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La pénurie de solution hydro-alcoolique

vendredi 27 mars 2020 par Michel

Cette affaire de solution hydro-alcoolique est grave, mais pas peut-être au sens où nous le croyons.

Peut-être faut-il commencer par rappeler la problématique.

Depuis longtemps, on sait qu’il faut se laver les mains. Et nous le faisions comme tout le monde, à l’eau et au savon. Mais cela avait trois inconvénients :
- Le premier était, bien sûr, que c’est moins efficace que la solution hydro-alcoolique. Moins efficace, mais pas tellement : cela dépend surtout de la manière dont on se lave les mains, et ce n’est pas si facile à enseigner, encore moins à standardiser. Mais c’est efficace.
- Le second est que c’était ingérable : j’avais tenté un matin de faire l’expérience, faisant la visite du service en me lavant les mains dans les règles de l’art après avoir examiné chaque patient. À la fin de la matinée, j’avais passé une heure et demie à me laver les mains, et pourtant le service n’était pas très grand.
- Le troisième, à la fois futile et capital, c’est que quand une infirmière a passé sa matinée à se savonner les mains, sa peau commence à protester ; le plus agressif n’était d’ailleurs pas le savon mais les essuie-mains en papier.

Puis est venue la solution hydro-alcoolique. C’était beaucoup plus rapide, moins agressif. Au début nous l’avions regardée avec un peu de perplexité, flairant surtout la bonne affaire pour les fabricants. Mais la pression est venue très vite, notamment de la part des tutelles, qui surveillaient de près nos comportements : tous ceux qui connaissent un peu cette question sont familiers de l’indicateur ICALIN (ils ont osé), dans lequel l’un des critères de qualité est la consommation du service en solution hydro-alcoolique. Il n’y a pas de lobby derrière.

Du coup, la solution hydro-alcoolique est devenue un incontournable, l’un de ces objets sans lesquels on ne peut pas travailler.

Est-ce une bonne chose ? Probablement, et je ne vais pas dire que la solution hydro-alcoolique est une plaisanterie. Mais je voudrais faire quelques remarques.

1°) : Le principe actif de la solution hydro-alcoolique est l’alcool. Rien n’est plus simple à fabriquer, puisqu’il s’agit d’un mélange plus ou moins subtil d’alcools, de glycérine et d’un chouïa d’eau oxygénée.
- Je suis un peu surpris d’apprendre que l’alcool est une arme absolue contre les virus, à se demander pourquoi on a créé d’autres antiseptiques, une bonne revue se trouve à http://www.aly-abbara.com/livre_gyn_obs/termes/hygiene/antiseptiques_classification_caracteristiques.html
- L’alcool possède un délai d’action d’environ deux minutes, encore faut-il que la peau soit maintenue humide. Cela signifie que le coup de coton-alcool qu’on vous passe sur la peau juste avant de vous faire une piqûre n’a aucune chance de servir à quoi que ce soit. Ce qui d’ailleurs n’a aucune conséquence, comme le montre le fait que votre piqûre se passe bien, je n’ai jamais oublié cette vieille étude qui ne trouvait aucune différence entre le diabétique qui se pique dans les règles de l’art et celui qui se pique à travers le jean. Maintenant, essayez donc en pratique quotidienne de faire une piqûre à votre malade sans passer le coup de coton-alcool.
- Encore faut-il, pour se passer la solution, que la peau soit propre, ce qui suppose de s’être lavé les mains. Et respecter le délai d’action, ce que je n’ai jamais fait ni vu faire.

2°) : En tout, cas, cela signifie que si on n’a pas de solution hydro-alcoolique, il existe des alternatives, notamment l’alcool, tout simplement. Certes cela aura comme inconvénient qu’au bout de quelque temps les mains des soignants ressembleront à des tampons à récurer, ce qui fait qu’on ne peut pas s’en contenter sur le long terme ; par ailleurs le fait de décaper l’épiderme est propice aux infections. Mais, outre que nécessité peut faire loi, il y aussi d’autres antiseptiques, dont je ne saisis pas pourquoi on ne parle pas.

3°) : Je ne suis nullement en train de dire que la solution hydro-alcoolique est un non-sujet : outre que je ne connais pas suffisamment la question je n’ai pas de raison de mettre en doute les affirmations des scientifiques qui ont prôné son emploi. Mais il me semble que la crispation actuelle sur ce problème doit beaucoup au bourrage de crâne par lequel les ingénieurs qualité et les équipes opérationnelles d’hygiène hospitalière avaient réussi à nous persuader que sans solution hydro-alcoolique un service ne pouvait pas tourner. Et il me semble que cette affaire de pénurie de solution hydro-alcoolique n’est pas objectivement un sujet fondamental.

Par contre il faut se demander ce qu’elle nous dit.

Elle nous dit tout d’abord qu’au bout d’un mois d’usage un peu plus intensif que d’habitude, les établissements sont en rupture de stocks. Il n’y avait aucune réserve. Je ne crois pas, surtout compte tenu de ce que je viens d’écrire, que les Pouvoirs Publics auraient dû constituer des stocks stratégiques de solution hydro-alcoolique, ce n’est en rien leur rôle. Par contre ce rôle aurait été de mener une réflexion de fond sur la manière dont les établissements gèrent leurs stocks, ce qui supposait, car stocker a un coût, que les moyens leur en eussent été donnés. Soit dit en passant il en va exactement de même pour les masques : quand le gouvernement Hollande a décidé de réduire les stocks stratégiques de masques, il a eu raison ; mais il avait aussi décidé que ces stocks seraient gérés par les établissements et les entreprises, et c’est cela qui n’a pas été fait ; on suppose bien que, décentralisant opportunément cette question, il a oublié de décentraliser les financements. Bien entendu la question des stocks n’’a aucune raison de se limiter aux masques ou à la solution hydro-alcoolique, comme en témoignent les difficultés récurrentes d’approvisionnement en médicaments majeurs que nous avons vécues ces dernières années.

Elle nous dit aussi que notre système de production ne sait pas, ne peut pas, ne veut pas s’adapter. Rien n’est plus simple que de fabriquer de la solution hydro-alcoolique, j’en peux faire dans ma cuisine. Il est sidérant qu’en un mois cette question ne soit pas réglée. Même si je crois qu’on aurait tort de sous-estimer les difficultés logistiques, cela dit quelque chose d’important sur nos réelles capacités industrielles.

Elle nous dit enfin, et peut-être surtout, que les professionnels du soin ont raison de voir dans cette histoire de solution hydro-alcoolique une manifestation éclatante de leur délaissement et du mépris dans lequel ils sont tenus. Non, je ne crois pas que la présence ou l’absence de solution hydro-alcoolique soit une question de vie ou de mort. Pas plus que les masques. Le risque auquel les soignants doivent faire face, c’est à la surexposition du virus dans leur lieu de travail, et il faudrait des mesures draconiennes, irréalisables en pratique, pour les en protéger. Cette histoire est symbolique. Ce qu’elle nous dit c’est qu’on ne va pas se donner la peine de faire pour eux un petit geste pour tâcher d’éviter ce qu’on peut. Et pourtant, au vu des fortunes qu’on se prépare à injecter (il le faut) pour sauver l’économie, ce petit geste coûtait si peu.

On nous a conduits à élever la solution hydro-alcoolique au rang d’un principe religieux. Le fallait-il ? je ne sais pas. Mais quand on crée une religion on se crée du même coup des devoirs envers ses fidèles. Et quand on méprise les symboles ils se vengent.


4 Messages

  • La pénurie de solution hydro-alcoolique Le 28 mars à 10:22 , par Dom

    Nous n’apprendrons rien d’autre que ce que nous savons depuis toujours :

    - que la peur révèle le meilleur et le pire de l’Homme ;

    - que nous sommes bien fats de penser que nous pourrions être maîtres de nos destins ;

    - que nous ne tirerons évidemment aucune leçon de ce que nous sommes en train de vivre - le "progrès de l’Humanité" est une construction mentale qui ne vaut que par temps relativement calmes et prospères.

    Il en restera seulement, et immensément, les vrais, beaux, et forts instants de vie anonymes, qui disparaîtront des mémoires comme ils ont éclos.


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    • La pénurie de solution hydro-alcoolique Le 28 mars à 12:37 , par Michel

      C’est bien ce que je crains.

      Mais si j’ai ouvert ce nouvel espace, auquel je songe depuis si longtemps, c’est parce que je crois que nous sommes coupables de ne pas parler. Peut-être avons-nous les moyens de faire entendre des voix qui contribuent à faire que cette crainte ne se réalise pas. Au moins aurai-je essayé.

      Bien à vous,

      M.C.


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  • La pénurie de solution hydro-alcoolique Le 27 mars à 13:41 , par MERCIER Joël

    Bonjour Monsieur
    Il y a de nombreuses années que je vous connais et que j’ai cotoyé dans des listes comme par exemple sur Yahoogroupes ou autres messagerie de professionnels de santé et plus particulièrement sur les sujets Soins Palliatifs.

    Merci pour cette étude du lavage des mains et de l’utilisation des gels hydro-alcooliques à laquelle j’adhère totalement ( étude bien sûr) et qu’il est bien dommage encore une fois, d’attendre un problème majeur et mondial à ce jour pour faire découvrir ou redécouvrir le bienfait de l’hygiène pour soi et pour les autres ???
    Malheureusement j’ai peur que nous ne soyons pas au bout de nos peines dans cette pandémie qui va ou qui touche déjà des contrées dépourvues ne serait ce que de savon et d’eau pour l’hygiène élémentaire et en raison des manques que nous pouvons constater dans nos villes dites civilisées et avec tous les moyens de communications à sa disposition ???

    En espérant pouvoir sortir un jour de ce désastre qui je pense devra nous faire revenir à des conduites de vie en harmonie avec la nature qui nous entoure et qui est meurtrie, pillée, vidée de ses ressources depuis de trop nombreuses décennies...!!!???
    La seule bonne chose de positive c’est que pendant cette catastrophe notre planète Terre respire un peu. C’est même à se demander si ce n’est pas un signal fort de cette nature pour nous imposer cette dure épreuve pour nous faire toucher du doigt que l’Homme pille ses pauvres ressources restantes.
    Merci infiniment et en espérant nous rencontrer ici ou ailleurs.

    Portez vous bien
    Respectueuses salutations
    Joël MERCIER
    Infirmier coordonnateur d’appui
    Réseau de SP "Cécilia" de SOISSONS 02200


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    • La pénurie de solution hydro-alcoolique Le 28 mars à 09:52 , par Michel

      Bonjour, Joël, et merci de ce message, que je partage intégralement.

      Oui, je crois (mais, vous savez, c’est ce qui m’a décidé à ouvrir ce nouvel espace : je me reproche depuis longtemps, puisqu’il semble que je fasse partie des gens qui savent un peu penser, de ne pas prendre la parole davantage. Cette crise est l’occasion d’essayer.) que nous ferions bien d’utiliser le temps qui nous est donné pour réfléchir vraiment à ce qui se passe. Et je suis choqué de l’énergie qui se perd en polémiques. On n’a pas de masques, c’est un scandale. On n’a pas de gel, c’est un scandale. On n’a pas fermé les frontières, c’est un scandale. On n’a pas de tests, c’est un scandale. On n’a pas de chloroquine, c’est un scandale. Peu importe la polémique pourvu qu’on polémique. Aujourd’hui c’est : on trie les malades, c’est un scandale.

      Je ne dis pas que tout va bien. Loin de là. Il y a beaucoup de choses que je ne comprends pas, et je crains que les décisions ne soient pas toujours faciles à justifier. Mais nous voyons bien que s’offusquer est devenu un mode de pensée.

      Or nous ne voyons aucun inconvénient à fustiger l’amateurisme (enfin, c’est vite dit) de nos décideurs tout en nous flattant d’avoir enfin élu des gens qui venaient de nulle part. Imaginez dans quel état nous serions si le rêve des Gilets Jaunes s’était réalisé.

      C’est donc à nous de réfléchir à ce qui est en train de se passer. Non point à l’épidémie, qui n’est que l’occasion. Mais à ce que nous sommes. Y compris bien sûr politiquement. Les Nostradamus qui nous prédisent l’apocalypse se trompent : ce qui se produit n’est pas l’apocalypse mais les plaies d’Égypte, auxquelles le Pharaon aurait mis fin en une seconde s’il avait su les lire.

      D’où quatre axes :
      - Que sommes-nous en train d’apprendre sur nous-mêmes ?
      - Comment allons nous gérer la crise des pauvres (j’y inclus les pays pauvres) ?
      - Cette crise est, comme vous le soulignez, un avertissement sans frais : pour des raisons climatiques la manière dont nous allons devoir vivre est, au moins sur le plan économique, plus proche de ce que nous vivons actuellement que de ce que nous vivions avant.
      - Et, last but not least, quelles luttes allons-nous devoir mener pour que ces leçons ne soient pas oubliées ? Je veux dire, mais c’est un simple exemple, qu’il serait temps de réfléchir à une nationalisation intégrale du système de santé.


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