Accueil > Parlons d’autre chose > Covid 19 > Ce qui se cache sous les masques

Ce qui se cache sous les masques

Masques et coronavirus

mercredi 1er avril 2020 par Michel

Me voici donc en fonctions dans un hôpital, dans un service pas très exposé ; il est vrai.

Bien entendu je n’ai pas de masque, ou du moins rien d’autre qu’un masque chirurgical, dont les vertus protectrices sont à peu près nulles. Mais de cette situation je tire un avantage incontestable : je vais pouvoir parler des masques sans risquer qu’on vienne me reprocher d’en parler bien au chaud dans mon salon. Car le risque, je le prends, le risque, je l’ai ; nos protections sont des sabres de bois.

Ce qui est amusant dans la situation actuelle, c’est qu’on en viendrait à oublier les vérités. Il n’a échappé à personne que le discours gouvernemental aura beaucoup servi à masquer les pannes, les pénuries, les insuffisances, et qu’on n’aurait pas insisté aussi lourdement sur l’inefficacité des masques si on en avait eu en stock. Mais du coup on perd de vue que le discours est exact.

Rappelons ce qu’il en est.

Il y a des masques qui ont pour fonction d’arrêter les gouttelettes de salive ou de sécrétions qui peuvent s’échapper de la bouche ou du nez d’une personne quand elle est malade. C’est important car ces gouttelettes sont les principaux vecteurs des bactéries et des virus. Ces masques sont, grossièrement, les masques chirurgicaux, ceux que les Asiatiques portent sur les films des actualités. Mais si ces masques filtrent les gouttelettes qui portent des virus, ils ne filtrent pas les virus : s’il y a un virus dans l’air, il franchit assez facilement l’obstacle du masque. Il est donc parfaitement vrai de dire que si le masque chirurgical m’empêche d’être contaminant, il est insuffisant pour m’empêcher d’être contami.

Pour protéger le professionnel exposé, il faut recourir à des masques ultrafiltrants, qui arrêtent les virus. C’est le fameux masque FFP2.

Et à partir de là, tout s’embrouille. C’est à la fois la cause et la conséquence du désarroi dans lequel nous sommes sur cette question.
- Cette différence entre contaminant et contami est essentielle. Il faut donc des masques FFP2. Cependant il serait possible de s’en sortir avec des masques chirurgicaux : il suffirait pour cela que tout le monde en porte, comme en Asie, car si on crée une situation où, portant un masque chirurgical, plus personne n’est contaminant, il n’y a plus besoin de porter un masque FFP2 pour éviter d’être contami. Convenons que cela compromet singulièrement la lisibilité des repères.
- Si le Gouvernement a dit que les masques chirurgicaux ne sont pas utiles quand on n’est pas malade, c’est parce que c’est vrai, mais c’est aussi parce qu’il convenait d’éviter la panique généralisée qui aurait résulté de la pénurie de masques. Mais du coup il est pris à son propre piège : car la pénurie en masques FFP2 étant encore plus criante que celle en masques chirurgicaux, ce sont bel et bien ces derniers qui sont distribués aux professionnels exposés, (comme c’est le cas dans le service où je travaille). Difficile dans ces conditions de continuer à marteler la vérité, à savoir qu’ils ne sont pas efficaces.
- On aurait pu limiter les dégâts en expliquant que faute d’être très efficaces ils sont tout de même mieux que rien. Expliquer qu’on peut se fabriquer un masque pour son usage personnel (ce dont tout le monde, moi inclus, a commencé par dire que c’était une pitrerie), expliquer qu’on peut dans une certaine mesure prolonger la vie d’un masque avec un bon repassage ; au pire expliquer qu’un simple cache-nez n’est pas d’une efficacité nulle.
- Mais un tel discours, qui serait de vérité, contredit un autre impératif catégorique : celui de la norme. Il faut que les masques soient aux normes, et plutôt pas de masques du tout que des masques pas aux normes. Et là on entre dans l’impensable pour une administration : accepter que quelque chose lui échappe. Il ne faut pas se moquer des normes. Les normes sont saines, bénéfiques, nécessaires. A condition toutefois de ne pas aller jusqu’à l’absurde ; ce d’autant plus que la présence de la norme est un piège qui contraint l’administration qui l’a édictée : dès lors que sur des masques elle a placé une date de péremption il est hors de question que l’Administration se dispense de respecter, même si c’est absurde, la norme qu’elle-même a fixée. Il serait temps de réfléchir aux inconvénients de la rigidité.
- Quant aux FFP2 je suis prêt à admettre que leur efficacité est plus grande que celles des masques chirurgicaux ; mais je demande à voir ce qu’il en est de cette protection quand on se trouve dans un service de soins surexposé où quoi qu’on fasse il y a des virus partout.
- Au reste, il faut bien garder à l’esprit qu’une stratégie de prudence et de gestes barrières dans un service hospitalier est une vue de l’esprit : je ne vais pas désinfecter le téléphone chaque fois qu’on me le tend, ou le clavier de l’ordinateur, je ne vais pas javelliser les résultats de laboratoire, et il n’est même pas imaginable de respecter les distances de sécurité dans un couloir où tout le monde se croise vingt fois par jour ; quant à remonter ses lunettes d’un geste qui à la fois atteigne son but et ne touche pas le masque, il n’y faut pas songer.

Du coup on a le sentiment que plus personne ne comprend ce qui est vrai et faux, ni ce qui se dit réellement. Or les faits n’ont pas changé : le masque chirurgical ne sert pas à me protéger mais à protéger les autres. Cela reste simple, vrai, cohérent, et le discours au sujet des masques n’a aucune raison de varier.

Mais pour bien saisir ce qui importe, c’est le côté symbolique de ces mesures qu’il faut considérer. Par exemple on ne comprend cette histoire de masques que si l’on part du principe qu’il ne s’agit pas de se protéger mais de protéger les autres, et que c’est parce qu’on protège les autres qu’on est protégé ; alors que l’obsession des uns et des autres était de surtout trouver une astuce pour sauver sa peau. Et voilà que la réalité nous apprend, message inaudible, que notre seule planche de salut est la solidarité. Merveilleuse leçon.

Symbolique aussi est l’affaire des masques. Dans la réalité la question est largement anecdotique. Je mets un masque dans le service, non pour me protéger, mais pour signifier que je suis dans la même galère que l’équipe. En réalité je sais que s’il y a un virus dans la maison je n’ai aucune chance d’y échapper. Le masque (le nôtre, le chirurgical, mais comme je viens le dire le FFP2 ne protégerait guère plus) n’est rien d’autre qu’un talisman, un signe d’unité, de reconnaissance. Mais c’est en cela qu’il est fondamental.

Cette perte de repères dans le discours et la pensée est le fait le plus marquant de cette histoire.

Par exemple on n’a pas manqué de souligner la réhabilitation de Roselyne Bachelot, qui avait montré son savoir-faire à l’occasion de la grippe H1N1 de 2009. Je crois qu’on a souvent parlé injustement de Roselyne Bachelot, comme par exemple quand on lui a reproché d’avoir dit que dans quinze ans les températures de l’été 2003 nous apparaîtront douces : outre que cela n’avait rien de choquant, c’était profondément exact. Mais s’agissant de la grippe H1N1 cet appel à la sagesse de Roselyne Bachelot me semble faire un peu rapidement l’impasse sur le fait que le principal titre de gloire de cette nouvelle égérie aura été d’avoir terrassé une épidémie qui n’a pas eu lieu. On démontrerait sans doute aisément que ceux qui vilipendent l’imprévoyance du Gouvernement actuel sont ceux-là mêmes qui accusaient Roselyne Bachelot d’avoir dilapidé l’argent du contribuable.

Bref, et c’est la seconde leçon qu’il faudra tirer de la crise, on se demande où est passée la réflexion. Ce n’est pas récent, et il y a longtemps que l’émotion, l’à-peu-près, tiennent lieu d’analyse. Notamment dans les médias qui sont plutôt de ma tendance. À titre d’exemple j’ai toujours été partisan du mariage des homosexuels. Mais quand on me compare Christiane Taubira à Simone Veil, oubliant que faire adopter une loi n’est pas exactement le même exploit quand l’Assemblée y majoritairement favorable que quand elle y est hostile, je me hérisse. Mais je m’égare.

Ici, ce qui est caractéristique, et depuis maintenant des années, c’est que notre abord de la chose publique ne se fait plus que sur le mode de la stigmatisation, du scandale. On n’a pas de masques, c’est un scandale ; on n’a pas de tests, c’est un scandale ; on n’a pas fermé les frontières, c’est un scandale ; on n’a pas confiné assez vite, c’est un scandale ; Buzyn n’avait pas de stocks, c’est un scandale. Bachelot en avait, c’est un scandale. Des anomalies il y en a ; des erreurs, il y en a ; certaines sont des scandales. Mais ce n’est pas le sujet. Le sujet est de savoir ce qu’on espère obtenir en réduisant le discours politique à l’offuscation. Et cela me choque pour deux raisons au moins :
- La première est qu’on ne remettra pas de la vitalité dans le champ politique tant qu’on le réduira à un jeu pervers consistant à mettre son adversaire dans une situation où, quoi qu’il dise, on pourra le lui reprocher.
- La seconde, plus urgente encore, est qu’en éludant ainsi tout effort de pensée on se prive des moyens de comprendre ce qui se passe vraiment. Car il y a une anomalie : il existe des pays qui semblent gérer la crise avec des résultats meilleurs que la France ; et pourtant aucun e ces pays n’a appliqué la même stratégie. C’est cela qui devrait nous occuper, et non cette histoire de masques.


14 Messages

  • Ce qui se cache sous les masques Le 27 avril à 09:41 , par alexandra

    Bonjour Michel

    j’ai lu vos derniers posts merci merci d’avoir ouvert cette fenêtre Covid
    puis je en poster un extrait à quelques amis ? c’est :

    "on ne comprend cette histoire de masques que si l’on part du principe qu’il ne s’agit pas de se protéger mais de protéger les autres, et que c’est parce qu’on protège les autres qu’on est protégé ; alors que l’obsession des uns et des autres était de surtout trouver une astuce pour sauver sa peau. Et voilà que la réalité nous apprend, message inaudible, que notre seule planche de salut est la solidarité. Merveilleuse leçon."

    cela mériterait une lettre ouverte au moment où la qualité de masques qui sera vendue reste floue
    on a compris que le la citoyen.ne lambda continue sans les masques des soignants
    d’où la nécéssité du masque obligatoire pour tous

    cela avait été demandé par l’académie de médecine et ensuite le ministre a semblé temporiser et de toute façon on remaque que la classe politique se présente sans masque merci pour l’exemple donné !...

    à ma quatrième sortie pour acheter à manger j’ai pu remarquer que la moitié des gens ne portent pas de masques et ne respectent pas les distances rendant mon drapé de jersey-masque, inutile

    Continuez cher Michel bravo pour votre engagement

    en toute amitié, Alexandra


    Répondre à ce message

    • Ce qui se cache sous les masques Le 27 avril à 18:53 , par Michel

      Bonjour, Alexandra, et merci de ce commentaire.

      Tout ce qui est publié sur ce site est par définition libre d’accès et de copie, pourvu qu’on respecte les usages, bien sûr.

      Bien à vous,

      M.C.


      Répondre à ce message

  • maman se meure Le 11 avril à 10:30 , par bourmaud

    Bonjour
    Maman 92 ans est entrée à l hopital pour un bras cassé suite à une chute. elle y est depuis le 28 FEVRIER. Elle est maintenant atteinte du virus. j ’ai été prévenue il y a maintenant 9 jours. son état s’est dégradé elle est maintenant me dit on inconsciente depuis 4 jours et n’est plus réactive ; je l’ai vue par vidéo je lui ai dit que je l’aimais je ne sais pas si elle a entendu elle a fait un léger geste de la téte ; maman avait très peur de la mort je trouve que son agonie est longue ; lutte t elle ; je suis au désespoir de ne pas étre auprès d ’elle je le vis très mal ; ne pas la voir ne pas l ’accompagner je suis très proche de ma mère. pourquoi son départ est il si long. peut elle s’en rendre compte. elle ne sera pas habillé mais glissé dans un sac maman était très coquette.merci
    Nelly


    Répondre à ce message

    • maman se meure Le 12 avril à 12:04 , par Michel

      Bonjour, Nelly.

      Comment pourrais-je seulement imaginer que je pourrais atténuer votre souffrance ?

      Sur l’évolution elle-même, il y a bien peu à dire. On sait bien qu’une dame de 92 ans qui entre à l’hôpital se met en danger de ce seul fait : elle y risque des infections, une dénutrition, une grabatisation, etc. On sait bien aussi qu’un patient très âgé chute rarement sans raison, et que la cause de cette chute peut être un facteur déterminant d’évolution péjorative, ceci d’autant plus que même quand on la recherche avec beaucoup de soin il est habituel qu’on ne la trouve pas.

      Mais pourquoi vous dire cela, alors qu’il se passe tout autre chose ? Vous me dites qu’elle est atteinte du coronavirus. Je préfère vous le dire quand même pour en venir au point essentiel, le seul qui compte : votre mère est au bout de sa vie. Il faut garder en tête que la raison qui la conduit dans cet état n’a, en soi, pas d’importance, et il se peut fort bien que le virus n’y soit pas pour grand-chose : vous ne décrivez pas de trouble respiratoire majeur, et je me demande si l’infection, plutôt que d’être la cause essentielle, n’est pas le facteur décompensant qui la met dans cette situation.

      Reste que votre mère semble au bout de sa vie, et que si je comprends bien personne ne croit qu’elle puisse survivre. Et que du fait du confinement, vous n’êtes pas auprès d’elle.

      Mais cela peut vous expliquer ce que vous voyez. Car on ne vous dit pas qu’elle s’étouffe (et c’est une bonne chose) ; on vous dit qu’elle est inconsciente et non réactive. Cela demanderait à être nuancé, car vous dites avoir constaté qu’elle répondait à votre incitation ; bref nous ne sommes pas forcément dans l’évolution habituelle du coronavirus, et on ne peut pas se fonder sur ce que nous savons de la maladie pour s’expliquer ce qu’on voit. Ce pourrait être la raison pour laquelle l’évolution est plus longue que prévu.

      Ceci dit, voyons ce qui vous fait mal.

      Votre mère avait très peur de la mort. Et je comprends que cela vous fasse souffrir. Mais je dois vous rappeler que, quand on se trouve affronté à la mort, il se met en marche une foule de mécanismes psychologiques qui ont une vertu protectrice contre les terreurs que nous imaginons. Je vous en donnerai un indice qui me turlupine ces temps-ci. Je suis retourné prendre un poste à l’hôpital alors même que vu mon âge je fais partie des sujets à risque. Pourtant je ne suis pas quelqu’un de courageux. Comment se fait-il que j’aille travailler d’un cœur léger ? Il y a plusieurs explications ; notamment je veux bien qu’on me dise que c’est la preuve que je suis plus courageux que je ne pense. Mais je crois plutôt que, tout comme il fallait bien que le poilu, pour sortir de la tranchée, perde plus ou moins le sens des réalités, il se met en branle pour moi l’un de ces mécanismes protecteurs qui font que je ne comprends plus le risque que je prends. De même quand on meurt : on est toujours bien plus paisible qu’on ne le croit.

      Son agonie est longue. Attention : l’agonie n’est pas encore là ; l’agonie c’est ce qui démarre quand toutes les fonctions vitales tombent en panne, et une agonie qui dure n’est tout simplement pas une agonie. On est dans la phase qui précède, et la durée de cette phase est imprévisible. Cela signifie que, certes, votre mère n’a pas encore lâché prise, mais cela signifie surtout que le temps du lâcher prise n’est pas encore venu. C’est pourquoi son départ est si long.

      Je ne sais pas de quoi elle se rend compte. Mais je sais que vous n’avez pas le choix : vous devez partir du principe que le peu que vous pouvez faire pour elle revêt une importance majeure.

      Cela ne retire rien à votre souffrance, je le sais bien.

      Tout au plus vais-je essayer de vous rappeler que le devenir du mort n’a aucune importance pour lui. J’ai des idées très précises sur la manière dont je croirais bon que mes funérailles se passent, mais je n’en dirai pas un mot : la mort est l’affaire des vivants, et ils feront ce qu’ils voudront. Votre mère ne sera pas enterrée comme il faudrait ; c’est vous que cela fait souffrir, pas elle : elle n’en saura rien, n’en vivra rien.

      Mas encore une fois, c’est très insuffisant pour vous apaiser. Puisse cet espace de parole vous permettre au moins de dire votre détresse.

      Bien à vous,

      M.C.


      Répondre à ce message

  • Ce qui se cache sous les masques Le 4 avril à 03:22

    Merci beaucoup pour votre réponse au sujet des respirateurs. Je ne savais pas que les respirateurs n’ étaient pas tous les mêmes.

    Pour la Chloroquine je me suis mal exprimé .

    Je crois que son interrogation allait plutôt dans le sens où l’ exemple de l’ autorisation rapide, parce qu’ il y a urgence , de prescription d’ un médicament allait - elle permettre de sauter les étapes des essais thérapeutiques en cours des maladies aujoud’hui incurables ?)

    Merci à vous.


    Répondre à ce message

    • Ce qui se cache sous les masques Le 4 avril à 10:00 , par Michel

      Bonjour,

      Non, voue étiez très clair, et c’est pourquoi je vous ai répondu comme je l’ai fait.

      Dans tout essai thérapeutique se pose la question du rapport bénéfice/risque : dire qu’on fait un essai c’est dire qu’on n’en connaît pas le résultat. Il faut donc évaluer si les risques prévisibles sont proportionnés à l’effet attendu. On se ferait refuser l’essai de telle ou telle molécule terriblement toxique pour traiter une affection bénigne.

      Mais c’est un rapport ; tout dépend du bénéfice et du risque. Le pari de Pascal est une évaluation bénéfice/risque : si je parie que Dieu existe, cela ne me coûte que peu de chose. Si Dieu n’existe pas j’ai donc perdu peu de chose, mais s’il existe alors j’ai tout gagné. Et ceci reste vrai quelle que soit la probabilité que Dieu existe.

      Or, dans la situation dont vous me parlez les choses sont simples : la probabilité que cette dame survive à une infection par coronavirus est quasi nulle. Le bénéfice du traitement est donc potentiellement infini. Si le numérateur de la fraction est infini, on n’a que faire du dénominateur, et la question de savoir si la chloroquine est efficace, ou si elle est toxique, n’a tout simplement pas à être posée. Ne se pose que celle de la volonté de la malade, qui pourrait, elle, décider que c’est là une belle occasion de mettre un point final à ce qu’elle endure. Mais c’est un autre sujet.

      Bien à vous,

      M.C.


      Répondre à ce message

  • Ce qui se cache sous les masques Le 3 avril à 07:10

    Bonjour docteur,
    Que répondre à une patiente atteinte de SLA qui s’interroge sur le manque éventuel de respirateurs et sur l’ autorisation de prescription de la Chloroquine alors que la rigueur des essais thérapeutiques a volé en éclats ?
    Merci


    Répondre à ce message

    • Ce qui se cache sous les masques Le 3 avril à 19:10 , par Michel

      Bonjour, et merci de votre message.

      Je comprends bien votre question et l’inquiétude que vous partagez avec la malade dont vous vous occupez.

      Mais avant de vous répondre il faut sans doute préciser un point : il y a ce que je dirais à la malade, et il y a ce que vous lui diriez ; ce n’est pas la même chose. Il faudrait aussi en savoir davantage sur ce qu’elle a compris de sa situation et sur ce qu’elle en pense (dans la sclérose latérale amyotrophique il y a souvent des troubles intellectuels de diverses natures, qui ont d’ailleurs plutôt un rôle protecteur, leur permettant de ne pas trop penser à ce qui les attend). Enfin il faudrait connaître le stade de la maladie.

      Tout cela expliqué, que peut-on dire ?

      Bien sûr la crise actuelle fait que le nombre de respirateurs disponibles risque de devenir problématique : les stocks ne sont pas infinis, ils ne le seront jamais, et il va de soi que l’épidémie de coronavirus n’est pas la seule raison de mettre les gens sous respirateur. La question qui se pose donc est de savoir si, en cas de détresse respiratoire il se trouvera un respirateur disponible pour y faire face. Et je ne vais pas vous garantir que oui.

      Mais raisonnons un peu plus loin. Je suppose que votre patiente n’est pas actuellement hospitalisée. Or dans la maladie de Charcot la détresse respiratoire est un mode d’évolution fréquent, mais ce n’est pas obligatoire, et surtout les détresses respiratoires brutales et inopinées restent assez rares. Il faut donc distinguer deux questions :
      - La détresse respiratoire habituelle, qui est un trouble d’évolution volontiers rapide, sur quelques jours ou heures, ce qui laisse un peu de temps de réagir et de s’organiser, d’autant qu’en général, tout de même on la voit venir.
      - La détresse respiratoire brutale et inopinée, beaucoup plus rare, et pour laquelle je dois vous faire observer que vous n’avez pas de solution, tout simplement parce que le patient n’a pas le temps d’arriver à l’hôpital. La seule solution est de pouvoir anticiper, soit en maintenant le malade dans un lieu sécurisé (gâchant ainsi ce qui lui reste à vivre), soit en lui mettant à disposition un respirateur en réserve, ce qui est tout sauf commode, mais surtout illusoire car on ne sauverait pas grand-monde en branchant les gens sur un respirateur sans la moindre précaution.

      Ce que je suis en train de vous dire c’est qu’il y a dans la sclérose latérale amyotrophique des modalités évolutives sur lesquelles la seule solution est de faire l’impasse. Par contre si on considère les autres formes de détresse respiratoire, alors elles laissent un peu de temps pour s’organiser, et il n’est absolument pas question de se retrouver un jour dans une situation où aucun respirateur ne serait disponible pour elle ; ce d’autant plus que ce ne sont pas les mêmes matériels qui sont utilisés pour le coronavirus, de sorte que pour se trouver sans solution il faudrait imaginer une pénurie telle qu’on serait forcé de faire feu de tout bois. Nous n’en sommes pas là.

      Cela, c’est ce que je vous dis à vous. Ce que je lui dirais à elle dépend bien sûr de votre relation ; je me demande si le mieux ne serait pas de lui dire que les respirateurs dont elle pourrait avoir besoin ne sont pas menacés de pénurie.

      Sur la chloroquine, je ne sais pas. Mais c’est une autre question : je suppose que votre patiente se demande ce qui se passerait si elle était atteinte par le coronavirus. Ce que j’en pense vraiment, c’est que si la chose se produisait elle courrait un grand danger, traitement ou pas. Mais je ne verrais aucun inconvénient à la traiter d’office par chloroquine :
      - Non que je croie à l’efficacité du traitement : je n’ai pas d’opinion. Mais dans le doute je tenterais cette chance.
      - Non que je croie à son innocuité : là je suis formel, c’est un traitement risqué ; et il l’est encore plus dans la maladie de Charcot, où on peut voir des manifestations cardiaques. Mais là encore il serait légitime de prendre ce risque.

      Mais avant de dire quoi que ce soit, je me demanderais pourquoi la malade pose cette question. Vous pourrez me répondre que c’est évident, mais j’y insiste. Car le fait que cette question soit posée montre qu’elle s’inquiète. Or il se produit souvent dans de telles situations que les malades posent une question comme un écran qui leur sert à ne pas s’en poser de plus terribles. Il est fréquent de les voir s’angoisser sur un point somme toute pas si fondamental que ça, ce par quoi ils échappent à des angoisses encore pire. Il vous faut donc considérer ce point, essayer de voir dans quel contexte psychologique la question est posée, et en toute hypothèse ne pas vous presser de répondre : il y a des peurs qui protègent d’autres peurs.

      Je suis conscient de ne pas avoir pu répondre à votre question, mais peut-être ces quelques indications vous aideront-elles.

      Bien à vous,

      M.C.


      Répondre à ce message

  • Ce qui se cache sous les masques Le 2 avril à 12:54 , par unautre

    Bonjour, et bravo.

    Je crois qu’il y a les décisions que l’on aurait pu prendre plus tôt mais qui n’auraient probablement servi à rien : masques chirurgicaux pour les soignants (statistiquement inefficaces, préconisation du port de masques chirurgicaux aux citoyens (peut-être efficace mais pas dans les habitudes), décision plus précoce de confinement (difficile à faire accepter). Et l’anticipation du phénomène (nombre de cas, vitesse de propagation, soignants, locaux, matériel, médicaments, nécessité de maintenir une vie économique). Ces aspects étaient très prévisibles, et je ne sais pas pourquoi ils ne sont pris en compte qu’au dernier moment, et souvent par une initiative individuelle.

    Pour la connaissance du virus, vous avez raison, il y a cette anomalie. Evidemment, elle ne doit pas faire abandonner les précautions actuelles mais dont nous n’avons pas de preuve de la moindre efficacité. Cependant, l’étudier impliquerait de tout reconsidérer : la prévalence initiale du virus, le taux de propagation, une éventuelle sensibilité/résistance naturelle des individus au virus. De plus, les épidémiologistes s’entêtent à comparer les courbes de contaminations à partir d’une phase initiale analogue (nombre de cas par million d’habitant par exemple), alors qu’il faudrait rétroactivement caler les courbes sur une phase de fin de crise (nouvelles contaminations quotidiennes en dessous de 10%).

    Mais peut-être que l’anticipation fonctionne là : que fait-on de telles considérations ? Avons-nous les moyens de réfléchir ?


    Répondre à ce message

    • Ce qui se cache sous les masques Le 2 avril à 22:32 , par Michel

      Je ne sais pas. Ce qui m’importe le plus ce sont les mécanismes mentaux que nous voyons se mettre en place.

      L’évolution, pour faire soft, du discours gouvernemental mérite d’être étudiée, non d’un point de vue médical, mais d’un point de vue anthropologique. La quantité de bourdes dans la communication est trop phénoménale pour ne pas interroger pour elle-même, et on se fourvoie quand on n’y voit que malice ou politicaillerie. Ou plutôt on se prive de toute chance d’y voir clair.

      On commet la même erreur, je crois, quand on doute de leur sincérité. Placés dans une situation au sens propre incroyable, je crois qu’ils sont suffisamment déstabilisés pour se retrouver en position d’humains. Jusqu’à quel point, je ne sais pas ; pour combien de temps, je ne le sais pas davantage. Mais je suis sûr que nous devons en tenir compte.

      Mais dans l’autre camp, puisque camps il y a, je suis très préoccupé de voir le discours se réduire à des imprécations ; on ne sait plus que se scandaliser. Et on aurait tort de croire que ces scandalisations en chaîne ne sont que la conséquence de la situation épouvantable dans laquelle se trouvent les imprécateurs : la maladie est plus ancienne, elle était déjà évidence chez les Gilets Jaunes. Mais la crise que nous vivons permettrait, me semble-t-il, de l’étudier à l’état pur.

      Bien à vous,

      M.C.


      Répondre à ce message

      • Ce qui se cache sous les masques Le 2 avril à 23:23 , par Dom

        Je ne sais pas si ça s’applique exactement à la situation présente, mais j’avais bien aimé, dans une de vos réponses, cette idée qu’il faudrait peut-être se poser la question de la "rusticité".

        Peut-être en effet notre monde n’est-il plus assez "rustique". Peut-être avons-nous, aveuglés par une prospérité globale immense et soudaine, perdu le lien avec les exigences et les valeurs basiques de la survie de toute société humaine.

        Peut-être cela pourrait-il expliquer le "on veut vivre et pas survivre" tellement entendu dans les manifs du samedi depuis plus d’un an, et cette folle certitude que demain, comme si rien ne s’était passé, la priorité sera de "traquer les coupables" plutôt que de survivre (reconstruire) ensemble.


        Répondre à ce message

  • Ce qui se cache sous les masques Le 1er avril à 23:22 , par Dom

    Ah, j’étais sûre que vous aviez repris du service ! Et je suis sûre que la messe des paroisses, quand vous vous y remettrez, vous y trouverez un petit quelque chose resté masqué jusqu’alors.
    Merci.


    Répondre à ce message

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

| Plan du site | Mentions légales | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Haut de page | SPIP | ScolaSPIP
Gériatrie, soins palliatifs - Michel Cavey (Michel Cavey)
Directeur de publication : Michel Cavey