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La mort, un acte social

Inédit. Cet article a été revu le 21 janvier 2012

lundi 29 août 2005 par Michel

Pourquoi les suicides sont-ils si souvent spectaculaires ?

Tous les médecins connaissent l’existence de produits simples, faciles d’accès, en vente libre, certains d’ailleurs ne sont même pas des médicaments, qui vont procurer à qui les prend un décès rapide, efficace, confortable. Cette information est aisément disponible à quiconque veut s’en donner la peine.

Oui, mais ce sont les médecins qui la possèdent ; et ils ne la donnent pas. Et puis, l’information est disponible, mais il faut encore avoir les moyens de la chercher.

Tout cela est vrai ; et cependant cela ne suffit pas à expliquer ce que nous voyons. Il y a au moins trois anomalies qui demandent à être discutées.

1°) : Quand je dis que l’information est aisément disponible, je veux dire qu’elle demande dix minutes de recherche sur Internet, et qu’il suffit d’un livre de toxicologie pour apprendre tout ce qu’il faut. Dire cela permet de me rétorquer aisément que mon propos est irréaliste : tout le monde n’a pas accès à Internet, et tout le monde n’a pas les moyens de penser à se procurer un livre de toxicologie. C’est tout à fait exact, mais à deux réserves près :
- Il ne faudrait pas sous-estimer l’intelligence de nos concitoyens : si mon propos est élitiste sa réfutation pourrait bien s’avérer un peu méprisante.
- Même les suicidants dont l’environnement culturel les rend parfaitement aptes à accomplir cette démarche intellectuelle de bon sens n’y recourent pas. Même ceux qui côtoient des médecins qui militent pour le droit au suicide ou à l’euthanasie n’y recourent pas.

2°) : Aux Pays-Bas, l’euthanasie bénéficie d’un cadre légal ; on connaît donc le mode opératoire, d’autant que ces scènes ont été filmées. Le médecin procède par l’injection successive de deux produits, le premier visant à faire perdre conscience au sujet, le second à provoquer directement la mort. Je reviendrai sur les implications symboliques de cette procédure ; mais on peut dès à présent se demander pourquoi on a choisi de recourir à une technique aussi compliquée, alors qu’on peut parfaitement procéder par voie orale et avec un seul toxique.

3°) : Ceux qui militent pour le droit au suicide ou à l’euthanasie disent qu’ils le font par raison et par logique. Faisons-leur crédit sur ce point : mais alors on peut attendre d’eux qu’ils fassent preuve de logique et de raison tout au long de leur démarche. Et ce que la physiologie enseigne, c’est que parmi les chemins qui conduisent à la mort, les plus pénibles ne sont pas ceux qu’on croit. Il est des spectacles terribles pour celui qui découvre le corps ; cela ne dit rien sur ce que le suicidant, lui, a ressenti, seule chose pourtant qui devrait compter. Au demeurant il faut singulièrement méconnaître l’intensité des souffrances du déprimé pour s’imaginer que c’est le mode opératoire de son suicide qui va l’arrêter ; cela nous nous le figurons parce que nous n’avons aucune idée de ce qu’est la dépression, que nous avons tendance à juger à l’aune de nos petits coups de blues passagers.

Non. Si les suicides sont spectaculaires, ce n’est pas pour des raisons techniques. Il faut en chercher une autre.

Mourir, c’est parler :

Parmi les textes fondateurs de la civilisation occidentale, l’un de ceux où l’on meurt le plus est incontestablement l’Iliade. Rien d’étonnant à cela, puisqu’il s’agit d’un des massacres les plus célèbres de l’Histoire.

Naturellement, le regard porté par Homère sur la mort est un peu biaisé, puisqu’il parle de morts violentes, au combat, chez des soldats qui s’y attendaient et a priori assumaient ce risque. Cependant son témoignage n’est pas si dépourvu d’intérêt que cela.

Il faut d’abord observer qu’Homère adopte, vis-à-vis des récits de mort, deux points de vue différents.

Il se place le plus souvent du côté du meurtrier, du côté de celui qui donne la mort, et donc voit l’autre mourir. Il montre en somme non comment on meurt mais comment on est tué. Son discours est alors complètement dépourvu de tout affect ; le regard porté sur la scène est celui du chirurgien ; ou plutôt du médecin-légiste :

« Mérion, quand il l’atteignit dans sa poursuite, le frappa à la fesse droite. Perçant en avant à-travers la vessie, au-dessous de l’os, la pointe ressortit. Phéréclos tomba à genoux en gémissant, et la mort l’enveloppa ».

Cependant Homère s’attarde sur trois décès, qui seront décrits de façon radicalement différente, et dans une sorte de crescendo. Ce sont trois morts de héros, trois morts liées les unes aux autres, puisque, successivement, Sarpédon est tué par Patrocle, Patrocle par Hector et ce dernier par Achille. Et ces morts sont décrites à dessein : car les coups mortels ne sont ni plus ni moins graves que ceux qui partout ailleurs dans le récit engendrent le leitmotiv : « Untel tomba face en avant, et sur lui ses armes retentirent ». Homère prend même la précaution d’écrire :

« De part en part à travers le cou tendre, la pointe passa : mais la trachée, le frêne ne la coupa point de son bronze lourd, afin qu’Hector pût répondre quelques mots à Achille. »

C’est, dire assez l’importance que l’auteur attache à la scène qui suit et aux propos tenus par les mourants.

Sarpédon est frappé brutalement, « là où le diaphragme enveloppe le cœur compact ». Il tombe « comme un chêne tombe », et cependant la mort n’est pas instantanée. Homère note que le mourant « exprimait d’ardents souhaits ». En fait le discours de Sarpédon est très bref : il s’adresse à son ami Glaucos pour lui demander de veiller à ce que son corps ne soit pas profané pas les Achéens. Propos somme toute intéressés, si l’on peut dire, mais qui ont cependant une portée plus vaste. Car l’argument de Sarpédon est que ce serait pour Glaucos « un opprobre et une honte de chaque jour » s’il ne le faisait pas. En somme Sarpédon rappelle Glaucos à son devoir et tout en se recommandant à lui il recommande en quelque sorte Glaucos à lui-même : il double ses dernières volontés d’un testament spirituel.

De ce fragment de texte, on peut tirer des conclusions particulièrement importantes. La première, et la plus simple, c’est que les héros, les âmes nobles, ont le privilège de voir la mort venir. La seconde, c’est que ce privilège leur est donné pour qu’ils puissent parler à leur entourage. La troisième, c’est que leur discours vise à donner aux vivants une indication sur ce qu’ils doivent être. Comme si, adossés à leur mort, ils se voyaient attribuer le droit de regarder le monde avec les yeux du dieu.

La mort de Patrocle est l’occasion, cette fois, d’un dialogue plus consistant entre la victime et son meurtrier. C’est qu’Hector triomphe, ce en quoi il ne se distingue nullement des autres héros ; la différence est qu’il se vante quand il s’attribue le mérite de la mort de Patrocle, et qu’il se trompe quand il imagine que ce dernier a été victime de quelque trahison de la part d’Achille. La réponse de Patrocle a au fond la même finalité que le discours de Sarpédon : il s’agit de porter sur les choses un regard qui les restitue dans leur vérité. Mais elle a une autre fonction, bien plus importante :

« Encore un mot, pourtant, et mets-le dans ton âme : tu n’as plus longtemps toi-même à vivre. près de toi, déjà, se dressent la mort et le sort puissant : et tu es dompté par la main d’Achille, l’irréprochable Eacide ».

En somme, du lieu d’où il parle, Patrocle est en mesure de prophétiser. Ce dont il témoigne, c’est d’une communication avec l’au-delà, Patrocle mourant s’exprime comme s’il était déjà mort. Son rôle est de porter aux vivants le message du monde des morts, du monde des dieux. Tout comme Sarpédon voulait dans ses derniers mots organiser le monde, ainsi Patrocle veut rappeler à Hector que le monde obéit à des lois qui le surpassent.

La mort d’Hector est encore plus imposante, même si elle est ouvertement mise en relation avec celle de Patrocle ; il suffit de noter que l’expression utilisée pour raconter le trépas proprement dit est l’exacte répétition de ce qui fut dit pour Patrocle.

D’abord, Hector, lui, voit la mort venir de loin, peut-être en partie à cause de l’oracle de Patrocle.

« Hector comprit en son âme et s’écria : « Hélas, certainement, les dieux m’ont appelé à la mort ! »

Mais il ne s’attarde pas à se lamenter sur son sort :

« Pourtant, ne périssons pas sans courage, ni sans gloire, mais après quelque grand exploit, qui passe même à la postérité. »

Ensuite il tente de négocier avec Achille pour que ce dernier, renonçant à toute vengeance, respecte son corps. C’est là encore une phase dans laquelle le mourant essaie d’obtenir une réorganisation de ce monde qu’il est en train de quitter. Cette fois la négociation échoue, mais cela n’enlève rien au fait que la position d’Hector est la bonne :

« Les dieux sont mécontents de toi, (que) lui-même (Zeus), plus que tous les immortels, s’irrite parce que, dans ta fureur, tu gardes Hector près des vaisseaux recourbés, au lieu de le rendre. » Là encore, le mourant dit parole d’oracle.

Et tout comme Patrocle, il va pouvoir prophétiser :

« Prends garde maintenant que les dieux ne s’irritent contre toi à cause de moi, le jour où Pâris et Phébus Apollon te perdront près de la porte Scée ».

Ce qui nous est signifié dans ces pages c’est que le héros mourant se voit conférer le pouvoir de parler, et la mission de le faire. Il ne se passe guère autre chose, après tout, dans ces récits où sur son lit de mort le vieux père donne aux survivants ses dernières consignes. La difficulté dans laquelle nous sommes est que de nos jours le testament, les dernières volontés, n’ont plus trait qu’à l’organisation des funérailles et à l’attribution des biens. C’est oublier que le mot même de « testament » a la même racine que le mot de « témoignage », et que les dernières volontés peuvent, pourraient, devraient consister dans un regard porté sur ceux qu’on va laisser. Le don de prophétie accordé à Patrocle et Hector indique que ces derniers parlent de la part des dieux, au nom des dieux, avec l’autorité des dieux ; le rôle du mourant peut être pensé comme étant d’établir un pont fugace, ténu, entre le monde des hommes et celui du divin.

Pourquoi rappeler ces vieilles histoires ? Parce que nous n’avons pas changé.

Ce qu’Homère nous raconte est au fond très simple : l’agonisant, parce qu’il agonise, participe du monde des vivants mais aussi du monde des morts. De cette position où il a en quelque sort un pied dans les deux mondes, il reconstitue l’espace d’une fraction d’instant le pont mythique, la liane sacrée, l’arbre prodigieux qui, au temps dont nous parlent les mythes, unissait le ciel et la terre. La porte des cieux s’entrouvre et le mourant est en position de nous faire voir un peu du monde divin, de nous en dire quelques mots, de nous en envoyer quelques grâces.

Et cela, nous l’attendons tous de nos mourants ; et nos mourants essaient tous de nous le donner.

Que faisons-nous, quand nous nous assemblons en cercle autour du lit de mort ? Certes nous soutenons, nous accompagnons, nous ne laissons pas seul. Mais bien plus encore nous écoutons. Notre obsession est de saisir le dernier geste, la dernière parole, le dernier message. La dernière prophétie. La dernière bénédiction.

Et ce que le mourant donne à voir, c’est son désir de rassembler autour de lui ceux auxquels il tient, et de leur transmettre ce qu’il possède, matériellement, certes, mais aussi spirituellement, échappant ainsi à l’impuissance qui va l’envelopper. Ce qui se profile derrière cela, c’est un rôle thaumaturgique : se tenant au seuil de deux mondes, le mourant s’investit symboliquement des pouvoirs de l’au-delà et procède à une réorganisation, une remise en ordre, une recréation de cet ici-bas dont il va se séparer. Et nous validons ce rôle en mettant en scène, au besoin contre l’évidence, l’unité et l’harmonie de la famille rassemblée.

Faut-il que le mourant parle ?

Le mourant a un rôle capital : c’est de parler. Mourir est un discours.

Mais ce sont là des fantaisies, des scories, des relents du vieux paganisme, que l’humanité contemporaine, logique, rationnelle, se doit de ridiculiser avant de leur faire une chasse impitoyable.

Cela n’est pas sûr.

D’abord parce qu’on a grand tort de mépriser les symboles : sur quoi compte-t-on fonder une éthique si on entend se passer de symboles ?

Mais bien plus encore parce que ces fantaisies sont bel et bien celles que nous constatons tous les jours, et de toutes parts. Le clivage n’est probablement pas entre ceux qui acceptent les symboles et ceux qui les refusent, mais entre ceux qui les voient et ceux qui ne les voient pas.

Relisons maintenant ce que nous disions de l’euthanasie hollandaise.
- Pourquoi utiliser la voie injectable, alors qu’on pourrait tout aussi bien procéder par voie orale ? Il y a au moins une hypothèse : c’est que l’injection suppose le recours à un tiers qui injecte : la présence de l’autre est ainsi rendue nécessaire. Pourquoi diable ? Sommes-nous sûrs que celui qui se trouve ainsi en position de témoin est là pour témoigner devant la justice ? Ou bien ne s’agirait-il pas d’un autre témoignage ?
- Que disent les deux drogues utilisées ? La première est un sédatif. On en comprend bien la nécessité. Mais à dose convenable cela suffirait ; on peut même aisément faire remarquer que, la tolérance du patient aux sédatifs étant très variable, il vaudrait mieux injecter une dose massive, de peur qu’il ne vive quelque chose de la seconde phase ; mais ce n’est pas ainsi qu’on procède, il faut de la modération en tout, et même l’euthanasie fait dans la dentelle. Quant à la seconde drogue c’est souvent un produit paralysant. Pourquoi faire si compliqué ? On a du mal à se défendre de l’idée que ce mode opératoire vise à garantir à l’entourage qu’il ne verra pas le mort se lever. Si elle n’avait pour but que de tuer un malade, la technique hollandaise d’euthanasie serait infiniment plus rationnelle ; si elle est ce qu’elle est c’est probablement parce qu’elle est aussi un discours tenu aux vivants.

Et comment le suicide ne serait-il pas, plus encore que la mort « naturelle », un discours ?

Nous ne savons pas penser le suicide autrement que comme une parole qui nous est adressée. Ce point semble acquis en ce qui concerne les tentatives de suicide, dont nous disons communément qu’elles sont des appels à l’aide. Mais cela ne suffit pas : le suicidant, n’est pas quelqu’un qui se tait, c’est quelqu’un qui annonce qu’il se tait. Et s’il est bien difficile d’envisager son propre suicide, c’est parce que, plus encore que la mort « naturelle », il nous enferme dans une contradiction : l’acte que je poserais en me donnant la mort ne prendrait sa valeur plénière qu’à cause de la réaction qu’il déclencherait chez les autres, réaction à laquelle je n’assisterais pas.

Il est possible que certains suicides échappent à cette conjoncture. Il est possible en particulier que ceux qui sereinement prennent congé de la vie n’aient aucune intention de dire quoi que ce soit. Mais on se demande pourquoi alors ceux-ci feraient autre chose que quitter l’existence sur la pointe des pieds, avec juste ce qu’il faut de technique pour réussir, et juste ce qu’il faut de discrétion pour n’être pas dérangé.

Quant aux vrais déprimés, les mélancoliques qui commettent les actes suicidaires les plus sévères, si leur mode opératoire est volontiers terrible c’est pour une part parce que leur souffrance est telle que n’importe quelle mort leur est une délivrance. Mais c’est d’autre part parce que le véritable délire de dévalorisation dont ils souffrent les amène à voir leur mort comme un juste châtiment, dont l’horreur doit être aussi grandiose que les crimes qu’ils s’imputent. Dans cette dernière mesure, le suicide redevient une proclamation faite à la face du monde.

Bref, et sauf quelques exceptions l’acte suicidaire dit quelque chose, qu’on repère aisément à tout ce qu’il contient d’inutile. Parce que l’homme est un animal social, il ne peut quitter la société de ses semblables que par un acte social. La mort est un discours, et le suicide n’échappe pas à cette nécessité. Mon suicide n’est pas mon suicide, et il ne m’appartient pas.

Socialité de la mort :

Il n’y a pas de quoi s’étonner de parvenir à cette conclusion : la mort n’a jamais cessé d’être un acte social. Dans toutes les civilisations cette mort est mise en scène selon un rituel très précis, et nous venons de voir que la nôtre n’y échappe pas ; mieux : le rituel ne se voit nulle part mieux que dans les actes effectués au nom, croit-on, de la plus pure rationalité.

C’est qu’il fallait une singulière naïveté pour ne pas voir que ma mort n’est pas ma mort.

Ma mort est le lieu de deux événements : il y a l’événement par lequel je perds la vie, et il y a l’événement par lequel mon entourage me perd. Ces deux événements n’ont de commun que leur simultanéité, à telle enseigne que la mort de l’autre ne m’apprend rien sur la mort de moi. La mort est une séparation, et le fait que l’événement soit plus radical pour moi que pour ceux qui vont me survivre n’entame en rien son caractère collectif.

Il y a donc une absurdité à prétendre que je suis seul concerné par ma mort. On pourrait plus solidement prétendre que le raisonnement d’Épicure vaut toujours : un événement ne me concerne que dans la mesure où je peux me l’approprier, et cette appropriation suppose, pour avoir lieu, que j’y survive. C’est pourquoi tant que je suis vivant la mort n’est pas là, et que quand la mort est là je ne suis plus vivant : la mort n’est rien pour le vivant, ma mort ne me concerne pas. Elle ne me concerne pas plus que mon enterrement, auquel je serai le seul à ne pas participer.

Mais alors il suit de tout cela que, contrairement à ce qui se dit, j’ai des comptes à rendre quant à ma mort. Elle ne m’appartient pas, je n’en fais pas ce que je veux, je n’en suis pas libre. J’ai un rôle à jouer. Et c’est une autre raison pour ne pas écourter inconsidérément la fin de vie : il s’y joue quelque chose de capital.

Ce qui est en jeu ici c’est probablement la limite de l’individualisme. Il est étrange en effet d’observer que les partisans de l’euthanasie se recrutent préférentiellement dans le peuple de gauche, dont toute la culture est orientée vers le caractère collectif de l’humanité. On ne saurait mieux mettre en évidence l’un des drames de la civilisation occidentale : elle a offert à l’humanité tribale ce merveilleux apport qu’est la conscience individuelle. Mais cet individualisme une fois mis au monde, elle ne sait qu’en faire, et nous en constatons les dégâts tous les jours.


2 Messages

  • La mort, un acte social Le 30 septembre 2009 à 14:17 , par Françoise

    Bonjour,

    Tout d’abord, je vous remercie de partager votre travail, vos réflexions, votre expérience sur ce site que je découvre.

    En ce qui concerne cet article, une grande partie de votre pensée me touche, mais je ne partage pas la totalité de votre analyse :

    "Quant aux vrais déprimés, les mélancoliques qui commettent les actes suicidaires les plus sévères, si leur mode opératoire est volontiers terrible c’est pour une part parce que leur souffrance est telle que n’importe quelle mort leur est une délivrance. Mais c’est d’autre part parce que le véritable délire de dévalorisation dont ils souffrent les amène à voir leur mort comme un juste châtiment, dont l’horreur doit être aussi grandiose que les crimes qu’ils s’imputent. Dans cette dernière mesure, le suicide redevient une proclamation faite à la face du monde."

    Mon expérience, en matière de suicide, est certes (et fort heureusement) limitée à un seul cas : mon mari. Cependant, il me semble que le "vrai déprimé, mélancolique" ne cherche pas tant la mort, que l’absence de souffrance et qu’il finit par aboutir au suicide faute d’avoir trouvé une autre solution de se délivrer de sa souffrance. Il n’y a pas forcement de châtiment associé, et si les hommes se pendent volontiers en France, ce n’est, à mon sens, pas par volonté d’afficher leur mort, mais encore une fois, faute d’autre solution.

    Le commun des mortels n’a pas accès aux médicaments qui permettent une mort douce et certaine. Il ne sait pas comment se les procurer sans donner l’alerte ; il craint de "se rater".

    Pour l’homme dépressif, sa dépression lui pèse tellement qu’elle l’empêche même de sortir dans la rue. Alors, aller dans une pharmacie... Et lorsqu’il consent à avaler les petites pilules prescrites par le médecin, il peut arriver que le premier effet ressenti soit une levée des inhibitions et non une levée du voile gris qui obscurcit sa vie.

    Mon mari m’aimait, il aimait ses enfants, il nous a demandé de lui pardonner pour ce qu’il faisait. Dans sa lettre, il n’est déjà plus là ; il parle de lui au passé. Il était vivant lorsqu’il écrivait, et se projetant dans la mort, puisque me parlant au passé... Chose étrange. I

    l est parti en s’excusant de tout le mal qu’il allait nous faire...

    Et, j’ai beau avoir retourné cet acte en tous sens depuis 7 ans, je n’arrive pas à lui attribuer le moindre sens.

    Cette mort ne s’insère pas dans la communauté qui demeure interdite devant un tel acte, ayant du mal à plaindre le mort qui est en même temps un meurtrier que l’on ne peut plus châtier.

    Le suicide est inacceptable socialement.

    Pardonnez mes propos qui manquent de cohérence, il s’agit juste d’une réaction "à chaud".

    Merci encore de ce partage d’expérience. Votre chemin ne doit pas être facile tous les jours, aussi j’admire votre engagement.

    Pensées amicales,


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    • La mort, un acte social Le 1er octobre 2009 à 22:45 , par Michel

      Bonsoir, Françoise, et merci de votre précieux, et sans doute coûteux témoignage.

      Notre désaccord n’est je crois qu’apparent, et repose sur un malentendu.

      Les médecins de ma génération ont appris qu’il y avait trois sortes de dépression :
      - La dépression réactionnelle, dont l’exemple est le deuil : je suis triste parce qu’il m’est arrivé une catastrophe.
      - La dépression névrotique, dans laquelle la tristesse du sujet semble hors de proportion avec ce qui la cause, et qui pourrait être comparée à un mal-être (pardon pour le schématisme).
      - La mélancolie, qui est un trouble psychotique, équivalant à un délire de dévalorisation. D’ailleurs il y a des mélancolies délirantes. C’est rare, et très particulier ; Quand on lit dans le journal qu’un forcené a tué sa femme et ses quatre enfants avant de se faire justice, il y a gros à parier que c’était un mélancolique qui se figurait qu’il était le pire des hommes, tellement mauvais que même mort il arriverait à faire souffrir sa famille, de sorte que la seule manière de la protéger est de la tuer. Au maximum de ce délire il y a le syndrome de Cotard, dans lequel le patient est persuadé qu’il n’existe pas.

      Bon, depuis une trentaine d’années ce schéma est passé de mode. Je ne suis pas psychiatre, et je ne sais pas si cet abandon est une bonne chose, j’ai le sentiment tout de même qu’on y reviendra.

      Ce dont je parlais c’est de la mélancolie ; les autres dépressions en tout cas sont d’une autre nature et relèvent d’autres mécanismes.

      Et puis il y a d’autres situations. Il ya des gens que la vie n’intéresse pas ; il y a des gens qui ne se remettent pas d’une blessure, il y a... Dans le vieux schéma je tendrais à les classer dans les dépressions névrotiques.

      Bref, ce vieux schéma n’est peut-être pas complet.

      S’agissant du suicide il faut retenir que le risque est maximum chez le mélancolique, moindre dans les autres formes ; moindre ne veut pas dire nul, malheureusement.

      Et comme vous dites, le suicide vise toujours à échapper à la souffrance. Mais il me semble qu’il ne vise pas que cela.

      Vous écrivez :

      si les hommes se pendent volontiers en France, ce n’est, à mon sens, pas par volonté d’afficher leur mort, mais encore une fois, faute d’autre solution.

      Le commun des mortels n’a pas accès aux médicaments qui permettent une mort douce et certaine. Il ne sait pas comment se les procurer sans donner l’alerte ; il craint de "se rater".

      Sans doute ; mais je ne suis pas totalement persuadé.

      D’abord parce que si on passe une nuit dans un service d’urgences on va constater qu’il y a un nombre impressionnant de "suicides manqués" pour lesquels le suicidant ne s’est pas trompé de produit, et à peine de doses. Le savoir en matière de suicide est plus répandu qu’on ne pense.

      Ensuite parce que beaucoup de suicidants déploient une grande ingéniosité (et une grande énergie) pour parvenir à leurs fins ; or les données nécessaires se trouvent en quelques secondes sur Internet.

      Cela ne vaut pas pour tout ni pour tous, bien sûr. Mais cela m’incite à penser que dans le suicide se joue aussi autre chose.

      Après il va de soi que je ne sais rien du suicide, et que je parle avec l’idée que j’ai de ce que serait le mien. C’est maigre.

      Et lorsqu’il consent à avaler les petites pilules prescrites par le médecin, il peut arriver que le premier effet ressenti soit une levée des inhibitions et non une levée du voile gris qui obscurcit sa vie.

      Je ne sais pas. On a parlé de cette levée d’inhibition, puis on a dit qu’elle n’existait pas, puis on en reparle...

      Et, j’ai beau avoir retourné cet acte en tous sens depuis 7 ans, je n’arrive pas à lui attribuer le moindre sens.

      Rien. Il ya des souffrances indicibles qui ne reposent sur rien, ou sur rien de communicable. Souvent ce n’est pas un secret, et même celui qui souffre ne peut dire de quoi il souffre. Mais il souffre.

      Merci de votre confiance. J’aimerais pouvoir vous aider à parvenir à la paix.

      Bien à vous,

      M.C.


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