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Etrange épidémie

dimanche 3 mai 2020 par Michel

Le sentiment qui domine quand nous réfléchissons à ce qui se passe pendant cette épidémie, c’est un sentiment d’étrangeté ; ou d’irréalité ; ou de rêve ; cette histoire terrible, nous la vivons en rêve.

Je vais en parler ici du point de vue de celui qui n’a aucune compétence en épidémiologie, encore moins en virologie. Il est donc très possible que mon propos comporte des erreurs, voire des énormités. Mais ce n’est pas très important, ou plutôt au fond ce n’est pas ce qui m’intéresse. Ce qui m’intéresse est seulement ceci : nous avons des données ; on nous en abreuve. Mais d’où vient que plus nous avons des données et moins nous comprenons ce qui se passe ?

Et je cherche à évaluer quelle est l’idée que l’honnête homme peut se faire de la situation au vu de ce qui en est dit. Si cette idée est absurde, alors il va falloir se demander en quoi et pourquoi la réalité est différente de l’image qui en est présentée.

Il y a des choses très surprenantes.

Considérons par exemple le taux de mortalité : il est devenu impossible à calculer, car on ne sait pas quels chiffres doivent être utilisés. On se souvient qu’aux premiers temps de l’épidémie on évaluait la mortalité à 2%.

Or on comptait au 3 mai en France 131 287 cas confirmés, avec 24 895 décès ; cela fait non pas 2% mais 18,2%, chiffre effroyable. Mais on a toujours dit que dans la moitié des cas l’infection est inapparente. Dans ce cas le nombre de malades doit être doublé, et le taux de mortalité divisé par deux.

Cela fait encore beaucoup ; toutefois, si le Ministre a eu raison d’estimer que 10% de la population est immunisée (mais je ne sais pas comment ce chiffre a été produit), cela signifie qu’il y a en réalité 6 300 000 personnes ayant eu affaire au virus ; dans ces conditions, alors 98% des personnes contaminées n’ont pas présenté de symptômes suffisamment sérieux pour les inquiéter, et le taux de mortalité tombe à 2 pour mille, un peu plus du double de celui de la grippe.

Peu m’importe ici la réalité : ce qui est sidérant c’est qu’en analysant les chiffres fournis de manière très officielle on se retrouve avec une telle incertitude. Et il ne faut pas croire que cette incertitude soit l’apanage de la seule France. L’Allemagne a mené une étude systématique dans la ville de Gangelt ; les résultats de cette étude montrent que 22% des personnes infectées n’ont pas de symptômes ; pourtant les auteurs concluent qu’il faut multiplier le nombre de personnes infectées non point par 1,22 mais par 10 par rapport aux chiffres donnés par le dépistage.

On peine à comprendre. On imagine sans peine que l’anomalie s’explique et qu’il faut prendre les chiffres d’une autre manière : tout sans doute rentre dans l’ordre quand on sait ce qui est mesuré par celui-ci et par celui-là. Reste que l’honnête homme, lui y perd son latin. À quoi sert de nous donner des chiffres si nous ne pouvons pas les interpréter ?

Le même flou se retrouve au niveau du taux de contagiosité. Il semble conforme à ce qui a toujours été annoncé : de l’ordre de 2,2 à 3. Et de fait on peut s’amuser à faire tourner un modèle dans lequel un patient en contamine deux tous les trois jours, et cela permet de vérifier aisément qu’il n’est pas besoin d’une contagiosité plus élevée pour expliquer les chiffres que nous constatons. Mais le discours, lui, a changé : on est passé d’un virus somme toute peu contagieux à un virus très contagieux ; avec les mêmes chiffres. Ce n’est pas le chiffre qui a changé, c’est le point de vue.

Alors fixons les idées, en rappelant quelques taux de contagiosité (le R0) : rougeole : 15 ; coqueluche : 14 ; diphtérie : 7 ; rubéole : 5 ; oreillons : 5 ; VIH : 3 ; Covid 19 : 3 ; grippe : 2,5 ; Ebola : 1,5.

On est donc très loin d’un virus hautement contagieux. Ne nous trompons pas cependant : en termes d’épidémiologie la différence entre un R0 à 2,5 et un R0 à 3 est rapidement insoutenable : le simple calcul montre que dans le second cas on arrive en un mois à 14 fois plus de malades que dans le premier. Il n’en reste pas moins que le covid a un taux de contagiosité comparable à celui de la grippe. Ce qui est d’ailleurs la moindre des choses, puisque le covid est un coronavirus est que les coronavirus sont des cousins des virus grippaux.

On tombe d’ailleurs ici sur une autre anomalie. Comment se fait-il qu’on répète qu’au fond on ne connaît pas le covid 19 ? Certes il faut être prudent, et chaque virus a ses spécificités. Pour autant il est largement faux de prétendre qu’on a affaire à un agent totalement inconnu : on sait de nombreuses choses sur les coronavirus, et il n’y a pas de raison de croire qu’il se comporterait d’une manière totalement différente des autres membres de cette famille.
Ajoutons qu’on ne peut à la fois dire que le virus est inconnu et que si les pays d’Asie du Sud-est ont réussi à juguler l’épidémie c’est parce qu’ils ont l’expérience des épisodes précédents.
L’honnête homme, qui regarde tout cela, confinement oblige, du haut de son balcon, se sent donc un peu perdu. Que sait-on ? Que ne sait-on pas ? Pourquoi les statistiques sont-elles aussi incohérentes ? Pourquoi cette impression d’absolu inconnu ?

C’est d’autant plus troublant qu’un fait semble être passé inaperçu. Je me souviens d’avoir, quand l’épidémie a débuté en France, regardé la courbe des contaminations en Chine ; et j’avais conclu que cette courbe était somme toute identique à celle d’une épidémie de grippe. J’avais dès lors parié que le pic de l’épidémie en France se produirait vers Pâques, deux mois après le début. C’est exactement ce qui s’est passé ; dès lors il est permis de se demander si l’évolution de l’épidémie n’est pas celle de toute épidémie de même type. On peut en tirer deux conclusions au moins :
- Si la chose était prévisible, comment se fait-il qu’on affiche une telle incertitude ?
- Il sera simple de me rétorquer que les mesures de confinement y sont probablement pour quelque chose. Certes ; mais il faut être plus précis : car la Chine a vu son épidémie flamber, elle a pris des mesures, et elle a eu son pic épidémique en deux mois ; la France a vu son épidémie flamber, elle a pris des mesures, et elle a eu son pic épidémique en deux mois ; mais Taïwan n’a pas vu son épidémie flamber, elle a pris des mesures bien plus complètes que la France et… elle a eu son pic épidémique en deux mois.

Est-ce à dire que les mesures de confinement ne servent à rien ? Ce serait bien surprenant. Mais cela incite à se demander si leur efficacité ne porte pas davantage (c’est d’ailleurs ce qu’on leur demande) sur le niveau du pic que sur sa date. Et si on considère un autre indicateur, moins précis mais plus large, comme par exemple le taux de recours aux moyens de la médecine de ville, on constate :
- Que le pic d’activité s’est situé à la fin du mois de mars.
- Qu’il s’agit d’un pic et non d’un plateau.
Ces chiffres demandent à être pris avec précaution : il se peut notamment que cette évolution témoigne, non de celle de l’épidémie mais de celle de l’idée que le public s’en fait.

Toujours est-il qu’il faudrait approfondir ce point, et prouver, ce qui n’est pas fait, que l’évolution de la courbe dépend notamment du type de mesures prises. En effet, si l’on considère les pays qui semblent avoir mieux que les autres maîtrisé l’épidémie on constate que les stratégies adoptées ne sont pas identiques. Il faudrait voir ce qu’elles ont réellement en commun, en tenant compte des différences de pyramides des âges, de mobilités des habitants, de densité de population, etc. c’est encore un peu tôt.

Bref, ce qui est frappant dans tout cela c’est ce mélange de choses qui après tout semblent se passer sans surprise et de données dont on ne comprend pas la signification tellement elles sont incohérentes.

Bien sûr il se peut que je sois victime d’une illusion : prises une par une mes prévisions se sont avérées assez proches de la réalité, avec une erreur assez faible ; mais il se peut que cette accumulation de petites erreurs aboutisse à un résultat global qui, lui, serait totalement faux. Reste le constat : il est troublant d’arriver si près de ce que nous observons.
Mais puisque le virus se comporte comme il était prévisible, d’où vient la situation dramatique dans laquelle nous sommes ? Le plus vraisemblable est qu’on n’avait pas anticipé la consommation de soins de réanimation que l’épidémie allait provoquer, notamment en raison de l’afflux de personnes relativement âgées. Peut-être a-t-on été abusé par le fait que la pyramide des âges de la Chine n’est pas celle de la France, et que la classe d’âge des 65-80 ans y est moins fournie. Ce n’est pas contre le coronavirus que le système de santé est mobilisé : c’est contre les détresses respiratoires qu’il induit ; et ce n’est pas du tout le même problème. L’évaluation faite par le Ministre indique qu’il n’y a aucune commune mesure entre le nombre de malades et le nombre de malades connus. Du coup l’évaluation des effets réels du confinement ne va pas de soi, non plus que l’évaluation de la mortalité.

Si on veut essayer d’expliquer ce tissu de contradictions, il est probable que le mieux est de penser qu’il y a dans cet épisode quelque chose qui nous tétanise. Le point essentiel est sans doute qu’il existe une distorsion, inassimilable pour l’esprit humain, entre l’écrasante majorité des cas pour lesquels quand on contracte le virus il ne se passe tout simplement rien et l’infime minorité de cas où les choses tournent à la catastrophe. Ce caractère totalement binaire de l’évolution est effectivement très difficile à penser, nous ne sommes à l’aise que dans les choses progressives : l’avion est bien moins dangereux que la voiture mais quand un avion tombe il n’y a pas de survivants.

Peut-être faudrait-il aborder aussi sous cet angle l’étude de ce que nous vivons. Cette épidémie a quelque chose d’im-pensable. Et il se pourrait que cette impensabilité explique quelques curiosités de ce que nous observons. Il est peu probable qu’elle n’ait aucun rapport avec le fait que nous ne savons pas quoi faire des chiffres dont nous disposons, ou avec cette sensation, pourtant fausse, d’avoir affaire à un virus parfaitement inconnu.

Le résultat en tout cas est celui d’une certaine irréalité. L’inondation de chiffres arrive à nous projeter dans un monde que nous ne comprenons pas, qui n’ont pour nous aucune consistance. 25 000 morts, c’est à la fois effroyable et très peu. Cela fait penser aux distances en astronomie : il n’y a pour nous aucune différence entre une année-lumière et dix milliards d’années-lumière puisque de toute façon nous ne savons pas nous représenter une année-lumière. Tour de passe-passe en tout cas, qui de cet ennemi si proche parvient à faire une pure abstraction.


2 Messages

  • Etrange épidémie Le 9 mai à 10:44 , par Dom

    Et si l’on disait, plus simplement, que tous ces chiffres n’ont ni sens ni réalité ni réelle "valeur informative" pour 99,9% des gens ? Que de toutes façons, ils sont impuissants et à la merci de ce qu’ "on" décidera pour eux, dans la résolution d’un dilemme complexe entre principe de précaution sanitaire et principe de précaution économique ?

    Et qu’en application du sain précepte selon lequel il est inutile de lutter contre ce qu’on ne maîtrise pas, on ferait mieux de hausser les épaules et de s’en remettre à son destin.

    (Mais je sais combien cette attitude vous est étrangère, même si à longueur de pages ici même vous expliquez à vos correspondants que la mort est inéluctable..)


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    • Etrange épidémie Le 9 mai à 14:20 , par Michel

      Bonjour, Dom.

      Bien sûr, ces chiffres ne disent rien à la majorité des gens. Mais ce n’est pas mon propos ; ce que je note c’est seulement qu’ils ne me disent rien à moi ; ou plutôt que ce qu’ils me disent me rend perplexe. Du coup quand je vois les propos parfois erratiques des experts, et les décisions parfois incompréhensibles des chefs, je me demande si, pour eux aussi, ces chiffres…

      Pour ce qui est de hausser les épaules, c’est bien ainsi que je compte gérer mon déconfinement :
      - Quand je vois les discussions sur les précautions qu’il faudra prendre quand les enfants vont revenir à l’école, j’hallucine au moins autant : ça ne tiendra pas une minute. La seule chose à faire si on veut faire quelque chose c’est température des gosses à l’entrée de l’école. Une fois que c’est fait on assume, parce que toute autre position est simplement irréaliste ; et parce que je n’ai pas envie que l’école soit le lieu où les enfants apprennent qu’il faut se méfier de l’autre.
      - Quand je vois les discussions sur les précautions qu’il faudra prendre pour aller au restaurant, je me dis qu’on marche sur la tête. Moi, quand je vais au restaurant, j’y mets le prix. Si c’est pour passer une soirée dans le plexiglas, je n’irai tout simplement pas.
      - Quand je vois les discussions sur les précautions qu’il faudra prendre pour aller au concert, je me dis qu’on délire. Comme s’il n’y avait pas d’interaction avec le public, comme si les concertistes jouaient de la même façon dans une salle pleine et dans une salle à moitié vide.
      - Etc. Je crois que le sommet a été atteint par ce grand microbiologiste français qui préconisait que dans les orchestres on mette les instruments à vent devant les cordes pour éviter les postillons.

      Mais quand vous écrivez : je sais combien cette attitude vous est étrangère, même si à longueur de pages ici même vous expliquez à vos correspondants que la mort est inéluctable…, je crois que vous ne comprenez pas.

      Dans ces situations, le rôle du médecin est celui de l’avocat d’assises. L’avocat d’assises n’est pas là pour rendre la justice, même pas pour dire le vrai. Il est là pour trouver des arguments pour défendre l’accusé. Et le procureur est là, non pour trouver la vérité mais pour trouver les arguments contre l’accusé. Le pari de la justice française c’est que si chacun des deux fait son travail quelque chose va émerger qui sera de l’ordre de la vérité. Moi on me payait pour être du côté de la vie, alors je plaidais. Ce que j’en pensais était une autre question. Tout ce que j’avais c’était le droit/devoir de dire à de certains moments que là il fallait jeter l’éponge.

      Par exemple j’ai toujours dit qu’il n’y a pas de limite d’âge pour envoyer une vieille personne en réanimation. La limite, elle est dans la durée de la réanimation : un sujet jeune, on le réanime aussi longtemps qu’on peut ; une vieille personne, si en deux jours elle ne s’est pas améliorée, il faut se poser la question de l’acharnement thérapeutique.

      Bien à vous,

      M.C.


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