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Le danger des Pierrots

jeudi 7 mai 2020 par Michel

La Boucle Verte a cessé son activité.

Qu’était-ce donc que la Boucle Verte ?

C’était une entreprise toulousaine qui ambitionnait de mettre en place un système de recyclage des canettes métalliques pour les boissons. Je me souviens d’avoir lu les messages annonçant le lancement de l’aventure.

L’aventure a tourné court, et les promoteurs ont capitulé.

Pourquoi parler de cela ?

Simplement parce qu’ils ont annoncé et expliqué leur décision dans un texte paru sur Facebook. Il faut lire ce texte. Il faut le lire parce qu’il est à la fois très émouvant, très intéressant et… totalement désolant.

Texte émouvant parce que les auteurs analysent leur échec sans la moindre complaisance, et avec une lucidité qui force le respect tant elle est rare, surtout dans ce milieu.

Texte intéressant parce qu’après avoir décrit cet échec ils étudient la situation des idées écologistes, démontent les illusions de la croissance verte, et posent un diagnostic (et un pronostic) qui me semblent parfaitement pertinents. Ou, pour mieux dire, les idées qu’ils développent sont celles qui me trottent dans la tête depuis longtemps, et qui d’ailleurs tombent sous le sens. Pour ne prendre que cet exemple, je crois comme eux qu’on se raconte des histoires sur les énergies renouvelables :
Non seulement parce qu’on ne peut sérieusement croire que leur développement suffirait à assurer une consommation énergétique suffisante.
Mais surtout parce que l’empreinte écologique de ces « énergies propres » est tout bonnement désastreuse.

Je ne détaille pas, il suffit de réfléchir. Du coup la conséquence s’impose : il n’y a pas d’autre issue que la décroissance. Deux choses seulement sont à considérer :
Retourner à notre niveau de vie des années 70 ne serait pas forcément une catastrophe.
Toute la question, la seule, est de savoir comment on protège ceux (et ils sont nombreux) qui n’ont pas les moyens de cet appauvrissement.

Tout le reste n’est que baratin ; ou rêverie.

Mais texte désolant.

Désolant, car l’histoire est sidérante. Ce que les auteurs nous disent, en somme, c’est qu’ils se sont lancés à corps perdu dans une entreprise de récupération d’un déchet sans seulement demandé si ce déchet était récupérable. Je ne voudrais pas les accabler : ils ont suffisamment de lucidité et d’ironie pour se critiquer sévèrement. Mais leur mésaventure n’en est pas moins caricaturale : ce qu’ils ont appris à leurs dépens c’est qu’on ne change pas le monde sans business plan.

Cela ne mériterait qu’une tape sur l’épaule si cette histoire n’était pas l’image parfaite de la manière dont nous allons perdre le combat pour la planète : à coups de fausses bonnes idées, de simplismes, de dogmatismes. Ce qui va nous faire perdre le combat, ce sont tous ces messages par lesquels on nous raconte qu’à coups de petits gestes simples nous allons nous tirer d’affaire. Ce qui va nous faire perdre le combat c’est l’illusion que nous avons de pouvoir le gagner facilement.

L’histoire du recyclage des canettes est emblématique. Car la bonne question n’était pas de savoir comment on allait recycler la canette vide, elle était de savoir pourquoi on avait bu ce qu’elle contenait. De la même manière, en somme, les naïfs de l’écologie, ceux par qui l’échec va survenir (car la Nature, elle, n’est pas naïve) nous ont martelé que pour éviter d’acheter des bouteilles en plastique il suffit d’acheter une gourde en métal, sans se demander quelle est l’empreinte carbone de la gourde en métal. Passons, les exemples sont trop abondants. La Boucle Verte a été une erreur. Ce n’est pas grave, les erreurs, surtout quand elles sont reconnues. Sauf que nous n’avons plus droit à l’erreur. D’où mon allergie au discours des simplets de l’écologie. Surtout qu’on n’entend qu’eux.


11 Messages

  • Le danger des Pierrots Le 9 mai à 10:20 , par Dom

    ... on n’entend qu’eux parce qu’il n’y a qu’eux qui parlent.

    Le COVID-19 a mis en lumière ce qu’on appelle, avec un brin de condescendance, les collapsologues et autres survivalistes. A des degrés divers, ils rêvent d’auto-suffisance, et il est extrêmement facile de pointer (au choix) les contradictions et la "boboïtude" de leurs modes de vie, ou la sauvagerie, la brutalité intrinsèque de la société prônée par les plus radicaux d’entre eux.

    Je ne suis pas sûre qu’il existe une voie "moyenne". Je ne crois pas qu’elle réponde à un désir majoritaire. Je crains que la "décroissance" ne finisse par s’imposer de force, à cause d’une paupérisation grandissante des pays les plus "développés", qui viendront rejoindre dans la galère ceux qui n’ont jamais atteint ce qu’on appelle "prospérité". Ainsi passe la gloire du monde ?


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    • Le danger des Pierrots Le 9 mai à 14:05 , par Michel

      Bonjour, Dom.

      D’où mon obsession : comment organiser la décroissance de manière à protéger les faibles ; car si nous ne le faisons pas, alors ils seront inévitablement sacrifiés.

      Sur le papier c’est assez simple : je me souviens d’avoir entendu Eric Heyer, un économiste que j’aime bien, expliquer l’an dernier que pour 90 % des ménages français, l’essentiel de l’augmentation du pouvoir d’achat avait été consacré à l’épargne, et il montrait que le patrimoine des français moyens (en excluant les plus riches et les plus pauvres) est en constante augmentation. Voilà qui doit faire relativiser certaines revendications.

      Si je prends mon cas personnel, je fais partie des moyens+ mais pas tant que ça ; je vois bien que 10% de notre revenu après impôt n’est pas dépensé. Il en va ainsi parce que nous n’allons pas au ski, ni en Thaïlande, que nous ne changeons pas la voiture tous les ans et que ce n’est pas une BM. Par contre quand il faut aller à l’opéra nous ne nous demandons pas s’il y a des sous sur le compte. D’où la définition à laquelle je tiens : un riche, ce n’est pas quelqu’un qui dépense beaucoup, c’est quelqu’un qui ne regarde pas ses comptes.

      Donc si on me prend 10% de mon revenu, on ne change rien à mon niveau de vie.

      Je sais bien que ce n’est pas si simple, car l’argent que j’épargne reste dans la masse monétaire, et que quelque part cela sert à faire tourner l’économie. Mais en ce qui concerne la décroissance il y a une marge colossale avant qu’on commence seulement à en souffrir.

      À condition de protéger les faibles.

      Bien à vous,

      M.C.


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      • Le danger des Pierrots Le 9 mai à 20:22 , par Dom

        D’où la définition à laquelle je tiens : un riche, ce n’est pas quelqu’un qui dépense beaucoup, c’est quelqu’un qui ne regarde pas ses comptes.

        Oui, c’est assez comme ça que je vois les choses pour ce qui me concerne.

        Mais je connais beaucoup de gens qui ont des revenus vraiment importants... et qui sont perpétuellement à découvert et tendent le dos dès qu’arrive une facture ! Car le comportement le plus courant, me semble-t-il, est d’ajuster ses dépenses au niveau, ou un peu au-dessus du niveau de ses ressources, de telle sorte que le sentiment de manque n’est pas réellement lié à un "besoin" objectif qu’il serait possible de chiffrer - sauf à décider pour autrui ce qui est nécessaire et ce qui est superflu : vous voyez immédiatement le danger de l’exercice ! Pourquoi l’Opéra plutôt que le ski ou les virées shopping ? Et pourquoi pas l’Opéra ET le ski ET les virées shopping ?


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        • Le danger des Pierrots Le 10 mai à 11:58 , par Michel

          Ne vous méprenez pas : je ne fais pas de l’opéra une norme, je disais seulement que le mode de vie que j’ai adopté fait que je ne peux même pas le considérer comme contraignant : ce processus de déconsommation dans lequel je me suis engagé ne me pèse même pas.

          Après, ce que je retiendrais de l’épisode des Gilets Jaunes est ma méconnaissance crasse et un tantinet méprisante du fait qu’il existe en France (et ailleurs ?) une fracture culturelle, avec ce facteur aggravant qu’elle n’a pas à être réduite, mais traitée au contraire avec infiniment de respect.

          Bien à vous,

          M.C.


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          • Le danger des Pierrots Le 12 mai à 14:01 , par Dom

            ... mais traitée au contraire avec infiniment de respect.

            Pourquoi ? En quoi l’inculture crasse (qui n’est après tout que l’immense faillite de l’idéal démocratique et républicain) serait-elle respectable ? Qu’elle demande de la prudence, du tact, de l’indulgence, une vraie gentillesse, oui, certainement. Mais du respect ? Quand on piaille au mépris de classe dès qu’on essaie d’opposer un argument construit à la "pensée sommaire" et à la dictature de l’émotion ? Au nom de quoi ? Du "libre-arbitre" ? Du principe "Un homme = une voix" ? 

            Mais n’est-ce pas vous qui, à longueur de pages sur ce site, dénoncez l’hypocrisie du principe posé par la loi selon lequel chacun est libre de choisir sa résidence, quand il est manifeste que lorsque la décision est prise de "placer" quelqu’un contre son gré, c’est précisément parce qu’il n’est plus en état de peser "de façon éclairée" les conséquences de son choix ? 

            Est-ce qu’il n’y a pas semblable hypocrisie (ou aveuglement, ou "pensée pieuse"), à prétendre que toute opinion est "infiniment respectable", même lorsqu’elle repose exclusivement sur des perceptions émotionnelles et des slogans simplistes ? 


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            • Le danger des Pierrots Le 12 mai à 21:18 , par Michel

              Attention : je ne parle nullement des opinions, par exemple politiques. Je parle de la manière dont l’abonné à Télérama que je suis a tendance à penser qu’une sonate en trio de Bach est tout de même autre chose que Koh-Lanta. Je tiens énormément à ma culture, mais Bourdieu (et pourtant j’ai du mal avec lui) me semble avoir dit des choses pertinentes là-dessus.

              À la fête des voisins, raout auquel je tiens, je rencontre des gens avec qui ne n’ai rien de commun. Nous parlons des langues étrangères. C’est une extraordinaire leçon d’humilité : ce sont des gens qui ne parlent ni le Bach ni le Claudel, mais qui me surpassent en humanité.

              Après je ne regarde pas TF ; mais ce que je respecte, ce sont ceux qui le regardent.

              Bien à vous,

              M.C.


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              • Le danger des Pierrots Le 12 mai à 22:23 , par Dom

                C’est une extraordinaire leçon d’humilité : ce sont des gens qui ne parlent ni le Bach ni le Claudel, mais qui me surpassent en humanité.

                Il n’y a pas de lien "logique" entre les deux postulats de votre phrase.

                Il existe, en effet, des gens qui n’ont jamais entendu parler de Bach ou Claudel et qui recèlent des trésors d’humanité. Mais il en est d’autres qui sont de fieffés salauds, et contents d’eux, et fiers de leur "bon sens", et qui ne se perdent pas en phrases articulées pour balayer tout le blabla et toutes les bisounourseries des "intellectuels" (tout en étant toujours prompts à dénoncer le "mépris de classe").

                De même qu’il existe de subtils et brillants érudits qui sont de véritables ordures sur le plan humain, et peuvent élaborer mille thèses savantes justifiant toutes les ignominies.

                Or, ni les uns ni les autres ne sont "respectables", et certainement pas sous l’excuse, ou le prétexte, de leur inculture - ou de leur supériorité intellectuelle.

                Pourquoi, alors, l’inculture serait-elle, en soi, une garantie d’ "humanité" supérieure ? Parce qu’on suppose qu’elle préserverait une sorte d’innocence, dans la pure tradition du "bon sauvage" ? Cela ne vous paraît-il pas relever un peu du cliché ?


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                • Le danger des Pierrots Le 12 mai à 22:33 , par Michel

                  Je crois que nous tomberions plus facilement d’accord si vous ne me faisiez pas dire autre chose que ce que je dis...

                  Bien à vous,

                  M.C.


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                  • Le danger des Pierrots Le 12 mai à 22:54 , par Dom

                    Partez alors du principe que j’ai des problèmes de compréhension, et efforcez-vous à la pédagogie : certainement, il doit vous être possible de dissiper ma méprise (à moins que cela ne vous fatigue ou vous impatiente, cela je le comprendrais, ô combien).


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                    • Le danger des Pierrots Le 13 mai à 08:00 , par Michel

                      Soit.

                      « C’est une extraordinaire leçon d’humilité : ce sont des gens qui ne parlent ni le Bach ni le Claudel, mais qui me surpassent en humanité. »
                      Il n’y a pas de lien "logique" entre les deux postulats de votre phrase.

                      Ce n’est pas un postulat mais un simple constat.

                      Il existe, en effet, des gens qui n’ont jamais entendu parler de Bach ou Claudel et qui recèlent des trésors d’humanité.

                      C’est ce dont je parle.

                      Mais il en est d’autres qui sont de fieffés salauds, et contents d’eux, et fiers de leur "bon sens", et qui ne se perdent pas en phrases articulées pour balayer tout le blabla et toutes les bisounourseries des "intellectuels" (tout en étant toujours prompts à dénoncer le "mépris de classe").

                      Ce n’est pas d’eux dont je parle.

                      De même qu’il existe de subtils et brillants érudits qui sont de véritables ordures sur le plan humain, et peuvent élaborer mille thèses savantes justifiant toutes les ignominies.

                      D’eux non plus.

                      Or, ni les uns ni les autres ne sont "respectables", et certainement pas sous l’excuse, ou le prétexte, de leur inculture - ou de leur supériorité intellectuelle.

                      Ce n’est pas mon propos.

                      Pourquoi, alors, l’inculture serait-elle, en soi, une garantie d’ "humanité" supérieure ?

                      Ce n’est pas ce que je dis. Et je ferais preuve d’une belle suffisance si je parlais de leur « inculture ». Ce que je respecte infiniment, au contraire, c’est leur culture, même si je n’y comprends rien parce que ce n’est pas la mienne.

                      Parce qu’on suppose qu’elle préserverait une sorte d’innocence, dans la pure tradition du "bon sauvage" ? Cela ne vous paraît-il pas relever un peu du cliché ?

                      Ce n’est pas ce que je dis. Je n’ai pas rencontré des bons sauvages, mais des gens qui m’ont impressionné.

                      Bien à vous,

                      M.C.


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  • Le danger des Pierrots Le 8 mai à 12:19 , par Dom

    Merci pour ce texte. J’avais lu moi aussi ce bilan d’expérience de la Boucle Verte. Et il m’a rappelé une situation personnelle, l’initiative de la charmante jeune fille d’une de mes amies qui, après avoir travaillé dans "le luxe" (la haute joaillerie, pour être précise) a décidé de "tout plaquer" (comme on dit) pour lancer une "petite boîte" (comme on dit) de vente sur internet de kits décroissants (comment faire son savon soi-même, comment économiser l’eau, comment passer une journée sans rien acheter de neuf -sic - etc. ). Avec crowfunding (comme on dit). Succès massif chez les trentenaires. Et au bout, le même constat que la Boucle Verte : ça a marché parce que plein de gens ont eu envie de soutenir leur projet, mais le projet s’est lamentablement planté quand il a dû vivre sa vraie vie.

    Je me souviens d’une discussion assez vive avec des potes de mes fils, tous très enthousiastes. Dans le premier "kit décroissant" (que j’avais bien sûr acheté, c’était la fille d’une copine, quand même...), il y avait des "cotons démaquillants lavables" et un petit "shopping bag" en coton durable.

    J’avais émis l’idée que les cotons démaquillants ne me semblaient pas une priorité, et que dans une optique décroissante, on pourrait commencer par envisager de ne plus se maquiller du tout... La réponse m’avait semblé pertinente : on ne peut pas demander aux gens de faire brutalement table rase de leur mode de vie.

    Quant au "shopping bag" en coton... il a été calculé qu’il fallait l’utiliser 7000 fois pour que son bilan écologique soit supérieur à celui d’un sac plastique.

    On en revient à l’idée de rusticité. Et de frugalité. Le drame est sans doute que la "décroissance" ne sera sans doute pas un choix, mais une contingence brutale. Que la généralisation de la pauvreté (la vraie) imposera des contraintes drastiques à des millions de gens qui la subiront comme une injustice et une plaie. Avant de s’y adapter, comme c’est le cas depuis que l’Homme existe.


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