ils ont cent fois raison de le rechercher, mais cela ne signifie pas que nous devons nous y prêter, au risque de perdre les moyens de notre rôle.

On ne joue pas impunément avec son rôle. Il m’est arrivé un jour de me retrouver avec une hécatombe d’arrêts de travail chez les aides-soignantes ; il n’y avait rien d’autre à faire que de les remplacer, et j’ai donc passé une matinée à assumer les tâches d’une aide-soignante. Les réactions des résidents étaient complètement affolées. Moi, je suis le docteur. Les vieilles dames je les prends dans les bras, je les cajole, qui trop embrasse a tout de même quelques petites compensations, mais je suis le docteur et je le marque. Et je ne tutoie personne.

Sauf une fois Lucienne. Lucienne était une vieille démente qui ne parlait plus, mais qui avait des yeux extraordinaires. Un jour j’ai plongé mes yeux dans les siens, et j’ai vu défiler, cela a duré trois quarts d’heure, toute une histoire. Et je l’ai vue régresser. Ses yeux me parlaient de quand elle était petite fille, qu’elle revenait de l’école ou de garder les chieuvres... Alors je me suis penché vers son oreille et je lui ai murmuré : "Tu veux ton goûter, Lucienne ?". Et en effet elle avait faim. C’est que Lucienne était dans un tel état que son nom ne lui disait plus rien ; ce qu’elle vivait se passait quand elle avait six ans, et si je lui avais donné du Madame elle n’aurait tout simplement pas compris. Mais mon tutoiement était un acte de soin, et d’ailleurs je suppose que tout cela se passait dans ma tête.

Des principes

Je ne crois pas que le tutoiement soit une pratique très dangereuse, et il faut certainement dépasser le stade manichéen de la discussion. Mais pour pouvoir le dépasser il faut que chacun ait réfléchi à ce que le tutoiement implique. Et il est probable qu’on ne peut guère tolérer le tutoiement tant qu’on n’est pas parvenu à l’éradiquer. Alors, et alors seulement on peut le réintroduire.

Bref, je tiendrais volontiers, d’ailleurs je les tiens, trois principes :
- On ne tutoie personne, même s’il le demande. Ce n’est pas une question de respect mais d’honnêteté.
- Il y a des exceptions, notamment chez le dément ; mais ce doit être un acte de soin, qui doit faire l’objet d’une discussion en équipe.
- Nous avons fort à faire pour promouvoir le respect de la personne dans nos équipes ; sans doute peut-on lâcher la bride quand ce point est fermement acquis, mais ce n’est pas le cas. Je constate, moi, que les quelques soignants qui renâclent à abandonner le tutoiement sont ceux qui maîtrisent le plus mal la relation thérapeutique, et je n’aime pas ce flou. Il y a des gens qui pensent que du moment qu’on est en famille on n’a pas besoin de prendre tant de précautions et qu’on peut se taper sur le ventre. Je suis plutôt du genre à penser que la femme que j’aime, parce que je l’aime, je lui dois encore plus de délicatesse, de respect et de précaution qu’à une autre. On n’en est pas là dans les équipes de soin.


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