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Un monde virtuel II

dimanche 14 juin 2020 par Michel

Cette virtualisation du monde a quelque chose d’essentiel.

Commençons par remarquer que ce n’est absolument pas un phénomène récent. La virtualisation du monde n’est pas née avec le coronavirus ; il ne manque pas d’esprits chagrins, dont au reste je fais partie, pour redouter depuis plus ou moins longtemps les conséquences de l’omniprésence des écrans sur le rapport des enfants au monde.

Mais il faut sans doute aller plus loin : on peut dire en fait que le monde de l’humain est virtuel par essence. Cela vient du fait que l’humain se caractérise par la pensée et le langage. Or, que fait-on quand on parle ? Tout simplement ceci : on crée un monde virtuel, celui des mots, parallèle à celui des objets que ces mots désignent, et dans ce monde virtuel on manipule les mots comme on le ferait avec les objets. On fait la même chose [1] quand on pense.

Donc l’humain vit par nature dans un monde virtuel, et il n’y a pas de sens à se gendarmer contre. À condition d’en peser les implications, ceci d’autant plus que le langage n’est pas la seule manière dont nous virtualisons le monde : on pourrait dire que toute utilisation d’un outil concourt à la virtualisation [2]. L’outil est ce qui nous sert à tricher avec la matière, il est ce qui nous permet d’agir sur elle sans la toucher ; et il faut regretter que l’Éducation Nationale ait renoncé aux enseignements d’éducation manuelle et technique : une chose est d’apprendre (il le faut) à manier une imprimante 3D, une autre est d’apprendre (à ses dépens) que la matière est ce qui résiste, et que pour travailler un morceau de bois il vaut mieux tenir compte du sens des fibres.

Le risque de la virtualisation est tout simplement de nous faire perdre le sens des réalités. C’est ce que Michel Tournier explique avec son aphorisme du mur magique : il existe des murs sur lesquels, quand on s’approche, on peut voir une fente horizontale. Si on est muni d’un morceau de plastique, on peut l’introduire dans la fente. Une seconde fente s’ouvre alors, par laquelle sortent des richesses. [3]

Mais le pire peut-être (et il n’est pas difficile de voir qu’on s’approche ici de notre propos) est dans ce que nous faisons du langage. Certes la manière dont on pense les mots influe sur notre manière de les nommer, et réciproquement [4]. Mais notre temps est celui de la guerre des mots, de la guerre sur les mots, du jeu sur les mots ; et cela devient insupportable. Car que fait-on dans cette guerre ? On commence toujours par ânonner sa référence à Camus : mal nommer les choses, etc. Cette courbette accomplie, on s’empresse de tordre les mots en se figurant que ces torsions vont, précisément, changer les choses, alors qu’elles ne font que les obscurcir. C’est ainsi que, pour masquer le fait qu’on légalisait (j’ai toujours été pour) le mariage des homosexuels, on a inventé cette ineptie de mariage pour tous, essayez donc d’épouser votre sœur. Laissons cela, on n’en finirait pas.

Bref, il nous faut prendre acte du fait que la virtualisation du monde est non seulement irréversible, non seulement inévitable, mais qu’elle est pour l’homme une condition de sa survie, puisque c’est par elle qu’il s’adapte à un monde contre lequel il serait sinon sans défense. Mais il nous faut aussi considérer qu’elle comporte quelques risques. La parabole du cinéma [5] suffit à le montrer : un bon film est celui qui, le temps de sa projection, fait croire que la réalité est ce qui se passe sur l’écran, il n’est même pas nécessaire d’invoquer les mises en abyme comme La rose pourpre du Caire (mais aussi, et bien avant, Hellzapoppin’). Ce n’est pas grave, car le film se termine. Les choses sont plus floues, et plus périlleuses, avec les écrans domestiques. On entre dans la salle de cinéma, on en sort ; la télévision, elle ne s’éteint pas, et le concept même de téléréalité a quelque chose de vertigineux. On dira bien sûr la même chose des réseaux sociaux, qui reposent sur l’illusion qu’on y communique avec le monde entier, alors qu’on ne reçoit que les messages de quelques personnes et que quand on publie quelque chose personne ne le lit ; la solitude se noie dans la submersion.

Les dégâts sont là. Pour se limiter à un seul exemple, depuis maintenant longtemps on débat pour savoir si le contenu des jeux vidéo peut ou non avoir une influence sur les comportements violents de certains jeunes. Il semblerait qu’après une longue période de déni, ou pour mieux dire de refus d’examiner, on commence à envisager la possibilité d’un lien. Curieusement on ne se pose pas la question quand il s’agit de savoir si l’accès aux vidéos pornographiques est un fauteur de troubles chez l’enfant. C’est d’autant plus sidérant que quiconque a, une seule fois dans sa vie, visionné les images d’une mise à mort, sait qu’on en sort radicalement changé.

À l’inverse dans un autre registre, pas si éloigné cependant, on trouve la bataille qui, sans souci du ridicule, se joue autour d’Autant en emporte le vent, comme si ce livre mettait son lecteur en danger de devenir sudiste, tout comme Don Quichotte, pour avoir lu trop de romans médiévaux, décida de se faire chevalier errant [6]. On trouve au même endroit ceux qui brutalement découvrent que Colbert a fait rédiger le Code Noir ; sans doute va-t-on exiger que Platon soit retiré de la vente.

Ou encore, quiconque est récemment entré dans un musée n’a pas manqué de repérer ces visiteurs qui, sans un regard pour les œuvres, se précipitent pour les photographier.

Ces dégâts sont majeurs dans le champ du politique : l’essentiel de l’activité visible des hommes politiques n’est plus de discuter des actions à mener mais de chercher dans les mots de l’autre la petite paille qui va permettre de se scandaliser ; bien entendu le fin du fin est de le mettre dans une situation où quoi qu’il dise on pourra le lui reprocher (son éventuel silence étant, bien sûr, le pire des crimes). Et l’effet pervers le plus grave est sans doute que cette menace incite les hommes au pouvoir à confectionner leur discours de manière, non à dire la vérité, mais à offrir le moins possible de prise à l’adversaire. Ne nous étonnons plus de ce qui se passe.

Mais le plus atroce de tous est sans doute ce fait, qu’on a peu commenté : il existe des vidéos de l’attaque du Bataclan. On entre là dans l’im-pensable : un spectateur, qui filmait le concert, a vu arriver les terroristes sur scène et il a continué à filmer. Sans doute a-t-il été tétanisé par l’horreur même de ce qu’il voyait ; mais pour que cela soit possible, pour rester à filmer il faut au minimum que pendant une fraction d’instant ce qu’il filmait ait été plus important que ce qu’il vivait, le virtuel plus important que le réel. Vertigineuse plongée si l’on songe que ce réel était la perspective de sa propre mort [7]. Plongée encore plus vertigineuse si l’on songe que les assassins du Bataclan fondaient leur folie sur l’idée que la vie terrestre n’a aucune importance, et que le monde réellement réel est le monde virtuel de l’au-delà. Horrible mise en parallèle : de ce point de vue bourreaux et victimes confondus dans une même impression d’ambiguïté du réel.

Toutes les religions se fondent sur l’idée que la vraie vie est ailleurs : le virtuel et le réel échangent mystérieusement leurs places. Il faut nuancer, bien sûr : le christianisme en particulier accorde une valeur essentielle à la vie terrestre, le rôle de l’Homme est de parfaire la Création [8] ; et dans les religions archaïques on parlera davantage de deux mondes qui coexistent sans que l’un prenne le pas sur l’autre. Mais l’essentiel est tout de même là.

Quel rapport avec le Covid ?

Ces deux seules choses : la lutte contre le virus emprunte au religieux, quand ce n’est pas à la sorcellerie ; et le monde du déconfinement est un monde irréel.

Nous avons vu précédemment combien les mesures préconisées dans le monde du spectacle ou de la restauration sont complètement déconnectées de la réalité. On ne prend guère de risque en pariant qu’elles seront vite abandonnées au prétexte que les choses auront évolué mieux qu’on ne pensait. [9]

Mais un sommet aura été sans doute atteint avec les mesures de précaution prises dans les écoles. Ne détaillons pas, contentons-nous de noter quelques points :
- La clé de ces mesures est qu’elles ne sont applicables que si les classes sont à petits effectifs. En d’autres termes on fait fonds sur l’hypothèse que tous les enfants ne reviendront pas à l’école.
- Il faut remarquer à ce sujet que tout le monde, enseignants comme parents d’élèves, après avoir protesté contre le projet de rouvrir les écoles, monte à présent au créneau pour protester contre le fait qu’elles ne rouvrent pas assez vite.
- Il est de notoriété publique que si on rouvre les écoles c’est moins pour le bien des enfants que pour permettre aux parents de retourner au travail. Au reste les écoles avaient largement fermé en mai 1968 sans qu’on se soit seulement posé la question.
- On ne se demande guère quelles conséquences peut avoir sur des enfant le fait de leur enseigner qu’ils se trouvent dans un monde de dangers où l’urgence est de se méfier des autres ; pas plus qu’on ne se demande comment on peut vivre une récréation sans interactions sociales.
- Il ne faut cependant pas sous-estimer l’intérêt pédagogique de l’enseignement des mesures d’hygiène ; mais cela pèse assez peu en regard des inconvénients.
- On ne sait toujours pas qui on protège par ces mesures. Car il s’agit de rassurer les familles, mais bien aussi les enseignants. Rien que de très normal, mais on retrouve ici l’ambiguïté déjà signalée à propos de l’efficacité des masques.

Le point remarquable est sans doute l’insistance avec laquelle on nous presse de respecter scrupuleusement ces mesures alors que c’est impossible. D’un côté il ne faut pas railler : le but poursuivi (encore aurait-il fallu le dire) n’est pas, n’a jamais été, ne peut pas être de supprimer les contaminations, il est seulement de les limiter ; le but n’est pas d’éradiquer le virus mais de contenir sa propagation dans des limites compatibles avec les capacités du système de santé ; ce que les gestes barrières protègent c’est moins les citoyens que les hôpitaux. De la sorte l’accumulation de gestes qui, pris un par un, ne sont pas très efficaces finit par opérer réellement le ralentissement souhaité. Ainsi chacun peut voir que la stratégie mise en place dans les grandes surfaces est très mal (et de plus en plus mal) appliquée ; mais si peu qu’elle le soit elle présente une certaine efficacité, et cette efficacité est bonne à prendre. Il n’en reste pas moins que la démarche a quelque chose d’incantatoire, et que le monde d’après est, comme on l’a dit, un monde irréel. Cela vient notamment du contraste qui existe, et est largement mis en scène [10], entre la précision et la radicalité des gestes dits barrières et leur irréalisabilité en pratique quotidienne. Tous les enfants de chœur se souviennent que les missels du prêtre possédaient des onglets de tissu qui lui permettaient, après la consécration, de tourner les pages avec le médius et l’annulaire, au lieu de le faire avec le pouce et l’index qui, ayant touché l’hostie consacrée, devaient rester obstinément collés l’un contre l’autre jusqu’à ce qu’il puisse se laver les mains.


Notes

[1On me fera, j’espère, la grâce de croire que je sais combien les choses sont plus compliquées.

[2Raison pour laquelle Heidegger se méfiait de la technique ? Ce serait à voir.

[3L’aphorisme n’est nullement exagéré : on sait combien la carte bancaire a aussi pour but de déréaliser l’acte de dépense bien plus efficacement que le billet de banque.

[4Il n’y a pas si longtemps que les termes de crétin, d’imbécile, d’idiot, désignaient des stades du retard mental ; on n’imagine guère de les utiliser de nos jours pour désigner ces hommes et ces femmes qui sont désormais différents.

[5Mais on pourrait en dire autant de toute œuvre artistique.

[6Un internaute écrivait : je peux lire Babar sans me prendre pour un éléphant.

[7A moins qu’on ne songe à l’anecdote du duc de Charost qui allait à la guillotine en lisant un livre et qui, au pied de l’échafaud, le referma après avoir soigneusement corné la page.

[8On voit qu’il ne s’y prend pas très bien ; c’est tout le sens de l’encyclique du Pape sur l’écologie.

[9Au moment où j’écris il semblerait qu’on commence à s’en rendre compte.

[10A quoi servent réellement les grandes séances de désinfection des rues telles qu’on les voit pratiquer dans certains pays ?.

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