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Préalables à une psycholologie du sujet âgé

Un texte pour la formation des bénévoles

mercredi 10 septembre 2014 par Michel

LIMINAIRE

Il y a un gros malentendu au sujet de la gériatrie.

La gériatrie c’est la médecine du sujet âgé ; soit. Mais qu’entend-on par là (et qu’est-ce qu’un sujet âgé ? On verra que la définition n’est pas simple) ? Du point de vue médical, on pourrait dire que la gériatrie commence lorsque la pratique médicale doit commencer à tenir compte de l’usure du corps ; son champ de compétence commence donc vers 65-70 ans. Mais ceci a pour conséquence de définir un autre domaine, qu’on pourrait appeler l’ultragériatrie : la moyenne d’âge en maison de retraite est couramment est de 85 ans. Or il se trouve qu’il y a à peu près autant de différence entre un sujet de 70 ans et un de 90 qu’entre un homme de 25 ans et un enfant de 5. C’est pourquoi, selon qu’on est vieux ou très vieux, les problèmes ne se posent pas de la même façon : traiter l’hypertension à 70 ans, il le faut ; à 90 les choses sont différentes. Et l’un des gros problèmes de la gériatrie c’est que toutes les études, par exemple sur les médicaments, s’arrêtent vers 80 ans.

Au départ ce texte s’intitulait : « psychologie du sujet âgé ». Mais à la réflexion je vois qu’il me faut être beaucoup plus modeste : je n’ai aucune compétence particulière en psychologie. Pour autant il y a des points que je peux évoquer, et sans lesquels on ne pourra élaborer aucune psychologie. Par exemple il y a les problèmes liés au fait d’être vieux, et les problèmes liés au fait de devenir vieux, et ce ne sont pas les mêmes. Mais d’autre part les humains que sont ces bénévoles sont des sujets vieillissants . Dans ce qui va suivre il n’est guère fait la différence entre ce qui revient au fait d’être vieux et ce qui revient au fait de vieillir. Il faut garder cependant à l’esprit qu’elle existe, et que si l’évocation du vieillir concerne aussi le bénévole, celle de l’être vieux n’est pas encore pour lui d’actualité.

Le but de ce travail se limite à essayer de donner quelques clés permettant de comprendre ce qui se passe dans la relation avec le sujet âgé. C’est donc délibérément qu’on y a fait l’impasse sur les conseils pratiques : c’est le soignant, c’est l’aidant qui doit disposer de techniques ; il lui en faut parce que sa mission est d’agir en vue d’un résultat qu’on lui demande d’obtenir. Le bénévole, lui, est un écoutant ; dans son champ de compétence il n’y a pas besoin de technique, car ce n’est pas un professionnel. Cependant il lui importe d’être capable de repérer les mécanismes qui çà et là sont à l’œuvre dans le comportement du sujet âgé, à défaut de quoi il risque de ne pas comprendre ce qui se passe (ce qui n’est pas forcément très grave) et de mobiliser une partie de sa disponibilité à essayer de gérer cette incompréhension (ce qui l’est beaucoup plus).

ASPECTS PHILOSOPHIQUES

Chacun sait que la vieillesse est un naufrage. Les personnes âgées elles-mêmes le disent, cherchant sans doute par un tel propos à montrer combien elles sont raisonnables en faisant ainsi preuve de résignation.

Cette vision négative du vieillissement n’est pas nouvelle : toutes les spiritualités se sont toujours fixé pour but de « donner un sens à la vie ». Peut-être faudrait-il faire l’effort de sonder les implications de ce jeu de mots : si en effet on peut espérer découvrir que la vie a un sens, une signification, le problème est que, précisément, elle a aussi un sens : une direction. La vie est une notion vectorielle : le temps ne s’écoule que dans un sens, d’où il vient qu’on s’interroge peu sur la naissance et beaucoup sur la mort. On dit que c’est le privilège de l’homme que de se savoir affronté à sa propre finitude, il semble qu’il y ait des moments où il s’en passerait volontiers.

En tout cas ceci le pousse à se poser des questions, et ces questions relèvent tout simplement de la métaphysique ; allons plus loin : cette réflexion est obligatoire et tous les hommes la conduisent, même si nous ne le remarquons pas. En effet ces questions sont souvent très difficiles à repérer : non seulement parce que nous sommes particulièrement incompétents en la matière, et que notre propre culture philosophique laisse un peu à désirer, mais aussi parce que, et partiellement pour les mêmes raisons, les mots employés par nos contemporains sont souvent fort éloignés de ceux qu’on y attendrait. Il n’empêche : les questions métaphysiques existent bel et bien, comme le montre l’exemple des enfants ; les enfants sont de prodigieux métaphysiciens : ainsi l’enfant qui s’ennuie ne fait rien d’autre qu’expérimenter l’écoulement du temps et sa place dans cet écoulement (d’où il résulte qu’il faut laisser les enfants, au moins un peu, s’ennuyer).

ASPECTS SOCIOLOGIQUES

Les opinions sur le vieillissement ne sont pas les mêmes partout et elles ont évolué à travers l’histoire. Ce point est important car c’est l’image de la vieillesse qui se trouve ainsi transformée, et du même coup le regard que la famille et la société portent sur elle.

Dans les sociétés traditionnelles, être vieux était considéré comme un privilège : c’est qu’il y avait peu de vieux ; le vieux était d’abord celui qui par sa vaillance et sa sagesse était arrivé à se sortir de tous les pièges de la vie, c’était le meilleur chasseur et le meilleur guerrier. Une des raisons de l’évolution actuelle est évidemment que le vieillard est de moins en moins rare (même dans les sociétés traditionnelles). Ceci entraîne une certaine banalisation : il n’est donc pas si difficile, il n’est donc pas si méritoire de devenir vieux ; et cette banalisation engendre nécessairement chez le sujet âgé un certain sentiment d’amertume : jeune on lui avait inculqué le respect absolu des aînés, et il l’avait accepté en sachant que son tour venu on lui rendrait la même déférence. Maintenant le voici vieux, et la société lui refuse, précisément, le respect auquel elle l’avait contraint. C’est ce qui explique au moins en partie les discours, à tonalité nettement revendicative, qu’il tient sur le fait d’être arrivé à son âge et la fierté qu’il en tire. Le drame est qu’à se définir par son âge il tend à s’y réduire. Ainsi la centenaire de la maison, qui va répétant qu’elle est centenaire. Le problème est qu’à se centrer sur ce seul point elle n’est plus rien d’autre qu’une centenaire, et que cela n’intéresse personne. C’est sans doute pourquoi elle est tombée : maintenant c’est une centenaire fracturée.

C’est encore d’une autre manière que le statut de la personne âgée se modifie dans nos sociétés : jusque dans les années 50-60 il était banal de mourir vers 65 ans. Ainsi disparaissait le chef de famille, et celui qui prenait sa place était un homme de la quarantaine, en pleine activité, en pleine possession de ses moyens, et dont les enfants, à peine entrés dans la vie, étaient encore sous son autorité. De nos jours le patriarche meurt à 80 ans ; celui qui prend sa place en a 60, il est retraité, et n’a plus guère de pouvoir sur ses propres enfants qui ont déjà bien entamé leur vie. Ce qui se déroulait sur trois générations se déroule maintenant sur quatre, et cette modification conduit le vieillard à perdre toute utilité sociale. C’est là aussi bien sûr une évolution bénéfique, mais elle a des conséquences. L’une des plus évidentes est celle qui touche aux règles de succession : auparavant les parents amassaient un héritage pour permettre à leurs enfants de s’installer ; actuellement j’hériterai de mon père à un âge où je n’aurai que faire de son argent ; mieux vaudrait que la succession saute une génération pour s’adresser aux petits-enfants.

On sait aussi que la définition de la vieillesse a subi d’importantes modifications. Rappelons pour mémoire que légalement l’âge de la vieillesse est toujours défini comme l’âge de la retraite [1]. Cette définition est à la fois risible et prégnante, et il faudrait se demander quelles en sont les conséquences (la loi a parfois d’étranges anfractuosités, comme d’avoir oublié de donner un statut au cadavre). Le fait qu’on abaisse l’âge de la retraite fait qu’on est vieux plus jeune qu’avant, ce qui pose question dans une civilisation où les vieux au contraire ont tendance à se trouver (ou à se dire) jeunes plus longtemps ; mais ce ne serait que ridicule si de nombreuses professions n’étaient pas en train de revendiquer un abaissement supplémentaire de l’âge de la retraite au motif par exemple qu’à 55 ans dans certains corps de métier on est « usé » ; même en faisant la part de la mauvaise foi, de l’antienne syndicale et de la démagogie, il faut peser tout ce qui se dit, s’avoue là ; l’expression : « J’ai travaillé toute ma vie » tend à changer de niveau de pertinence.

Il serait sans doute plus intéressant de définir la population âgée comme étant la population la plus âgée. On aurait ainsi une définition flottante, ou pourrait calculer l’espérance de vie à 60 ans et décider que la personne deviendrait âgée quand elle arriverait, disons dans les trois années précédant la date statistique de son décès. Sans doute cernerait-on là mieux la réalité [2].

Mais le plus important peut-être n’est pas là : du fait que la durée de vie s’allonge on observe une dispersion des situations, il y a de plus en plus de différences dans le vieillissement : tel est incontestablement vieux à 75 ans, alors que tel autre porte gaillardement ses 90. Il s’ensuit qu’on ne sait plus très bien ce que signifie l’expression : « être vieux » : on pourrait presque dire qu’être vieux est devenu une décision.

Enfin il existe une incontestable accélération du rythme de la vie, et une augmentation du niveau de performance nécessaire pour « rester dans la course ». Ceci met nécessairement le sujet âgé en difficulté : car le vieux était une réserve de savoir, et le savoir se démode. Il n’en a pas toujours été ainsi. À la campagne, et jusqu’à la fin des années 70, la connaissance de techniques de base aussi précises que le martelage d’une faux trouvait à s’employer. De nos jours seuls les vieux savent encore marteler une faux, mais on ne fauche plus. Donc le savoir de la personne âgée se dévalorise, et si vite que cette ressource n’est plus crue aussi utile qu’auparavant. Il faudrait garder à l’esprit que ce qui se dévalue là est le savoir technologique, et qu’il faudrait aussi parler de la connaissance de la vie, de l’humain que possède la personne âgée, bien souvent sans en avoir seulement idée, sans l’avoir seulement identifié comme un savoir. Mais on reviendra sur ce point.

UN VIEILLISSEMENT A DEUX VITESSES

Il est important de prendre conscience de son vieillissement : à rien ne sert de se le cacher, et mieux vaut sans doute le connaître si l’on veut s’y adapter, le compenser, le corriger. Or une notion importante est celle de la désynchronisation qui existe entre le vieillissement biologique et le vieillissement psychologique.

Si en effet le vieillissement psychologique est, du moins pour tout observateur un peu attentif de soi-même, facile à constater, il n’en va pas de même pour le vieillissement biologique, qui reste longtemps caché, ce qui le rend particulièrement insidieux : la force musculaire baisse, la vitesse d’exécution s’altère, mais l’endurance reste longtemps préservée, et même augmentée, dans la mesure où le sujet vieillissant a appris à s’économiser.

Ce que nous perdons en premier, c’est notre capacité à faire des progrès, et cela passe inaperçu car seuls les sportifs de haut niveau, qui ont été au bout de leur marge de progression, peuvent y être confrontés. Le vieillissement touche ensuite notre aptitude à exécuter les capacités maximales celles que dans la vie courante nous utilisons rarement. Nous vieillissons donc sans nous en apercevoir, et nous n’en devenons conscients que quand, le vieillissement étant déjà très avancé ; nous commençons à peiner dans la vie quotidienne.

Ainsi le vieillissement moteur se fait largement à notre insu, et quand il devient manifeste nous y assistons longtemps en spectateurs. Si nous savons intellectuellement que certaines parties de notre organisme commencent à vieillir dès que l’âge adulte est atteint (comme les cellules nerveuses par exemple) nous ne percevons pas consciemment ce phénomène. Nous disons couramment : « Je vieillis » ; et neuf fois sur dix dans notre propos d’allure nostalgique il faut entendre que pour un qui vieillit je me défends encore plutôt bien. Nous avons une connaissance intellectuelle, biographique de notre vieillissement, la connaissance intime, charnelle est plus longue à se faire.

Nous ne prenons conscience de ces déficiences qu’en fonction des difficultés qui en sont les conséquences : la baisse de notre performance dans tel ou tel domaine. Il en va de même de nos capacités à nous réparer : longtemps nos maladies guérissent, nous pouvons reprendre notre jogging et retrouver les performances dont nous étions fiers ; c’est sournoisement qu’un jour notre corps se montre incapable de retrouver son ancien niveau. Du coup, c’est donc brutalement que nous nous trouvons confrontés au drame du vieillissement physique : il faut une rupture, une maladie pour que, d’ignoré qu’il était, le processus continu du vieillissement physique se révèle à nous comme s’il s’était produit d’un coup. Il s’ensuit qu’il survient souvent sur un sujet qui n’y était pas préparé, et que le deuil qu’il doit alors élaborer est d’autant plus difficile.

Le vieillissement physique :

Le vieillissement change notre manière d’être au monde.

Il existe un vieillissement moteur :

On vient d’en parler, et il impose une adaptation, des abandons, plus ou moins aisément consentis. Cette adaptation et ces abandons ne peuvent se faire que si on pose sur le monde un autre regard. Prenons l’exemple de la promenade : le plaisir de la promenade ne peut être complet que s’il n’est pas entravé par les contraintes du corps. Il va de soi, donc, que l’insuffisance cardiaque va imposer au sujet de restreindre son parcours, et donc de ne plus aller en certains lieux ; à l’inverse la promenade constitue un excellent moyen de lutter contre l’aggravation de la maladie ; mais une promenade thérapeutique n’est pas une promenade de plaisir. Il va de soi, encore plus, qu’on ne fait pas sa promenade de la même façon lorsque les douleurs de l’arthrose viennent la perturber ; ou que la peur de la chute force le sujet à marcher avec plus de précautions, à penser à ces précautions ; cela va modifier le plaisir qu’il éprouve : l’œil qui guette les obstacles du sol n’est plus disponible pour admirer le paysage, le souffle qui se raccourcit entrave le plaisir de la conversation. Dans un autre domaine, recevoir ses enfants à dîner est une entreprise qui va dévorer toute une journée là où naguère deux heures suffisaient ; et il vient un âge où, la souplesse du poignet n’étant plus ce qu’elle était, tourner une mayonnaise devient impossible.

Il y a un vieillissement sensoriel :

Ce vieillissement est différentiel, tous les organes ne se dégradant pas en même temps. Ceci est très important, et les conséquences du vieillissement différentiel ne sont pas suffisamment étudiées. Le point crucial est que les deux organes qui se détériorent le plus sont les plus utilisés par notre civilisation : la vision et l’audition.

La vision s’altère d’abord, et de façon presque obligatoire ; qui plus est il impose au sujet de l’annoncer : les lunettes font savoir à tout un chacun que pour moi le temps passe.

L’audition se dégrade aussi, et de deux manières :
- Il y a une baisse de l’aptitude à percevoir les sons peu intenses.
- Mais il y a aussi, et peut-être même surtout, une diminution de l’aptitude à distinguer les sons. Dans la vie courante nous recevons toujours plusieurs sons simultanément : par exemple ceux de la conversation et les bruits de la rue ; et c’est par un système complexe que nous parvenons à filtrer les bruits qui nous intéressent. La dégradation de ce système est beaucoup plus pénalisante que la baisse de l’acuité auditive, de même que les distorsions qui se produisent du fait que par exemple les fréquences aiguës sont moins bien perçues.

Cette baisse de performance doit être prise en compte, ne serait-ce que pour ne pas faire d’erreur : on n’en finirait pas de recenser les vieillards qu’on a étiquetés déments alors qu’ils sont sourds. Mais surtout elle entraîne des remaniements psychologiques importants et qui permettent de voir à l’œuvre plusieurs des mécanismes du vieillissement psychologique.

Ces deux sens en effet sont ceux qui sont impliqués dans la perception à distance. Leur faillite est donc cause de profonds remaniements psychologiques : l’espace sensoriel de la personne âgée se rétrécit, tout simplement parce qu’elle n’a plus accès aux objets lointains. Le repli sur soi de la personne âgée a ici quelque chose de simplement physique, et si le sujet tend à ne plus s’intéresser qu’à son environnement immédiat, c’est aussi parce qu’il ne peut plus accéder à ce qui est lointain (nous n’en parlerons pas, mais dans un registre à peine différent la frilosité psychologique du sujet âgé s’accompagne étrangement d’une altération de son thermostat physique). Cependant il y a une différence majeure entre ces deux modes sensoriels ; on n’y insistera pas, mais il faut remarquer que le processus de vision ne demande pas que l’objet qui est vu soit actif dans l’échange : je vois l’autre, qu’il le veuille ou non, dès lors qu’il passe dans mon champ de vision ; s’il est là je le vois s’il n’est pas là je ne le vois pas. Ce n’est pas vrai pour ce qui est de l’audition : je ne peux entendre l’autre que s’il me parle, que si en somme il décide que je vais l’entendre ; c’est pourquoi le vieillissement auditif est aussi central dans l’évolution de notre capacité à communiquer.

Les conséquences du vieillissement visuel sont assez faciles à corriger (du moins quand il ne s’agit que de presbytie, puisqu’on sait qu’il existe d’autres pathologies liées à l’âge et dont les conséquences sont autrement redoutables) : les lunettes suffisent ; par ailleurs, et très grossièrement, la baisse de l’acuité visuelle n’intéresse qu’une personne, celle qui doit voir. Il n’en va pas de même du vieillissement auditif :
- D’abord il se corrige plus mal.
- Ensuite il implique deux personnes : celle qui entend, mais aussi celle qui parle. Le remède le plus simple est de demander à celle qui parle de parler plus fort.
- L’audition étant un sens de la communication, elle offre au sujet âgé un pouvoir dont il ne se prive pas toujours, et il arrive qu’il joue effectivement de son déficit.
- Il s’ensuit que le vieillissement auditif est à l’origine de conflits : chacun accuse l’autre de ne pas faire d’effort ; la perte de l’aptitude à distinguer les sons fait que le sujet âgé supporte mal les conversations à plusieurs, qu’il les fuit et devient irritable, mais aussi qu’on le soupçonne de le faire exprès car, précisément, il se montre encore capable d’entendre des sons peu intenses (s’ils sont graves, comme souvent au téléphone).

Mais d’autre part la perte de ces sens qui permettent l’accès à ce qui est distant contribue à modifier profondément la relation au monde. Depuis le Moyen-âge on sait en effet qu’il y a deux sortes de connaissance :
- Il y a le savoir que les médiévaux appelaient scientia : la science. C’est la connaissance objective, expérimentale. Pour connaître un objet, il faut le mettre à une certaine distance de soi afin de pouvoir l’examiner sous tous ses aspects : ce qui est ob-jectif est jeté-devant. Il implique précisément la vue et l’audition, qui sont les sens utilisés pour la connaissance scientifique (les médecins ne se servent que d’eux, il n’y a pas de sémiologie basée sur l’odorat, et on peut le déplorer).
- Il y a le savoir que les médiévaux appelaient sapientia : la sapience. Sapientia se traduit par « sagesse », et son origine est dans le verbe sapere qui signifie « goûter ». C’est la connaissance intime, de proximité ; la sapientia est la vertu du moine.

La conséquence du vieillissement différentiel est que le sujet âgé perd les sens qui explorent à distance. Du coup les autres prennent un place plus importante. C’est le cas par exemple de l’odorat (surtout qu’il s’agit d’un sens qui, par rapport au goût ou au toucher, opère tout de même un peu à distance) ; l’olfaction se développe, et comme c’est un sens qui a été moins éduqué cela explique que le sujet âgé tend à être victime d’illusions et d’obsessions olfactives. Mais d’autre part on voit que le vieillissement aboutit à un résultat mélangé : certes l’aptitude à connaître objectivement les choses diminue, mais l’aptitude à les connaître de l’intérieur, à les goûter, à les apprécier, tend à augmenter. On voit ici à l’œuvre l’ensemble des mécanismes psychologiques essentiels du vieillissement :
- Le sujet perd des aptitudes.
- Il doit s’adapter à ces pertes.
- L’entourage doit s’y adapter aussi, et cela se passe plus ou moins bien.

Cette adaptation est une phase obligatoire, qui aboutit le plus souvent à un compromis entre le sujet et son entourage. Le problème est que ce compromis, parfois chèrement négocié, aboutit à une situation figée, difficile à remettre en cause, et qui n’a pu être élaboré qu’en occultant le fait que
- Ces pertes laissent une place libre, ce qui permet à d’autres aptitudes de se développer : il y a autant d’acquisitions que de pertes.
- Le développement de ces activités nouvelles s’accompagne de distorsions, comme dans tout apprentissage.

Cette idée qu’il y a autant d’acquisitions que de pertes est cependant d’un faible secours quand il s’agit de faire le deuil de ce qu’on a perdu.

Le vieillissement sexuel :

Il est évidemment très important ; nous en parlerons assez peu, la chose la plus importante étant de noter que, précisément, il reste encore largement occulté. Il faut tout de même se pencher sur un point curieux, qui est l’inégalité des sexes devant leur vieillissement : ici aussi le vieillissement est différentiel.

Considérons le traitement de la ménopause.

On sait que la ménopause est maintenant considérée à juste titre comme une source majeure d’infirmités (aggravation du risque cardio-vasculaire, fracture du col du fémur). Il est donc devenu évident que la ménopause doit être traitée. Mais faisant cela on ralentit l’essentiel du processus de vieillissement chez la femme, qui voit en quelque sorte sa jeunesse se prolonger. La question qui est posée aux médecins est de savoir combien de temps on doit traiter la ménopause ; contrairement à ce qu’on a dit, le meilleur traitement est hormonal, et je maintiens qu’il doit être envisagé de manière systématique ; l’accord se fait sur 5 à 7 ans. Mais quelle est la justification de cette durée ? Rien, biologiquement, ne s’oppose à l’idée de traiter indéfiniment. Ce qui gêne ici, c’est peut-être le vertige qui prend à l’idée que les hommes auraient inventé l’eau de jouvence, et que seules les femmes en profiteraient. Toujours est-il qu’il faut tenir compte d’une nouveauté inattendue : contrairement à ce qui a toujours été les hommes se mettent à vieillir plus vite que les femmes.

Là aussi on voit à l’œuvre des mécanismes de perte, d’adaptation, de découverte de potentialités nouvelles. C’est d’autant plus important que si les fonctions sexuelles vieillissent, si le pouvoir de séduction diminue, cela n’a aucune raison de suivre le même rythme chez les deux membres du couple, ce qui impose une rééquilibration relationnelle difficile. Enfin, le désir, lui, ne diminue pas de la même manière, sans aller jusqu’à parler de sa fréquente réactivation à l’approche de la fin de vie.

Ajoutons ici, puisqu’en somme il est question de pouvoir de séduction, une note sur le vieillissement esthétique. Les choses ne sont pas simples, et il est banal de constater à quel point les personnes âgées sont belles. Il est un peu difficile d’en convenir dans un monde qui a tellement érotisé la beauté qu’il ne sait plus faire la différence entre le beau et le désirable, mais le grand âge est précisément la période de la vie où on peut enfin distinguer l’un de l’autre. Ainsi, loin d’être une calamité, les rides viennent souvent embellir un visage jusqu’alors inexpressif.

La survenue des maladies :

Elle confronte à la diminution des facultés de réparation : on guérit, certes, mais il est moins facile, et bientôt moins possible, de revenir à l’état antérieur. Cela aussi est insidieux : pendant longtemps on peut sortir de la maladie avec l’impression de redevenir comme avant, comme si on n’avait jamais été malade. Puis un jour, sans qu’on s’y attende, on s’aperçoit que cette fois on en sortira diminué. Cela donne l’impression qu’on franchit un palier, qu’il y a eu une cassure… Le plus souvent c’est faux : on a lentement décliné, mais ce qui diminuait, là aussi, c’étaient ces possibilités maximales qu’on n’utilise jamais ; et cela on ne le voyait pas.

Vieillir est ainsi une mise en scène de la mort : jeune, on sort de la maladie comme d’une panne sans lendemain. Avec l’âge la maladie devient bien davantage un coup de semonce, un rappel de ce qui va venir.

Le vieillissement des facultés intellectuelles :

C’est le plus important, le plus inquiétant. Ce vieillissement, qui porte en soi la terreur de la démence, est inéluctable ; il est sans doute au moins aussi douloureux que le vieillissement sexuel, tant le pouvoir de séduction et le pouvoir de l’intelligence sont valorisés dans notre civilisation.

Le vieillissement de la mémoire :

Il y a trois types de mémoire à considérer :

La mémoire immédiate n’est plus aussi performante. C’est celle qui permet d’effectuer des opérations sur le court terme, comme par exemple de se rappeler le numéro de téléphone qu’on vient de lire. La perte est sensible, même si elle n’est pas très gênante.

La mémoire de travail, celle qui permet d’effectuer les opérations intellectuelles (comme le calcul mental), reste bien préservée, mais elle est très dépendante des capacités d’attention qui, elles, diminuent.

La mémoire à long terme est altérée elle aussi, malgré l’opinion courante. Il faut noter que la plainte mnésique est un phénomène normal : 100% des sujets de 50 ans oublient les noms propres.

Par contre la mécanique même de la mémoire, toute cette machinerie qui permet de stocker un souvenir et de le rappeler à volonté, est assez peu altérée.

Les autres capacités de base :

Les capacités psycho-linguistiques, elles, sont longtemps préservées. Notamment le sujet âgé normal continue d’apprendre des mots nouveaux, et d’enrichir ses possibilités d’expression.

L’attention n’est plus aussi facile : il est difficile de se concentrer (mais cette fonction peut s’éduquer et s’entretenir) ; c’est le cas notamment de l’attention partagée, qui est l’aptitude à être attentif à deux choses à la fois. La baisse de l’attention partagée explique la plus grande fréquence des accidents de la voie publique et des chutes : c’est l’attention partagée qui permet au conducteur d’appuyer sur l’accélérateur tout en vérifiant que la route est libre. On sait qu’un bon test prédictif de chutes est de voir si le sujet est capable de marcher en tenant une conversation.

L’intelligence proprement dite :

La performance intellectuelle tend à diminuer, mais cette diminution se fait de manière hétérogène, certaines fonctions étant atteintes, d’autres non. On peut représenter cette évolution grâce à la différence entre les notions d’intelligence fluide et d’intelligence cristallisée [3]. L’ « intelligence fluide » correspond au fonctionnement cognitif opérationnel, adaptatif, intuitif, rapide. C’est l’intelligence qui permet au bricoleur de trouver immédiatement des solutions adaptées au problème imprévu qu’il rencontre, et au footballeur de faire la bonne passe au bon moment. On oppose à cette intelligence l’ « intelligence cristallisée », qui est en jeu dans les acquisitions, les raisonnements la mise en place de théories. Il se pourrait que le cerveau droit, siège de l’intelligence fluide, vieillisse plus vite que le gauche.

L’aptitude à s’adapter aux situations imprévues se dégrade incontestablement. Cette dégradation est liée à celle de l’intelligence fluide, qui permet de trouver rapidement des solutions, mais aussi à celle de l’attention (notamment partagée), qui est en somme la fonction permettant d’analyser rapidement les problèmes. Ceci est d’autant plus grave que notre civilisation demande au contraire de plus en plus d’adaptation : pour réussir la première mise en service de la chaîne stéréo il faut entrer dans la pensée du fabricant (intelligence fluide), notamment parce que la notice n’est absolument pas claire (elle s’adresserait pourtant à l’intelligence cristallisée)…

Retomber en enfance :

Le fonctionnement de l’intelligence fait appel à un certain nombre de capacités : stocker de l’information, analyser une image visuelle, comprendre ce qu’est une quantité, un nombre, etc. Le petit enfant apprend d’abord à acquérir ces capacités, qui sont dites « capacités primaires », puis il apprend à les organiser entre elles : il développe ainsi des « capacités secondaires » ; ce système est en place à la fin de l’enfance. Le jeune adulte peut développer un troisième niveau, qui lui permet en somme d’organiser les capacités secondaires.

Divers travaux tendent à montrer que l’organisation intellectuelle du sujet âgé évolue sur un mode de déconstruction, notamment des capacités de troisième niveau. On aboutit à un fonctionnement très proche de celui des enfants ; l’intellect du vieillard ressemble en gros à celui d’un préadolescent. C’est ainsi que vieillir serait ainsi au sens propre retomber en enfance. Encore faut-il bien préciser que ce vieillissement est très sensible à l’éducation, et que le cerveau ne perd que ce qu’il n’utilise pas.

Reste à se demander en outre si cette déconstruction serait un désastre : au contraire le mode de fonctionnement infantile est particulièrement efficace : non seulement il s’est révélé adapté à la situation de l’enfant, mais en outre il a permis à chacun, à force d’observation, de contemplation, de réflexion, de produire un cerveau adulte… Simplement ses fonctions sont différentes, et ne permettent pas les mêmes activités que celui de l’adulte ; l’enfant et le vieillard sont ainsi tournés vers la réflexion, la contemplation, la méditation. Cette similitude n’est pas fortuite : l’enfance est le temps de la formation, de l’évolution, la vieillesse est un autre temps de formation et d’évolution, il n’y a donc rien d’étonnant si les mécanismes psychologiques sont les mêmes ; dans cette perspective il est probablement heureux que le cerveau vieillissant récupère des fonctionnalités qui étaient l’apanage de l’enfant. Cette évolution a donc aussi des effets positifs : en somme le sujet âgé ne pense pas moins bien, il pense autrement, et à d’autres choses : c’est parce que le cerveau de l’adulte plus jeune lui permet de modifier le monde qu’il ne lui permet pas de le contempler ; ou encore il n’est pas possible d’avoir à la fois la scientia et la sapientia (et c’est pourquoi les maîtres spirituels du Moyen-âge déconseillaient la curiosité et préconisaient la « docte ignorance »). Sans doute y aurait-il beaucoup à gagner à étudier l’extraordinaire don de sapientia du dément.

Par ailleurs l’évolution intellectuelle du sujet âgé se caractérise aussi, et peut-être d’abord, par les stratégies qu’il met en œuvre pour s’adapter à ses modifications. Chaque perte pose un problème qui doit être résolu (ainsi le sujet âgé qui oublie les courses doit choisir entre une défense qui consiste à écrire la liste de ce qu’il veut acheter et une autre qui consiste au contraire à s’imposer de l’apprendre par cœur). Mais de manière plus importante le cerveau, comme tout l’organisme, possède un extraordinaire pouvoir de compensation : si une fonction devient défaillante, elle peut le plus souvent être remplacée par une autre. Ainsi on pense qu’avec l’âge la pensée devient de moins en moins « déductive » et de plus en plus associative : le raisonnement classique, de type mathématique, ou si l’on veut digital, devient moins aisé, et il se trouve partiellement remplacé par un raisonnement de type analogique, plus proche de la pensée poétique, qu’on peut qualifier de magique (ou, naturellement, d’infantile). Pour cette raison les réponses sont souvent assez éloignées des questions, mais il suffit de le savoir et d’attendre. La personne âgée utilise les chemins de traverse de la pensée, c’est pour cela que dans toutes les cultures ceux qui racontent le mieux les histoires pour les enfants sont les personnes âgées (et que ce sont des histoires où il y a tant de magiciens).

Notons pour clore ce sujet que la place des Anciens dans les sociétés archaïques doit beaucoup à cette distinction : l’intelligence cristallisée, c’est celle du savoir, de la loi, des principes, du dogme. C’est le rôle du vieux que de la représenter, confiant au jeune la mise en pratique, la réalisation, domaine de l’intelligence fluide. Et on ne saurait trop admirer la prudence des sociétés archaïques, qui ont veillé à confier le pouvoir de décider à ceux qui n’ont plus les moyens d’agir. Montesquieu n’est pas l’inventeur de la séparation des pouvoirs, et si vieillesse pouvait elle serait sans doute aussi dangereuse que si jeunesse savait.

Mais cette répartition des tâches nous donne l’occasion d’insister sur un point : l’intelligence cristallisée, ce n’est pas le savoir, ce n’est pas l’expérience, ce n’est pas en somme une accumulation plus ou moins passive de données ; c’est aussi l’aptitude à les fabriquer ; ce n’est pas une accumulation de théories, c’est une aptitude à théoriser. Ainsi, dans certains domaines, l’avance en âge s’accompagne de progrès.

ASPECTS PSYCHOLOGIQUES

Le vieillissement est pour chacun synonyme de perte, et c’est cela qui le rend douloureux. Il va falloir abandonner cet idéal de toute-puissance, de croissance indéfinie, que tout homme peut éprouver jusqu’à sa maturité. En somme l’image du vieillissement peut être trouvée dans un « stade du miroir inversé ». On sait que Lacan décrit chez le petit enfant un « stade du miroir » : tenu dans les bras de sa mère, l’enfant se découvre dans le miroir, il se reconnaît, il comprend alors qu’il est quelqu’un, et quelqu’un que sa mère tient ; pour Lacan cette expérience est celle par laquelle l’enfant se comprend comme existant. De même sans doute c’est dans le miroir que chacun prend conscience de sa propre usure (et c’est sans doute cela surtout que comprenait la reine de Blanche-Neige…). Dans le même ordre d’idées chacun connaît les peintures de la fin du Moyen-âge où l’artiste a représenté simultanément la jeune femme, la vieille femme et le squelette.

Toutes ces pertes engendrent une blessure narcissique plus ou moins importante, le sujet devant faire son deuil d’une certaine image de lui-même. Qu’on s’en inquiète ou non, qu’on le prenne ou non avec philosophie, les dents tombent et la petite souris ne passe plus. Ce regard jeté sur lui-même n’est évidemment pas objectif, mais il va conditionner les diverses réactions de deuil. Il faut le noter ici : la blessure narcissique du vieillissement est tellement dans l’air du temps que le sujet vieillissant l’accepte comme une douloureuse évidence et ne s’aperçoit même pas que ses pertes sont compensées par des gains, et qu’il existe un énorme décalage entre l’image sociale du vieillissement, l’image qu’il en a quand il s’examine et celle qu’il en aurait s’il découvrait ses possibilités réelles.

Nous savons tous que la crise de l’adolescence est une réactivation du conflit œdipien, conflit dans lequel l’enfant veut tuer son père pour pouvoir épouser sa mère, ce à quoi le père réagit par une menace de castration ; l’ordre des choses est désir-meurtre-castration. Mais il est bon de revenir au mythe ; car le mythe d’Œdipe ne dit absolument pas cela. Ce que dit le mythe, ce n’est pas qu’Œdipe tue son père parce qu’il veut épouser sa mère, mais au contraire qu’il épouse sa mère parce que par accident il a tué son père. Et s’il agit ainsi c’est parce qu’il ne connaît pas ses parents ; et s’il ne les connaît pas c’est parce qu’ils l’ont rejeté, et mutilé (« Œdipe » signifie : « Celui-qui-a-les-pieds-percés », les pieds sans doute étant le sexe) : on voit que l’ordre du mythe est exactement l’inverse du modèle freudien : c’est castration-meurtre-désir.

Et si ses parents l’ont ainsi rejeté, c’est parce qu’on leur a dit qu’il allait tuer son père et épouser sa mère !

Je rapporte ces faits parce qu’il me semble que le moteur du « conflit des générations » n’est pas dans l’enfant qui se sent grandir mais dans le parent qui se sent vieillir. Le complexe d’Œdipe, ce n’est pas le fils qui veut tuer le père, c’est le père qui veut tuer le fils. Et si cela échoue, c’est parce que rien n’arrête la poussée de la vie. Il y a quelque chose de suicidaire dans cette histoire : les parents d’Œdipe mettent en place eux-mêmes le mécanisme qui les mène à leur perte.

Il n’y a pas lieu de chercher plus loin pourquoi le sujet âgé ou vieillissant a tellement peur de montrer ses failles, pourquoi il est si long à accepter l’aide, pourquoi il se sent en danger (et de manière si pathétique dans le cas du dément, même s’il ne faut pas oublier que par ailleurs le dément se doute bien que s’il laisse apercevoir son désastre il court effectivement le danger de la mise en institution).

Il y a là sans doute une réalité à méditer : que signifie la succession des générations ?

Ce que le mythe d’Œdipe nous apprend, c’est que la vie fait tourner une roue. Mon enfant pousse, dit-on. On oublie de dire que c’est moi qu’il pousse. Et les choses sont très bien ainsi. Le peintre accomplit sa toile, puis il vient un moment où il signe sa toile. Que signifie cette signature ? C’est une trace de peinture qui n’a rien à faire sur le tableau, qui ne cadre pas avec la scène peinte, la signature vient altérer le tableau. En signant son tableau le peintre dit ceci : mon œuvre est terminée, je n’ai plus rien à peindre sur cette toile, tout ce que j’y ajouterais risque de dénaturer ce que j’ai fait. De la même façon, ma fonction sur terre est d’être un modèle pour mon fils, et j’espère bien que je suis dès à présent un exemple pour lui ; mais est-il certain de moi ? Tant que je suis vivant, il pourrait se faire que la manière dont je finirai ma vie vienne démentir la manière dont je l’ai commencée ; ce n’est qu’après ma mort que, déroulant le tableau de toute ma vie, il pourra être assuré de ce que j’ai été. C’est à cause de cela qu’il faut que je meure : les seuls bons Commandeurs sont les Commandeurs morts.

La perception du temps évolue avec l’âge : pendant toute la jeunesse, et même une bonne partie de l’âge adulte, nous vivons dans l’illusion d’un temps cyclique : nous pouvons « refaire notre vie » « repartir à zéro ». Malades, nous guérissons sans séquelles, c’est la restitutio ad integrum. Le problème est qu’avec l’âge le masque tombe : il n’est plus question d’annuler le passé, on ne peut plus cacher les cicatrices, l’ardoise de la vie ne s’efface plus. Et c’est pourquoi les personnes âgées sont si friandes d’activités qui redonnent au temps un peu de circularité. Ainsi le radotage a plusieurs fonctions :
- Il permet au sujet âgé de se rassurer sur sa mémoire grâce à une histoire qu’il connaît bien.
- Il lui permet de se renarcissiser : l’auditeur, lui, ne la connaît pas.
- Il lui permet enfin d’annuler le temps en répétant la même séquence [4].

On retrouve naturellement ce schéma dans les innombrables routines du vieillard. Pourquoi diable voudrait-on lui faire aimer l’imprévu, la nouveauté, quand cet imprévu et cette nouveauté sont précisément l’odieuse marque du temps qui passe ?

Rappelons d’autre part que pour Freud la gestion des crises peut se faire par trois mécanismes principaux :
- La fixation : le sujet reste bloqué devant sa difficulté, et ne sait pas la résoudre ni s’en détacher. C’est ce qui se passe dans certains deuils.
- La régression : le sujet tente de résoudre la difficulté en cherchant dans son passé une situation similaire et en tâchant d’appliquer la solution de l’époque à la situation actuelle. C’est précisément le mode de fonctionnement des enfants. Mais c’est aussi le mode de fonctionnement de ce qu’on appelle l’expérience : être expérimenté, c’est posséder un solide répertoire de solutions.
- La sublimation : le sujet est capable de résoudre le problème posé en inventant une solution adaptée.

Le processus de sublimation fait largement appel à l’intelligence fluide. Il est donc plus difficile à mettre en œuvre par le sujet âgé, qui recourt souvent à la fixation, qui est un mécanisme dépressif, et à la régression, qui le fait retomber en enfance.

La souffrance de vieillir

Vieillir, affronter son vieillissement et celui de son entourage, est une entreprise douloureuse, et elle s’accompagne toujours de symptômes qui ne font qu’en révéler la difficulté. Ce sont ces symptômes que nous allons essayer de définir dans leur variété, ils conditionnent l’attitude qu’il est souhaitable d’avoir dans l’accompagnement du sujet vieillissant.

L’angoisse :

Elle est omniprésente, et liée à plusieurs causes :
- La prise de conscience du vieillissement : elle peut être l’occasion d’une crise profonde. Toute crise est toujours une déstabilisation (et le prototype en est la crise de l’adolescence). La crise est angoissante de deux manières : d’une part il faut se dessaisir de ce qu’on possédait ou de ce qu’on était, et rien ne garantit qu’on ne regrettera pas ce qu’on a perdu ; d’autre part il faut aller vers autre chose, sur quoi on n’a pas davantage de garantie.
- La perte progressive des capacités intellectuelles : On a beau dire que les gains compensent les pertes, il s’agit d’abord d’un processus de perte, et le sujet âgé n’a aucune garantie quant aux limites de cette perte : la menace de la démence, ne particulier, ne peut être écartée, et lorsque le sujet constate l’aggravation de son trouble mnésique, il n’a aucun moyen (et le médecin non plus) de savoir si cette aggravation préfigure une démence ou si elle n’est qu’un épisode mineur : le diagnostic de démence repose sur l’évolution.
- Les réactions de l’entourage : La question se pose de savoir comment l’entourage va tolérer cette crise : le risque si la crise dure est que le la famille décide une mise en institution, une mesure de tutelle… Le sujet âgé se demande donc ce qui va se passer si la famille décide de dramatiser la situation.
- L’attitude de l’entourage, familial et institutionnel peut donc aggraver ou au contraire diminuer cette angoisse. Tout va dépendre du regard plus ou moins bienveillant que cet entourage va poser sur la personne âgée.

Les deuils successifs :

Ils entraînent inévitablement une réaction dépressive. Cette dépression est normale, mais elle peut être renforcée et devenir pathologique si les autres, de manière consciente ou non, mettent l’accent sur les déficits et la dépendance du « vieux ». La dépression du sujet âgé est ainsi très fréquente, et il faut savoir la reconnaître et la traiter, d’autant qu’elle peut prendre le masque d’une démence. Les traitements sont efficaces, à condition d’être énergiques, et il faut rappeler ici, par exemple que le meilleur traitement de la dépression grave chez le sujet âgé reste l’électrochoc.

Le délire :

Une autre solution est évidemment le délire (de persécution, de préjudice) mais aussi les hallucinations. Cependant il faut ici nuancer : il ne faut pas prendre pour un délire le fait que le sujet âgé peut devenir plus autoritaire ; il peut simplement sentir sa liberté lui échapper ; il peut avoir mal compris, mal entendu, il peut avoir oublié. Les questions d’argent prennent une place plus importante, et la peur d’être abusé devient prédominante. Il ne faut pas considérer que le sujet âgé délire alors qu’il s’est simplement trompé (mais quelle différence entre l’erreur et le délire ?) ; et naturellement nous faisons ici l’impasse sur le fait que bien souvent le sujet âgé qui délire et raconte qu’on l’a spolié ne délire absolument pas. Toujours est-il que cette revendication est aussi, et sans doute d’abord, un des derniers moyens qui restent au sujet âgé d’affirmer son existence : quiconque a travaillé en équipe a vu le patron prendre une colère que rien ne justifie mais qui a pour seule fonction de rappeler, à un moment où, précisément, tout va bien, que c’est lui le patron.

L’agressivité :

Une autre issue est l’agressivité, les cris : elle est rendue possible par la perte du sens des convenances : il est logique que le sujet âgé perde le fil de la réalité, puisque cette réalité ne lui sert plus à rien et que lui-même n’a plus de place dans cette réalité. Alors cèdent les barrières qui étaient imposées par la vie en société, et le sujet âgé se laisse aller à un comportement qui obéit aux règles régissant celui du nourrisson : le monde ne vaut qu’en tant qu’il distribue frustrations et plaisirs. Rien ne s’oppose alors à ce qu’on passe sa journée à crier : il n’y a aucune raison de chercher à respecter les autres.

La confusion mentale :

Le vieillard est en général conscient de ses défaillances et souffre en particulier de ses troubles de mémoire. Ceux-ci peuvent être aggravés par l’anxiété et l’humiliation provoquées par un entourage maladroit. Risque alors de s’introduire un certain degré de confusion mentale : les souvenirs lointains, ceux d’un paradis perdu, en somme, affluent à la conscience avec une acuité qui surprend l’entourage, et se mêlent avec le vécu présent de curieuse façon ; les liens de parenté en particulier sont souvent intervertis, et cette vieille dame redevient la fille de sa propre fille. Toute la question est de savoir s’il faut ou non lutter contre un tel mécanisme, ce qui revient à se demander qui est gêné.

La démence :

A l’extrême, le sujet peut se réfugier dans la démence [5], c’est-à-dire renoncer à penser parce que la pensée est trop effrayante.

Le mot de maladie d’Alzheimer est très à la mode, et cette mode est sans doute excessive.

Dans un passé somme toute encore récent, le grand-père radotait, et la famille trouvait cela normal : le grand-père était intégré à la communauté, on le surveillait, on l’installait au coin de la cheminée à écosser les haricots, et les choses étaient très bien ainsi. Mais la civilisation contemporaine est une civilisation de performance, et on a cessé de tolérer cette situation : de radoteur le grand-père est devenu un dément sénile, et c’est ainsi, parce qu’on l’a nommé comme malade, qu’il l’est devenu. Puis, comme ce terme était un peu malsonnant, on a préférer utiliser celui, plus correct aux oreilles, de maladie d’Alzheimer, cette confiscation du terme se justifiant par le fait que dans les deux cas il y a les mêmes lésions et les mêmes symptômes.

Mais ce qui avait intrigué Aloïs Alzheimer, c’était précisément la survenue de démences séniles chez des sujets qui n’en avaient pas l’âge. La maladie d’Alzheimer est la démence sénile du sujet jeune. Dans ces conditions, dire que nos personnes âgées ont la maladie d’Alzheimer revient à dire qu’ils ont la démence sénile du sujet jeune quant ils sont vieux, ce qui n’a aucun sens. Certes, cela n’a guère d’importance : les symptômes sont les mêmes, et le traitement est bien rarement efficace [6]. Mais les choses risquent de changer quand, précisément, nous aurons des traitements…

Très grossièrement il y a sur la démence deux grandes théories. Pour la première, le cerveau vieillit, il se détériore, on y voit apparaître des plaques de dégénérescence (ce sont les plaques séniles) et quand il y en a trop on devient dément. Pour la seconde l’essentiel est ailleurs : vieillir est douloureux, il faut se préparer à la mort, il faut faire le bilan de sa vie, il faut réarranger son psychisme, cela est difficile, si difficile que certains préfèrent ne plus penser plutôt que de faire ce coûteux travail.

La vérité est, comme d’habitude, entre les deux.

Car certes le cerveau vieillit, et les plaques séniles se forment. Certes les déments ont beaucoup de plaques séniles, et que plus ils en ont plus ils sont déments. Mais ceci n’est vrai qu’en moyenne : il y a des déments qui ont moins de plaques séniles que des sujets normaux. Il y a donc un autre mécanisme. D’un autre côté on défierait sans danger les tenants de la psychogénèse de nous trouver un seul cerveau de dément qui ne soit pas truffé de plaques séniles…

Ce qui est vrai, donc, c’est simplement ceci : la réorganisation psychologique de la fin de vie est douloureuse et difficile, et il faut un cerveau en bon état pour la mener à bien. Si le cerveau est trop altéré, l’équilibre se rompt et la démence devient possible. Naturellement si les problèmes sont très importants on deviendra dément avec peu de lésions et si les lésions sont majeures on sera dément avec peu de problèmes, et c’est en grande partie cela qui fait la variété des aspects de la démence. A la limite, celui qui a d’énormes problèmes et très peu de lésions fera un délire ou une dépression et non une démence, mais c’est un autre débat.

Le repli sur soi :

Mais bien entendu la réaction la plus fréquente est le repli sur soi, forme mineure de tout ce qui vient d’être énoncé. Ce repli sur soi résulte de la constitution d’une carapace permettant au sujet âgé de ne pas trop souffrir : un tel mécanisme défensif est identique à celui qu’on met en œuvre dans la névrose, avec deux inconvénients :
- La carapace n’est pas parfaite, et laisse passer de la souffrance.
- La carapace est elle-même inconfortable.
Mais c’est là un débat qui relève du psychologue. On ne fait que le citer pour rappeler que, très souvent, le sujet âgé se protège efficacement par un extraordinaire égoïsme. Quiconque a vécu en institution n’a pas manqué d’être frappé par l’indifférence avec laquelle les résidents accueillent le plus souvent les décès de leurs compagnons. N’oublions pas toutefois qu’il reste un énorme travail à faire pour décider si cette indifférence est le reflet d’un égoïsme, si elle traduit le fait que le vieillard préfère ne pas s’attarder sur cette mort qui annonce la sienne ou encore si, plus simplement (et plus dramatiquement) il n’ose pas dire ce qu’il ressent ; d’ailleurs on observe souvent, surtout chez le dément, des réactions de deuil brèves mais violentes.

POURQUOI TOUT CELA ?

Le bénévole doit être averti de ces particularités ; côtoyer une personne âgée n’est pas un exercice simple. Pour cette raison il est très important de repérer les mécanismes en cause, ne serait-ce que pour éviter erreurs et déceptions.

Par exemple, il faut toujours tenir compte de la fatigabilité de la personne âgée : un entretien de dix minutes représente souvent un effort colossal, et il faut savoir le suspendre, revenir, changer d’activité.

Ou encore il faut savoir accepter le caractère décousu de la conversation : ce n’est souvent que plus tard, après l’entretien, que le bénévole pourra faire la synthèse de ce qu’il a entendu et reconstituer ce qui souvent lui a été livré comme un puzzle.

De même les distorsions induites par le caractère différentiel du vieillissement sensoriel doivent être prises en compte : non seulement elles modifient la perception du monde extérieur, non seulement elles entravent la communication, mais encore elles mènent le sujet âgé, comme on l’a vu, à recentrer son fonctionnement mental vers l’intériorisation. Le bénévole verra alors très vite que sa présence compte bien plus que ses paroles, et que la personne âgée qui ne lui dit rien ne s’ennuie pas pour autant. Il devra faire preuve de discernement, car la question qui se pose à lui est la plus redoutable de toutes : faut-il, face au sujet qui par exemple se replie sur soi, accepter ce repli ou le combattre ? Et plus précisément, quand faut-il l’accepter et quand le combattre ? C’est ici qu’il faut se souvenir : accompagner, c’est suivre l’autre. L’accompagnant ne sait pas où il va (celui qui sait, c’est le guide) ; il sait seulement qu’il marche avec l’autre. Ce qui peut l’aider à accomplir sa tâche, c’est de comprendre où en est celui qu’il accompagne.

Si la personne âgée se trompe ou s’égare, la question se pose de la même façon : qu’exige le respect de l’autre ? C’est assurément manquer de respect que de faire l’impasse sur l’erreur commise ; mais ce peut être un manque de respect bien pire que de vouloir rectifier l’erreur. Ce qui importe là au bénévole, ce n’est pas de rectifier l’erreur, c’est de comprendre l’erreur : une personne prend sa fille pour sa mère, la question n’est pas de la détromper mais de comprendre pourquoi il faut que sa fille soit sa mère. Et le plus souvent il n’y a pas loin à chercher :
- L’un des signes de la démence est la perte de la capacité à reconnaître les visages.
- S’il faut que sa fille soit sa mère, c’est simplement que si sa mère est toujours vivante c’est que lui-même n’est pas si âgé que cela.
Et la tâche du bénévole sera alors seulement de trouver la réponse adaptée, qui ne nie ni n’affirme, et qui permet à l’autre de poursuivre le cours de sa pensée. Le bénévole n’est pas là pour réparer : d’abord la réparation des mécanismes est un travail de soignant, non de bénévole ; ensuite la question n’est pas de savoir pourquoi il prend sa fille pour sa mère mais ce qu’il dit quand il le dit.

Enfin et peut-être surtout la connaissance de ces particularités permet au bénévole de se rassurer, et de ne pas être dérouté par un mode de fonctionnement inhabituel. C’est ce qui lui donnera la disponibilité nécessaire pour être attentif à la seule chose qui vaille réellement : permettre à la personne âgée d’accomplir son travail.

Car la personne âgée est à la fin de sa vie, et elle a un travail important à faire, qui rejoint ce qui a été dit au début. La personne âgée est inutile, dit-on. On entend par là qu’elle n’est plus efficace pour transformer le monde de la matérialité. Mais si elle n’avait aucune utilité la question de l’euthanasie se poserait autrement. S’il est interdit d’écourter son existence, il faut que ce soit en raison de sa valeur ; et si on ne veut pas réduire cette valeur à un quelconque « caractère sacré de la vie humaine », il faut que ce soit en raison d’une autre valeur.

La vie du sujet âgé a une valeur en ce que la période de la vieillesse est le temps où le sujet peut comprendre que sa vie a eu un sens. Découvrir le sens de sa vie, et pouvoir en attester, ne serait-ce que devant le bénévole qui écoute, tel est au fond l’enjeu de toute fin de vie, et tous ceux qu y parviennent assument leur fonction, qui est précisément de témoigner que l’existence humaine n’est pas frappée du stigmate de l’absurde.

Connaître les éléments de la vie de la personne, de son histoire, de ses repères affectifs pour mieux l’accompagner dans le respect de son chemin : la réalité la plus précieuse est la réalité subjective, celle qui est sentie, vécue. C’est cela qu’il faut entendre. Au fond on arrive à des choses assez simples.


Notes

[1Ou plutôt c’était le cas depuis les années 80, quand l’âge légal était clairement à 60 ans, âge auquel les musées commencent à proposer des réductions ; depuis les choses se sont un peu compliquées..

[2Et le politique y trouverait son compte puisque avec un tel système, et sans même manipuler les statistiques, le nombre de personnes âgées augmenterait nettement moins vite.)

[3Ces notions sont très approximatives et controversées, mais elles ont une puissance d’explication qui mérite que, sans en être dupe certes, on les conserve.

[4Sans oublier bien sûr que pour que le radotage soit possible il faut que le sujet ait authentiquement oublié qu’il a déjà raconté l’histoire ; mais c’est un autre problème.

[5Je reprends ici largement la thèse de Jean Mainsondieu ; on fera bien de ne pas oublier que ce mécanisme n’est pas celui de toutes les démences, ni même de leur majorité ; Cela n’enlève rien à son intérêt.

[6Je n’en suis pas moins partisan de leur utilisation systématique. Cette position est liée au fait qu’il semble exister de rares cas où les traitements ont une efficacité, éventuellement spectaculaire. la seule solution est donc de faire un essai loyal, limité dan le temps, et régulièrement reconsidéré.

35 Messages

  • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 3 mars 2015 à 22:30 , par marie

    Bonjour docteur,

    J’espère que vous répondez encore, car je suis un peu perdue aujourd’hui.
    J’ai lu quelques-uns de vos articles, je sens chez vous tant d’humanité, d’humilité et de prudence que je me permets de vous demander conseil.

    Mon père (86 ans) a fait un AVC en juillet 2014. Il a retrouvé l’usage du langage assez rapidement avec toute sa conscience.
    Après ses six mois où, avec ma sœur, nous avons fait notre possible pour le soutenir, lui rendre visite quasiment tous les jours à l’hôpital, puis en soins curatifs, puis en rééducation. Il est revenu chez lui en fauteuil roulant depuis deux mois , encore incapable de marcher (sa jambe droite fonctionne mais le genou fléchit et il ne tient pas l’équilibre, quant à son bras, seule sa main bouge un peu). Nous avons mis en place toute la batterie d’aides nécessaires (infirmiers matin et soir, auxiliaire de vie, kiné, repas livré, alarme).

    Mais nous constatons qu’il est incapable d’autonomie, si l’une de nous n’est pas là, il ne mange pas alors qu’il se déplace fort bien en fauteuil, sait utiliser le micro-ondes, etc. Il passe ses journées devant son poste de télévision, ne fait quasiment rien d’autre, un peu d’ordinateur au début, il écoute encore un peu de musique, mais il a du mal à lire alors il a renoncé. On lui a installé des jeux sur sa tablette mais ne joue pas, même avec nous. Il mange peu, signifiant qu’il n’a pas assez d’activités pour avoir faim et parfois ne nous parle pas, plongé dans les reportages d’Arte ou les émissions politiques, elles-seules d’ailleurs le réaniment et le mettent en colère.

    Comme j’habite assez loin, quand je prends le relais de ma sœur, j’habite chez mon père. Mon compagnon, qui a sa propre mère grabataire à la maison, ne peut me soutenir et dans cette ville, je n’ai presque aucun réseau, sinon celui de la famille. Mon compagnon me parle de dépression, ce qui effectivement a été détectée en rééducation et il a été suivi. Il ne veut jamais sortir, même sur sa terrasse, refuse toute proposition de sortie avec nous. Il a une liste de médicaments impressionnante entre le cœur, la thyroïde, la dépression...

    Autre élément, sa compagne de 94 ans, qui vient de partir en Ehpad, diagnostiquée Alzheimer, lui a fait promettre de la rejoindre. Il vient de mentir pendant un mois face à son harcèlement pour qu’il la suive, sinon elle ne partait pas (période très pénible pour nous, car elle était souvent hystérique et violente). Sa compagne ne vivait pas chez lui, ils avaient chacun leur appartement dans la même résidence.

    Mon père a toujours été quelqu’un qui aidait. Depuis son accident, il est évident que se trouver dans la position de l’aidé ne lui convient pas. Nous sommes un peu au bout de nos ressources, ma sœur et moi, parfois il ignore notre présence, regarde inlassablement les images de son écran géant. Et personnellement, restant éloignée de mon lieu de vie, je commence à déprimer aussi d’autant que je trouve mon compagnon bien égoïste de vouloir que je le rejoigne ; c’est vrai que je ne l’ai vu que trois semaines depuis juillet. Mais ma déprime concerne plus mon mode de vie ici, sans mes animaux, sans mes enfants, sans mes amis.

    Je ne sais si les psychologues se déplacent à domicile, je vais faire le tour de ceux de la région et tenter d’en trouver un qui serait à même de nous sortir de ce marasme ambiant, car si mon père retrouvait un projet de vie malgré son handicap, nous serions, ma sœur et moi, soulagées. L’abandonner dans cet état nous culpabiliserait énormément, ce sont ses dernières années de vie, il me semble qu’il faudrait qu’il les vive au mieux. Mais peut-être sommes-nous trop axées sur son bien-être, trop interventionnistes. C’est le reproche de mon compagnon, qui j’avoue ne manque pas d’air, puisqu’il soigne sa mère, centre de tous ses soins depuis deux ans. Mais je reconnais que la situation n’est pas la même, elle n’a pas toute sa conscience, quoique parfois elle reste assez lucide et apparemment sa vie lui convient assez bien, entourée par l’affection d’un fils qui a été très vigilant sur toutes les questions concernant son problème, et c’est lui qui a découvert votre site.

    C’est donc ma question (et la sienne depuis des mois) : devons-nous le laisser se débrouiller seul un peu plus souvent (avec bien sûr toutes les aides mises en place) ou continuer à le soutenir comme nous le faisons ?

    Je vous remercie pour votre attention. J’ai sans doute besoin d’un soutien psychologique aussi.
    Très amicalement.

    marie.


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    • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 4 mars 2015 à 21:38 , par Michel

      Bonsoir, Marie.

      Comment vais-je pouvoir vous aider ?

      Votre analyse me semble parfaite, et je n’ai donc aucun espoir de vous tirer d’embarras en vous expliquant qu’en effet vous êtes à côté de la plaque. Tout ce que je peux ajouter c’est que cette finesse d’analyse me pousse à penser que vous faites les choses au mieux, avec toute votre lucidité, toute votre énergie, tout votre amour, et qu’on ne voit pas très bien qui pourrait faire mieux que vous.

      Alors peut-être pourrais-je vous aider en vous parlant de la dépression. Car il y a plusieurs points à considérer.

      Le premier est qu’il faut être prudent avant de parler de dépression au sens strict. Il est habituel en effet de voir dans les suites des accidents vasculaires cérébraux des troubles de l’humeur qui ne satisfont cependant pas aux critères de dépression, d’ailleurs les antidépresseurs sont inefficaces dans ce cas ; on voit même des dissociations entre les émotions manifestées et celles qui sont ressenties, avec des rires sans joie et des pleurs sans tristesse.

      Mais bien entendu la raison la plus évidente d’une dépression dans une telle situation provient de l’invalidité liée à l’accident. C’est en somme une dépression de deuil, et là non plus il ne faut pas attendre de miracles du traitement. Pour simplifier, j’aurais envie de dire que les antidépresseurs ne sont efficaces que dans la dépression strictement définie, et de définir la dépression comme une tristesse sans raison, ou sans raison suffisante. Le deuil est une tristesse dont la raison est évidente, et tous les antidépresseurs du monde n’y feront rien.

      Votre père est donc confronté à une réduction de ses capacités, et je doute que son moral s’améliore si ses capacités physiques ne s’améliorent pas. Et pour qu’elles s’améliorent il faudra :
      - Que son hémiplégie régresse, ce qui ne dépend pas de nous.
      - Que la rééducation soit efficace.
      - Qu’il y croie assez pour accepter de s’y soumettre.
      Cela fait beaucoup de conditions.

      Cette perte de ses capacités vient croiser la problématique générale du vieillissement, c’est trop évident pour que j’y insiste. Mais si, de surcroît, il se trouve confronté à la réalité de son impuissance à aider sa compagne, ou pire au sentiment de la trahir.

      Dans ces conditions il y a bien peu de marge de manœuvre.

      Alors, évidemment, la question se pose de savoir s’il ne tire pas quelque bénéfice secondaire de la situation en se laissant prendre en charge comme il le fait. Cela demande une étude sur place, et votre idée de faire venir un psychologue est effectivement judicieuse. Si vous ne trouvez pas de psychologue libéral, vous pouvez demander conseil au service de médecine qui l’a pris en charge.

      Je n’ai aucune envie pour ma part de faire de la psychologie de comptoir, mais il faut sans doute considérer quelques points :
      - Vous avez raison de vouloir tout faire pour son bien-être, mais vous devez remarquer que selon ce que vous dites vous ne parvenez pas à le dérider.
      - Sa dépression déteint sur vous. Vous en expliquez bien les raisons, et on déprimerait à moins, mais cela déteint.
      - La situation met en concurrence votre père et votre compagnon, qui est lui-même enferré dans une problématique analogue.
      - Etc. Cela fait bien assez de fil pour faire un sac de nœuds.

      Pouvez-vous essayer de le laisser se débrouiller seul ? Peut-être. Il y a certainement des moyens de lui montrer que vous veillez sur lui sans pour autant être aussi présente, la difficulté étant, bien sûr, que comme vous n’êtes pas sur place vous risqueriez de devoir faire davantage d’allers-retours.

      Bref tout ceci est à considérer, et en écrivant j’ai bien conscience de ne pas vous aider beaucoup…

      Bien à vous,

      M.C.


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  • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 12 février 2015 à 17:44 , par Carine

    Bonjour
    merci pour votre réponse, pleine de sagesse et surtout pour votre éclairage qui m’a vraiment surprise au début puis " réveillée" :
    Au début je me suis demandé à quelle question vous faisiez allusion ( j’ai même du relire pour être sure de comprendre), rien ne me paraissait aussi précis qu’une question dans l’impression générale de malaise que j’évoquais entre ma mère et moi. Puis cela m’est revenu d’un coup:un jour ma mère a relaté sans crier gare un reportage sur l’euthanasie où une vieille dame s’injectait elle même une dose létale devant ses enfants et amis réunis. Elle me dit que finalement il se dégageait une très grande douceur...Je l’ai stoppée net, c’était trop dur pour moi.
    Je sais que ma mère a été très choquée par la douleur éprouvée par mon père lors des derniers jours de sa vie. Elle était présente quand il a commencé a ne plus pouvoir parler normalement, à être secoué par des trémulations incessantes et douloureuses . Elle a été soulagée que je prenne la décision de passer à la sédation morphinique. C’est vrai que la douleur de mon père était insupportable, mais quelle décision difficile, horrible, comme j’aurais aimé ne pas avoir à porter ce poids ( car les médecins m’ont bien fait comprendre que cette décision m’appartenait en tant que personne de confiance, même si pour eux il n’y avait pas de meilleur solution).

    Je comprends la peur de ma mère mais j’ai du mal à l’aider à la surmonter, étant moi même bouleversée. C’est trop frais peut être... Je vois bien qu’elle se sent la prochaine sur la liste, malgré tout le mal qu’elle se donne pour créer l’illusion d’être sereine. Avant l’état de mon père était comme un paravent qui lui masquait, qui nous masquait, des failles qui finalement , une fois au grand jour, se sont agrandies d’un coup...
    Nous devrons reprendre ensemble la conversation que j’ai stoppée car je voudrais lui dire que sa vie comme sa mort lui appartiennent, qu’elle n’a pas à attendre d’autorisation ou d’approbation de ma part, mais voilà, c’est bien trop prématuré pour moi.
    Je pense plus urgent qu’elle avance dans l’ acceptation de vieillir, ce qui me semble loin d’être gagné. par exemple elle s"est efforcée d’aller faire du ski : elle a réussi à skier un peu, mais apparemment n’arrivait plus à regagner sa chambre sans qu’on ne la soutienne. Au final elle est revenue éreintée, avec une grippe carabinée, encore plus limitée qu’avant dans la station verticale. Elle fait bonne figure, déclare que pouvoir encore faire du ski à l’age où sa propre mère rentrait en maison de retraite, la remplit de joie,...mais à quel prix ?
    Puis elle craque, me dit de ne pas me séparer du fauteuil roulant de mon père, presque en pleurs.

    Je ne sais pas comment sortir du malaise. J’aimerais lui dire que je serai là pour elle, que, comme pour mon père je ferai mon maximum, que la peine est inévitable de toute façon ...mais je ne peux rien contre le temps qui passe et je ne sais pas comment l’aider à accepter cela...le temps nous aidera peut être
    merci encore


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    • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 13 février 2015 à 07:52 , par Michel

      Bonjour, Carine.

      Oui, je crois que nous nous sommes compris.

      Mais permettez-moi d’insister sur un point : je ne suis pas sûr qu’il vous faille absolument "reprendre cette conversation". Certes il vous faudra suivre votre intuition. Mais non seulement, comme vous le soulignez, c’est trop tôt, mais encore il me semble que cette initiative appartient davantage à votre mère. Vous, votre rôle sera de lui répondre qu’il s’agit de sa liberté, que vous pourrez le moment venu comprendre qu’elle décide de ne plus vivre, que vous êtes prête à accepter cette décision, mais qu’en aucun cas vous ne pourrez l’approuver.

      Comment sortir du malaise ?

      C’est que j’en vois deux, des malaises.

      Le premier vient de ce que votre mère est en chemin vers l’acceptation de son vieillissement. A cela vous en pouvez rien, sauf la suivre sur ce chemin même quand il est un peu erratique. il vous suffit d’être là, de ne pas lui faire défaut. Et de ne pas intervenir.

      Mais j’en vois un autre, dont vous ne me parlez pas. Alors j’y insiste encore une fois, puis je me tairai si vous le voulez. C’est que vous sortez d’une épreuve douloureuse et épuisante, et que la perspective de devoir y retourner vous terrifie. Il y a de quoi. Je vais plus loin : si une brutale aggravation de la situation faisait que votre mère s’effondre prématurément, je vous déconseillerais formellement de vous sacrifier une fois de plus.

      Heureusement, je ne crois pas une seconde que cela va se produire. Pas maintenant. Mais vous, il vous faut absolument vérifier si j’ai raison ou non. Et si j’ai raison, il vous faut d’urgence tordre le cou à cette culpabilité : vous avez bien assez à faire avec la réalité pour ne pas vous laisser pourrir la vie par des fantômes. En réalité c’est autre chose qui va se passer : votre mère va poursuivre son chemin de vieillissement, vous allez finir votre deuil, vous reposer, et le moment venu s’il faut que vous soyez là vous y serez...

      Bien à vous,

      M.C.


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    • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 13 février 2015 à 08:27 , par Michel

      Rebonjour, Carine.

      Dans ma précipitation, je m’avise que j’ai laissé passer quelque chose d’inacceptable.

      C’est vrai que la douleur de mon père était insupportable, mais quelle décision difficile, horrible, comme j’aurais aimé ne pas avoir à porter ce poids ( car les médecins m’ont bien fait comprendre que cette décision m’appartenait en tant que personne de confiance, même si pour eux il n’y avait pas de meilleur solution).

      Si quelqu’un vous a dit ça, c’est un ignorant. Ou un lâche. Ou les deux. Dans tous les cas un imbécile.

      La personne de confiance, elle ne décide rien. Elle est là pour porter la parole du malade. Dans ma pratique, l’avis de la personne de confiance a toujours été un facteur essentiel de ma décision. Mais c’est moi qui décide, c’est ma décision, et c’est ma culpabilité.

      Bien à vous,

      M.C.


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      • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 13 février 2015 à 22:38 , par Carine

        Bonsoir
        merci pour cette aimable précision, l’entendre me fait du bien même si j’aurais préféré qu’elle vienne de l’équipe médicale qui a suivi la fin de vie de mon père.
        Je pourrais vous raconter par le menu comment tout cela s’est passé mais cela ne changera pas le passé...je préfère simplement dire que parfois toutes les bonnes conditions ne sont pas réunies. J’ai eu maintes fois l’occasion de constater les difficultés actuelles du personnel hospitalier, maintes fois l’occasion de voir des dysfonctionnements, des personnes travaillant dans des conditions de grand stress...

        Je préfère rebondir sur vos propos : je suis arrivée à la conclusion que la volonté de mon père a été respectée même si tout n’a pas été parfait. C’est très paradoxal car mon père n’a pas été directement consulté , cela n’aurait pas été impossible de la faire. moi je n’ai pas le courage, pas l’envie de lui dire...il était prévu qu’il soit hospitalisé deux ou trois jours, j’en suis restée là . quand à l’équipe médicale ( je n’ai pas cessé de changer d’interlocuteur, week en oblige, changement de service oblige...) ce n’était pas clair : au début personne ne semblait vouloir lui révéler la situation puis après, on m’a suggéré de lui en parler et enfin, le médecin responsable des soins palliatifs m’a libéré de cette "tache", il était alors trop tard pour espérer discuter...
        J’étais quand même très proche de mon père, nous avions plusieurs adieux anticipés à notre actif, je lui avait fait une promesse, celle d’agir à sa place éventuellement...
        Alors je ne vais pas revenir en arrière, le poids de la décision je l’ai porté, maintenant je vais fermer la porte de la culpabilité de la colère aussi : la volonté de mon père a été respectée.

        Enfin sur mon éventuel sacrifice pour ma mère. Je ne pense pas en être là.Je suis une fille inquiète, je l’ai prise sous mon aile le temps d’une mauvaise grippe ( mon beau père était malade en même temps, donc hop, sous l’autre aile). Elle se remet très difficilement, son état général a été très affecté,mais j’espère que c’est temporaire....mon instinct me dit que nous n’en sommes pas au stade où je vais devoir la prendre entièrement en charge. Maintenant il est clair que l’éventualité d’une telle prise en charge m’a effleuré vu son état.Je me suis surtout dit que dans ce cas je ne pourrais pas me défiler...
        Ma mère est rentrée chez elle.Elle a consulté un médecin et va surveiller l’état de ses poumons, de plus elle a pris l’adresse d’un chirurgien pour son problème de rétrécissement du canal médullaire. je reste donc optimiste
        Et vous avez raison je vais tacher de me reposer
        merci encore pour vos paroles, qui croyez moi, m’apportent un vrai réconfort


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        • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 15 février 2015 à 22:27 , par Michel

          Bonsoir, Carine.

          Vous avez raison, il faut avoir de la compassion pour les professionnels. J’en sais quelque chose, et je le répète assez. Mais cette compassion acquise, on n’est pas là pour soigner les soignants, et ceux qui méritent des baffes méritent des baffes.

          Bien sûr, la volonté de votre père a été respectée, et après tout c’est ce qui compte. Mais on aurait pu faire l’économie d’une partie de votre souffrance, et ce n’était pas si mal.

          Sur votre mère, je ne peux rien en savoir, ne l’ayant pas vue. Mais vous avez raison d’espérer que les choses vont rentrer dans l’ordre. C’est même pourquoi j’ai hésité à vous parler comme je l’ai fait ; mais je me suis dit que, sortant d’une épreuve qui engendre toujours un fond de culpabilité (d’où ma rogne contre le médecin : vous n’aviez pas besoin de ça), il était capital que vous puissiez mettre un nom sur ce que, peut-être, vous éprouvez, et qui est parfaitement légitime.

          Bien à vous,

          M.C.


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  • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 11 février 2015 à 00:25 , par Carine

    Bonjour
    je reviens de nouveau vers vous. Je vous avais fait part du décès de mon père fin novembre des suites d’une insuffisance cardiaque sévère et terminale. vous lire m’a fait beaucoup de bien
    Je voulais échanger avec vous sur les parents survivants : lorsque mon père est décédé, ma mère et lui étaient séparés depuis plus de 15 ans. Jusqu’ au décès de mon père je ne voyais pas de manière flagrante ma mère vieillir....est ce une coïncidence, je trouve que l’état de santé de ma mère s’est beaucoup dégradé depuis.
    Cela fait tout de même un moment que je me rends compte qu’elle n’a plus la même forme.IL en va de même pour mon beau père, son compagnon, qui a eu lui aussi des problèmes cardiaques.
    Mais voilà un peu moins de trois mois que mon père est mort et je vois ma mère décliner plus rapidement. On lui a a diagnostiqué un rétrécissement du canal médullaire : elle a du mal à marcher, à simplement rester debout mais prétend qu’elle n’a pas de douleurs. Elle minimise ses difficultés, je trouve cela épuisant. Mon beau père est lui aussi très fatigué. Ils ne sont plus aujourd’hui le soutien qu’ils ont été si longtemps
    Je sens un malaise entre nous : Ils connaissent trop bien la difficile fin de vie de mon père, mes difficultés d’aidante... je vois leur inquiétude, je vois la mienne...comment parler " vrai" sans tomber dans le défaitisme. Comment gérer tout simplement, après ce que nous avons vécu au travers de mon père, leur propre vieillesse ?


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    • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 11 février 2015 à 21:27 , par Michel

      Bonsoir, Carine.

      Il va être compliqué de vous répondre, car cela nous conduit à envisager plusieurs facteurs.

      D’abord il ne faut pas oublier le premier, et le plus important : il ne se passe rien, c’est simplement le hasard qui est à l’œuvre. Mais nous n’aimons pas le hasard.

      Ensuite, il se peut que ce soit simplement votre regard qui ait changé. D’ailleurs il a changé : Jusqu’ au décès de mon père je ne voyais pas de manière flagrante ma mère vieillir.

      Il se peut aussi que l’expérience de la mort de votre père ait conduit le couple à prendre conscience du fait que son tour est proche.

      Mais il se peut aussi que le deuil ne leur soit pas aussi simple que prévu à supporter.

      En tout cas c’est bien d’une décompensation dont il s’agit : son canal lombaire étroit, votre mère le porte depuis des années, ce n’est pas le décès de son ex-mari qui le lui a apporté. Mais que ce décès vienne faciliter la décompensation d’un équilibre précaire, ça c’est plus probable.

      En tout cas il y a deux choses qui me semblent certaines :
      - Vous sentez rôder une question entre vous. Intuitivement je vous conseillerais de ne pas prendre l’initiative de la poser clairement (je ne suis pas sûr que ce soit votre rôle) mais de ne pas l’éluder si eux vous la posent.
      - Vous n’êtes pas prête à assumer de nouveau la prise en charge de parents lourdement affectés. Et pour cette raison il faut vous organiser pour ne pas abuser de vos forces.

      Bien à vous,

      M.C.


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  • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 20 janvier 2015 à 14:15 , par Langlade

    Merci merci merci d’exister. Ouf que je suis contente de vous lire avant que tout devienne moche. C’est épatant.
    Nous venons de passer deux ans à gérer mon beau-père cancéreux et depuis quelques mois prennons en pleine tête la "décompensation" de sa femme. A la lumière de votre site et du diagnostic d’un de vos confrère je comprends mieux certains comportements et j’espère que je pourrai lacher prise plus sereinement. Toute cette colère (cette rage même parfois) c’est beaucoup trop lourd à porter. Je vais pouvoir m’en débarrasser, elle ne m’appartient pas et me pèse d’autant plus que je suis d’un naturel affecteueux.
    Merci encore.


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    • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 21 janvier 2015 à 21:14 , par Michel

      Merci à vous, Laure, de ce message.

      C’est un grand réconfort que de vous lire, même si je ne crois pas mériter tout cela. Vous savez, il n’est pas simple de correspondre ainsi, de manière souvent fugace, avec des personnes dont je ne sais rien, sur des sujets souvent très intimes, et sans aucune certitude de réagir comme il faut.

      Alors merci de votre présence.

      Bien à vous,

      M.C.


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  • Bonsoir,

    Ma mère est soignée depuis plus de 20 ans avec la cortisone pour une maladie auto immune et une de des conséquences est une paralysie sphinctérienne annale sévère. Elle procède à l’extraction manuelle des selles mais son âge (87 ans) ne lui permet plus de passer un temps très long pliée en deux aux toilettes et elle ne peut plus faire cet acte de façon autonome. Elles est très inquiète, son médecin lui ayant dit qu’"il n’y avait rien à faire".
    Peut-on utiliser un soin infirmier pour une extraction manuelle ? Y a t-il d’autres solutions de prise en charge ?
    Merci d’avance de votre réponse
    Cordialement
    FG


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    • Bonsoir, Françoise.

      En effet, la situation n’est pas simple.

      Mais j’aimerais en savoir un peu plus sur l’origine du trouble : je n’ai jamais entendu dire qu’un traitement corticoïde puisse avoir la moindre influence sur le fonctionnement d’un sphincter anal, et je ne vois pas quelle maladie auto-immune (mais je n’en suis pas spécialiste) donnerait un tel trouble.

      87 ans ou pas, j’aimerais bien qu’elle voie un spécialiste ; il y a des examens, pas si compliqués que ça, qui permettraient d’y voir plus clair, et qui permettraient de dire de manière plus sûre qu’il n’y a aucune solution. Car il se peut qu’il y en ait.

      S’il n’y en a aucune, alors la seule chose qui pourrait améliorer son confort serait de veiller à ce que les selles soient le moins dures possible, ce qui suppose l’emploi de laxatifs ; le risque est évidemment de déclencher une incontinence, il faudra donc que votre mère fasse des choix. A moins qu’on ne trouve un bon équilibre avec des lavements. Combien a-t-elle de selles par jour ?

      Sinon il est tout à fait possible de demander à un infirmier de faire des extractions manuelles. Mais c’est tout de même très inconfortable.

      Bien à vous,

      M.C.


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  • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 22 décembre 2014 à 14:43 , par Armelle

    je viens vous parler de ma mère qui vit des moments difficiles, et moi aussi.Elle a 80 ans et vivait seule en toute autonomie, sans se préoccuper de moi qui vit à 800 km.En avril dernier, elle décide d’aller faire du ski, tombe et consulte un médecin aprés 15 jours de souffrance : vertèbre cassée, corset 4 mois. Cet arret brutal d’autonomie l’a fait sombrer directement dans une grave mélancolie. Hospitalisation, finalement de son plein gré durant 2 semaines en psychiatrie loin de chez elle (chez son ami) puis elle signe une décharge et arrete son traitement...ce qui devait arriver arriva, décompensation en psychose paranoiaque envers son ami et je la fais placer en soins psychiatrique sous contrainte dans sa région, cette hospitalisation a été horrible pour elle, elle hurlait sa haine contre moi, et son psychiatre m’a avoué qu’il ne pouvait pas grand chose pour elle car c’était sa construction psychique....Durant son hospitalisation, elle a fait une embolie pulmonaire et a été hospitalisée en cardiologie, puis opérée d’une autre vertebre écrasée...depuis une semaine je l’ai fait entrer en soins de suite. Elle se plaint tous les jours de douleurs incompréhensibles, tous les examens ont été faits..Elle est trés déprimée et totalement grabataire, refuse de manger seule, de s’habiller et veut sortir de ce SSR, car elle ne veux pas rentrer dans les soins de kiné du fait de souffrances intolérables, dit-elle. Elle ne veut pas retourner chez elle, mais ne veux pas évoquer l’avenir : "je ne sais pas" sont ses mots. Je l’appelle tous les jours, mais je n’en peux plus de ses plaintes, de ses injonctions constantes et de son opposition à toutes mes initiatives.


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    • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 26 décembre 2014 à 00:04 , par Michel

      Bonjour, Armelle.

      Je crains d’être bien démuni pour vous aider : la situation que vous décrivez est très difficile, et je ne vois pas ce que je pourrais en dire alors que je n’ai absolument pas vu la malade.

      Il y a deux choses cependant qui me semblent évidentes.

      La première est que votre mère jouissait jusqu’ici d’une santé remarquable : tout le monde ne va pas faire du ski à 80 ans. La chute brutale qui a été la sienne, et je ne parle pas de la chute physique, est sans doute un événement très difficile à accepter et à surmonter. Et il arrive qu’on en meure.

      La seconde est que vos relations étaient très distendues. Je ne sais pas que a été le passé, mais il est probable que votre mère ne voulait pour rien au monde vous devoir quelque chose. Je l’imagine assez bien avec un caractère un peu difficile (pourquoi pas une personnalité paranoïaque qui n’aurait jusqu’ici jamais fait parler d’elle ? C’est très fréquent ; la personnalité paranoïaque évolue somme toute rarement vers une pathologie constituée, et reste le plus souvent à l’état de trait de caractère ; ce sont des gens impossibles, et c’est tout).

      Mais si c’est le cas, alors il est douteux que vous puissiez faire grand-chose. Et probablement pas espérer que vos relations se normalisent. A vrai dire, la meilleure solution serait que vous n’interveniez pas ; mais comme c’est sans doute impossible, alors il vous rsste à limiter votre rôle, et veiller simplement à ce que des soins adéquats lui soient prodigués.

      Cela dit, il est aussi très possible que le rôle de repoussoir qu’elle vous assigne soit important pour elle, et soit ce qui lui permet de supporter la situation. Rôle ingrat, rôle douloureux, mais peut-être irremplaçable.

      Je me rends compte de ce que cela implique en termes de deuil : il est peu probable que vous arriviez à ce que vous souhaitez : une relation apaisée ; et il faudra sans doute vous contenter de l’âpre sentiment du devoir accompli.

      Ce sera un deuil. J’espère que ne s’y ajoutera pas un autre deuil si elle décide de fuir la situation d’une manière plus radicale.

      Permettez-moi de penser à vous.

      M.C.


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      • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 26 décembre 2014 à 00:36 , par Armelle

        Merci Michel !
        Votre analyse de la situation est remarquable et m’apaise malgré le deuil que je vis déjà : ma mère est vivante mais nos relations sont mortes et je suis en ces jours de Noel auprès d’elle... J´ai utilisé une métaphore : "quand on est au fond de la piscine un coup de talon suffit pour remonter à la surface"...elle si affaiblie... Je ne comprends pas pourquoi elle refuse de se rétablir.Personne ne la retient sur terre est ce cela ?


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        • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 28 décembre 2014 à 22:59 , par Michel

          Bonsoir, Armelle.

          Je ne sais pas s’il est prudent de vous répondre : votre mère se trouve à une période de sa vie par laquelle nous ne sommes jamais passés, et qui comporte bien des mystères, qu’on ne peut aborder que quand on se trouve en situation.

          Tout ce que je sais c’est qu’il m’est arrivé de voir plus d’une fois ces vaillantes vieilles dames, souvent à sale caractère, qui après avoir été victimes d’un problème de santé dont, d’ailleurs elles s’étaient remises, plonger irrémédiablement vers la dégradation et la mort, tout en clamant leur désir de vivre alors qu’elles ne font rien pour que les choses s’arrangent.

          Difficile de comprendre ce qui se passe, sauf à répéter des banalités que rien ne prouve. Je crois plus prudent d’accepter l’étrange ambivalence de ces situations. D’ailleurs l’ambivalence est probablement un état essentiel de l’esprit humain, et nous avons à apprendre à cohabiter avec lui.

          Si votre mère pouvait bénéficier d’entretiens psychologiques, cela vous donnerait un moyen d’en savoir un peu plus. Et surtout d’avoir une aide précieuse.

          Bien à vous,

          M.C.


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  • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 11 décembre 2014 à 12:13 , par Carine

    Bonjour
    Il y a 15 jours mon père décédait à l’age de 75 ans. Il souffrait d’insuffisance cardiaque sévère depuis de longes années. Pendant 5 ans, j’ai suivi le douloureux parcours de l’enfant qui doit faire face à la dégradation de son parent et qui tente de l’aider comme il peut. Ce fut un très douloureux parcours : impuissance, incompréhension, tristesse, conflits, maigres petits bonheurs sauvegardés.je suis aujourd’hui laminée.Je fais face à la tristesse de la perte d’un être cher, et en plus, mille questions me hantent en tous sens : ai-je agi pour le mieux ?

    Après avoir fait une recherche sur google concernant les soins palliatifs et écumé quelques définitions "wikipédiennes" bien évasives, je tombe sur votre site :
    Je lis un article, puis un autre et encore un autre....Comme j’aurais aimé vous lire avant...
    Vos propos sur le démence m’interpellent tout particulièrement : votre approche me procure un réconfort qu’ hélas je n’ai pas trouvé auprès d’autres professionnels et encore moins auprès d’autres proches. Mon père souffrait de délires de persécution, parfois d’hallucinations mais n’en faisait part qu’à mon frère ou moi : devant le personnel de la maison de retraite, il ne laissait rien transparaitre, ou du moins se "retenait" beaucoup plus( je ne trouve pas d’autres termes).

    J’aurais aimer avoir votre point de vue sur ce qui est communément appelé le "Syndrome de Diogène"
    merci beaucoup
    cordialement


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    • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 11 décembre 2014 à 22:11 , par Michel

      Bonsoir, Karine, et merci de ce message qui me rassure. C’est parfois nécessaire.

      Vous savez, je crois que je peux répondre à votre question : avez-vous agi pour le mieux ? Car en vous posant cette question vous donnez deux indices : le premier est que vous êtes suffisamment lucide, attentive, généreuse, pour savoir, précisément, que la question se pose. Le second est que cette question vient systématiquement (à nous de la reconnaître, elle est parfois bien masquée) dans les préoccupations des professionnels après un décès. Cette poussée de culpabilité est un des mécanismes du deuil, surtout quand il se passe "bien" ; et le deuil se passe d’autant mieux que la prise en charge a été bonne.

      Donc je crois que vous avez fait pour le mieux. C’est à dire imparfaitement, mais avec la seule chose qui compte vraiment : l’amour pour votre père.

      Le passé est le passé, et je ne suis pas certain qu’il y ait avantage à le remuer. Mais ce que vous dites du délire de votre père est compatible avec d’autres diagnostics que la démence (sans pour autant exclure cette dernière hypothèse) ; notamment le fait qu’il sache moduler son discours en fonction des auditeurs ; même si les déments sont tout à fait capables d’en faire autant : devenir dément n’est pas devenir idiot.

      Sur le syndrome de Diogène, je ne m’avancerais pas trop : réflexion faite je suis certain d’en avoir vu un cas typique, deux ou trois autres un peu moins évidents. c’est une expérience bien courte. Sur les quatre malades auxquels je pense, deux étaient déments, un autre était un vieux garçon qui avait toujours vécu comme ça (quiconque entrerait dans mon atelier porterait le même diagnostic), la quatrième, je ne sais pas. Si je devais donner un avis, ce serait que les malades chez qui on porte le diagnostic de syndrome de Diogène sont des déments dans 50% des cas ; mais cela ne veut pas dire que le syndrome n’existe pas en tant que tel.

      Bien à vous,

      M.C.


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      • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 18 décembre 2014 à 15:17 , par Carine

        Bonjour
        Merci pour votre réponse.
        Vous avez raison, certaines de mes questions procèdent bien du processus du deuil. Je m’en rends compte dans la mesure où je me reproche une chose et son contraire :

        Je m’en veux d’avoir pousser mon père à se soigner, parfois même d’avoir agi contre sa volonté.
        je vous livre un exemple : il y a quatre ans, nous avons accueilli mon père à notre domicile après l’avoir trouvé chez lui, alité, épuisé et "attendant" la mort. Il n’arrivait plus à avancer, souffrant d’une crise d’insuffisance cardiaque. On lui avait proposer un pontage cardiaque mais il n’arrivait pas à se décider tant cette opération lui faisait peur. Il était convenu qu’il vienne chez moi pour ne pas être seul face à la mort. Mais moi je l’ai poussé ( forcé ?) à accepter l’opération ( après l’avoir vu reprendre gout à la vie, reprendre du poids, de l’énergie... ) et bien je culpabilise : n’aurais je pas du le laisser tranquille et l’entourer tout simplement ?

        Je culpabilise tout autant de ne pas avoir, à d’autres occasions, été assez insistante auprès de lui ou des médecins...

        Je sais bien au fond de moi que j’ai fait ce que j’ai pu, que je ne pouvait rien contre l’inévitable ( nous finirons tous par mourir un jour ou l’autre) mais je ne peux pas non plus regretter d’avoir fait mon possible pour retarder cette échéance, même s’il y a eu un prix à payer s’agissant de sa qualité de vie.
        Tout cela procède de la culpabilité que vous décrivez fort bien

        Pour autant, beaucoup de mes questionnements dépassent la simple réaction de deuil.
        Ces questions je me les posais déjà quant j’étais l’aidante et pas encore l’enfant en deuil.

        laissez moi vous faire un parallèle : je suis maman de trois enfants de 8 ans , 6 ans et 18 mois...Je me sens à l’aise dans la fonction de parent : cette aisance est d’abord chez moi "naturelle" mais je dois dire que tout autour de moi est source d’aide de de soutien dans cette fonction : je trouve de l’aide dans mon entourage ( même s’il existe des divergences), dans des structures sociales multiples ( médecins, généralistes comme pédiatres, PMI, écoles, centres sociaux etc...)

        S’agissant de ma fonction d’aidante de mon père, c’est tout l’inverse... alors oui, pourquoi remuer le passé ? Tout simplement par ce que comprendre, même a posteriori, m’aiderait :
        - d’abord à me reconstruire ( je pèse mes mots), car je suis laminée,, épuisée
        - ensuite à envisager la vieillesse à venir des autres parents qui me sont chers( en fait elle a déjà commencé) avec moins de terreur, à envisager mon propre avenir également avec moins d’appréhension.

        Mon parcours d’aidante, malgré les entretiens avec les différents cardiologues, médecins et psychologues de la maison de retraite, me laisse une impression de grand désarrois. J’étais entourée de mes proches, mais ils ne m’’ont pas apporté toute l’aide dont j’aurais eu besoin. ils étaient simplement impuissants ou carrément en déni ou fuyant le problème pour certains.

        Peut être devrais-je accepter de ne pas avoir tout maitriser, tout compris...

        La solution est entre les deux je pense. Je vous remercie encore pour votre site, il est source de réconfort aussi bien en termes de réponses tardives à mes questions d’aidante que de pistes vers l’acceptation

        Je termine sur le syndrome de Diogène : aucun médecin ne m’en a parlé, encore une fois c’est des sites internet qui m’ont aiguillé vers ce diagnostic que j’ai fini par faire toute seule. A la maison de retraite l’équipe médicale prenait la chose avec légèreté : " il fait l’écureuil". Dit comme cela, il y a même un coté "mignon".Après avoir vu mon père vivre comme un SDF dans sa propre maison trop encombrée, j’avoue que je manquais de légèreté.
        Je vous livre mon point de vue, qui bien sur n’a rien de médical
        Bien sur on peut se dire qu’il s’agit d’un mode de vie....Ne pourrait- on dire la même chose de l’anorexie, de la boulimie ?
        Pour moi cela va bien au delà d’un comportement d’accumulation, de désordre :
        La possession devient LA raison de vivre de la personne atteinte, la dépossession devient le lit de toutes les angoisses :par exemple "peu importe si je ne prends pas mes médicaments du moment que je les possède, d’ailleurs il vaut mieux que je ne les prenne pas car je risque d’en manquer plus tard..."
        Dans cet état, les objets prennent un peu la place des êtres vivants...


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        • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 19 décembre 2014 à 02:53 , par Michel

          Bonsoir, Karine.

          Votre message est si beau que j’ai envie de le laisser résonner tel quel.

          Mais tout de même, quelques mots de réponse.

          Vous l’avez poussé à se faire opérer, et la suite ne vous a pas confirmé le bien-fondé de cette option. Soit. Mais il vous faut considérer trois choses :
          - Ce n’est pas parce que mon action échoue que j’avais le devoir de m’abstenir. Les choses, je les décide avec ce que je sais au moment où je les décide.
          - Vous l’avez poussé, mais il avait les moyens de ne pas se laisser pousser.
          - Et quand bien même on arriverait à se dire que vous avez eu tort, il n’en reste pas moins que c’est l’amour que vous lui portiez qui vous a conduite à agir ainsi. Or notre devoir éthique vis-à-vis du malade, ce n’est pas le succès, c’est la droiture et la pureté de cœur (quant au médecin, il a deux devoirs éthiques : le premier est d’être droit ; le second, on a tendance à l’oublier, c’est de connaître son métier ; mais passons).

          Vous avez raison de chercher à comprendre. Il n’est pas temps encore de se dire que vous ruminez inutilement, et à ce stade du deuil il est bon que vous recherchiez tous les éclaircissements nécessaires. Je ne sais pas si je peux vous y aider ; mais je sais que j’en serais fier.

          De même, vous avez raison de souligner que le monde de la maladie est un monde où le soutien des aidants n’est pas organisé ; allons plus loin : la pente naturelle des choses est bien, comme vous le soulignez, à l’inverse de ce qui se passe, par exemple pour la prise en charge des enfants. Il faudra bien un jour qu’on se demande pourquoi, et qu’on y remédie. Pour ma part j’aimerais qu’on mette en place, non de l’aide aux aidants, comme on le propose si souvent, mais du coaching ; quelque chose qui leur permette de comprendre que ça, ils n’ont pas à se l’imposer, que là ils vont trop loin dans l’abnégation, que leur sentiment de colère contre leur proche est normal, que quand ils commencent à se demander si ça va durer encore longtemps, c’est un sentiment par lequel tout le monde, absolument tout le monde, passe, etc.

          Et qu’il ne faut pas tout maîtriser. Que le but de la prise en charge est aussi d’apprendre là lâcher prise.

          Sur le syndrome de Diogène je préfère ne pas m’avancer : je vous l’ai dit, je ne connais pas suffisamment la question. Mais j’aime beaucoup ce que vous en pensez.

          Bien à vous,

          M.C.


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  • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 25 novembre 2014 à 00:08 , par lema

    Dimanche 12 octobre, j’avais posté un message témoignant de la conversation que j’avais eu ce jour là avec ma maman de 90 ans sur sa mort prochaine et de mon trouble après cette visite.
    Je relis cette phrase : "Ne me laisse pas seule, je vais mourir ce soir". Je me rappelle que juste après envoyé le message, je m’étais rappelé ces mots de maman "Il faudra que tu sois fort et courageux"

    Une semaine plus tard, dimanche 19 octobre, je vais rendre visite à Maman, à la maison de retraite. Elle est allongée dans son lit, dort profondément. Le médecin vient de passer. Le matin, elle a eu une forte diarrhée. Bientôt les infirmiers arrivent et la mette sous perfusion antibiotique à spectre large, hydratation et prise de sang.

    Lundi : des analyses complémentaires dont une hémoculture sont lancées.

    Mardi : arrêt des traitements par voie buccale ; antibiothérapie et hydratation par perfusion sous cutanée, morphine et trinitrine en patches. anticoagulant par injection. Le pronostic vital est réservé. Le transfert à l’hopital n’est pas jugé utile ; la maison de retraite est à l’intérieur d’un centre hospitalier, une permanence médicale est assurée en permanence.

    Mercredi matin : maman semble un peu plus éveillée. Elle prononce mon nom, et un peu plus tard ces mots "j’ai mal". Mercredi après midi, maman est mise sous morphine par injection. Elle dort paisiblement.

    Jeudi matin : Maman dort. Après avoir examiné maman, le médecin m’informe que la fin est vraisemblablement proche, mais refuse de s’avancer sur une date ; on serait sur de se tromper. Maman développe des ulcères veineux, les reins commencent à s’arrêter. On va continuer à la soigner dans sa chambre. Je relate à l’infirmière les propos de maman sur sa fin proche, il y a une dizaine de jours. Elle me confie que l’équipe soignante avait l’impression que maman avait renoncé à se battre et se laissait mourir.

    Vendredi 17.00 : avec quelques amis, nous nous retrouvons dans la chambre de maman, à la maison de retraite, pour lui dire au revoir et pour une prière avec l’aumonière de la maison de retraite.Maman dort, paisiblement, elle a des couleurs, les traits sont reposés. J’ai l’impression, que par moments, les yeux sont très légèrement ouverts. Nous avons peine à croire que la fin est proche.

    Samedi 25 octobre à 02.15 du matin : le décès est prononcé.

    Dimanche, sur son lit de mort, maman esquisse un léger sourire. Elle semble heureuse. L’un des amis qui l’ont vu vendredi me confie : Mourir c’est toujours triste, mais mourir dans ces conditions, c’est beau quand même.


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    • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 25 novembre 2014 à 18:53 , par Michel

      Bonsoir.

      Un grand merci pour ce message de paix.

      Non, mourir n’est pas, et ne sera jamais une chose plaisante. Mais on peut en faire une chose paisible. J’arrive à un âge où, tout doucement, loin encore (enfin, je suppose) la mort devient mon horizon. Je n’ai toujours pas envie de vivre dans un monde qui ferait semblant de l’ignorer.

      Je pense à vous dans ce deuil qui vous reste à faire.

      Bien à vous,

      M.C.


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      • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 26 novembre 2014 à 07:59

        Bonjour,
        Il vous reste à vivre, peut-être, l’équivalent d’une vie, plus et mieux que pour beaucoup.
        Et le deuil n’est-il pas une modification de l’horizon ou de sa perception qui, de façon générale, doit être, autant que possible, autre chose que la mort ?
        Bien à vous,
        BC


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        • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 27 novembre 2014 à 08:33 , par Michel

          Nous sommes tout à fait d’accord, et c’est ce que je trouvais magnifiquement dit dans ce récent message.

          La modification que je vis est quasi imperceptible. Elle me vient de constater que mes enfants sont des adultes, ou qu’en moyenne les hommes politiques sont plus jeunes que moi ; elle me vient de constater que je suis passé d’une période où l’hypothèse privilégiée était, quand mon corps m’envoyait un symptôme, que cela passerait tout seul, à une période où elle est que ce n’est pas si sûr. Rien qui empêche de vivre, rien même qui fasse peur. Mais c’est là. Et cela me rappelle que le temps est désormais une donnée à prendre en compte dans mes projets. Cela modifie le regard tout en laissant l’action possible, peut-être même la rend-elle plus facile, plus nécessaire, plus libérée, parce que le résultat importe moins, je ne sais pas.

          Un octogénaire plantait.
          "Passe encor de bâtir ; mais planter à cet âge !
          (...)
          Mes arrière-neveux me devront cet ombrage :
          Eh bien ! défendez-vous au sage
          De se donner des soins pour le plaisir d’autrui ?
          Cela même est un fruit que je goûte aujourd’hui :
          J’en puis jouir demain, et quelques jours encore
          .

          En tout cas, je note que vieillir est un temps de paix ; il est vrai que pour moi ça se passe plutôt bien, enfin pour le moment.

          Bien à vous,

          M.C.


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  • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 12 octobre 2014 à 22:08 , par lema

    Ma mère 90 ans. Elle est maison de retraite depuis 1.5 ans. Elle est atteinte de maladie d’Alzheimer ou apparentée, comme on dit aujourd’hui. Les troubles cognitifs ont été diagnostiqués en 2009. Le MMS est inférieure à 10, elle souffre de troubles de mémoire, (lorsque mon père est décédé, il y a un an, elle avait oublié qu’elle avait participé aux obsèques, 3 heures après y avoir assisté). Mais ce que les médecins avaient noté, c’est que le langage restait bien préservé, avec utilisation de mots parfois recherchés pour une personne dans son état.
    Depuis 3 mois et plus encore depuis quelques semaines, son état de santé se détériore. Elle qui il y a quelques mois tenait à garder un minimum d’autonomie, marchant avec des cannes anglaises, est maintenant en fauteuil roulant. A la base, une très forte angoisse et des délires. Par exemple
    "Sauvons nous, il y a le feu, nous allons être accusé d’homicide involontaire pour non dénonciation..."
    Elle vivait un cauchemar éveillé avec une peur panique. Elle avait même peur de marcher et du coup perdait tout sens de l’équilibre.
    Le médecin lui a prescrit un traitement, le délire est encore parfois là mais la peur panique a disparu, l’angoisse est présente de temps à autre mais il y a des jours où elle est calme et sereine. Maintenant, ce sont les problèmes d’escarre et de circulation veineuse qui apparaissent, elle ne tient plus sur ses jambes, il faut 2 aides soignantes pour la soigner. Peut être les médicaments, la faisant dormir, l’ont ils clouée dans son fauteuil.
    Cet après midi, Je suis allé voir Maman. Après un somme, elle s’est réveillée angoissée :
    "Il n’y a pas assez d’argent pour que je reste"
    Sur ce thème, je me sens à l’aise pour lui expliquer qu’il n’en est rien.
    La discussion continue
    "Il n’y a pas assez d’argent, ramène moi à la maison"
    Là, je me sens moins à l’aise. J’essais d’expliquer qu’elle doit aller mieux avant de rentrer à la maison.
    "Emmène moi à la maison, je veux la revoir avant de mourir, je veux mourir à la maison"
    Tout d’un coup, elle me dit : "Je ne sais plus où est la maison".
    Là je comprends que c’est de la maison dont je dois parler. Je me sens de nouveau à l’aise, j’explique comment aller à la maison, je décris la maison. Je vois que Maman se calme, s’apaise quelque peu.... Mais la discussion continue :
    "Ne crois tu pas qu’à 90 ans, l’heure est venue de mourir"
    Nous abordons maintenant les questions que nous auscultons systématiquement dans notre société. Le timbre de la voix de Maman est faible, fatigué, mais les mots sont justes, les phrases ont un sens. S’agit’il des mots d’une personne démente ?
    Je tente : "Il n’y a pas d’age pour mourir, certains meurent à 20 ans, certains meurent à 100 ans"
    Elle continue : "Je n’ai plus de force, je vais mourir ce soir"
    Je commence à vaciller.
    "Maman, j’ai besoin de toi"
    "Moi aussi, j’ai besoin de toi. Ne crois tu pas qu’à 90 ans, l’heure est venue de mourir."
    Le ton de la voix est toujours aussi faible. Dans le même temps, Maman a pris une petite grappe de raisin sur la table et maladroitement saisit les grains un par un et les mangent, lentement. Elle qui est droitière, se sert maintenant de la main gauche, la main droite est déformée par les rhumatismes.
    Je ne peux que répéter ce que j’ai déjà dit, Maintenant c’est moi qui suis ténanisé. Que dire ? Parler de la mort ? Mais c’est emprunter un sentier inconnu...
    "Maman, je t’aime"
    Maintenant c’est moi dont la voix brisée...

    Je suis sauvé par l’heure du dîner qui arrive. J’accompagne Maman à la salle à manger.
    "Ne me laisse pas seule, je vais mourir ce soir".

    J’espère qu’à cette heure, Maman a trouvé le sommeil. Moi je suis encore troublé de cette longue discussion de trois heures.
    Réflexion faite, peut être aurais je du parler de la vie ? Quel est le meilleur moment de ta vie ? Vers quel horizon Maman m’aurait elle alors conduit...

    Laisser moi croire que l’on peut avoir une relation forte avec une personne Alzheimer.
    Maman est elle vraiment démente ? En douter me rassure...


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    • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 13 octobre 2014 à 08:42 , par Michel

      Bonjour Eric.

      Votre courrier est fascinant. Et il me renvoie à une question avec laquelle je n’ai certainement pas fini de me colleter.

      Je suis le plus souvent très agacé par le politically correct. Les aveugles ne voient pas beaucoup mieux depuis qu’ils sont non-voyants, les trisomiques ne diffèrent pas des mongoliens, et les déments sont les déments. Ce n’est pas le nom qu’on pose sur eux qu’il faut changer, c’est le regard.

      C’est important, car notre civilisation est en train de payer cher le prix du sophisme. Je m’explique.

      Le grand débat entre Platon et les sophistes (enfin, pour autant que nous le connaissions, car l’essentiel de ce que nous savons sur les sophistes nous vient de leur adversaire) portait sur un point : y a-t-il une réalité indépendante de ce que l’homme en fait ? Existe-t-il des objets en soi, qui existeraient même si l’homme n’était pas là ? L’homme est-il, comme dit Protagoras, « la mesure de toute chose », ou bien les choses ont-elles leur mesure en elles-mêmes ? L’enjeu est majeur, car si Protagoras a raison alors les choses ne sont que ce que je dis qu’elles sont. Les exemples ne manquent pas de nos jours ; je vous fais grâce de ce qu’on trouve dans le discours politique quotidien, préférant vous faire remarquer qu’un fœtus de trois mois peut être sans problème un être humain à part entière avec prénom et place dans l’album de photos quand il est désiré, et un bout de viande qu’on jette quand il ne l’est pas. J’ai beau être tout à fait favorable à l’avortement (du moins quand il est nécessaire), j’aimerais qu’on dise une bonne fois ce qu’est un fœtus.

      Et le drame de cette affaire, c’est qu’on change le nom des choses quand on ne sait pas changer les choses, et que moyennant ce changement de nom on perd facilement de vue qu’on n’a rien fait sur les choses. C’est pourquoi je m’accroche à mon idée : ce n’est pas le nom de la démence qu’il faut changer, c’est la manière dont on regarde le malade.

      La limite de mon raisonnement, c’est que, tout de même, le nom qu’on donne une chose finit par en faire plus ou moins partie, de sorte que quand on change le nom de la chose on change tout de même bien un peu la chose. Mais laissons cela. Ce que je proclame c’est que les déments sont des gens merveilleux, qui m’ont assez largement fait ce que je suis.

      Que vous dire maintenant ?

      Votre mère a 90 ans et un déclin cognitif. Je sais que la règle est d’appeler ça « maladie d’Alzheimer » ; j’ai dit ailleurs ce que je pensais de cette assimilation sommaire. Mais peu importe. Les troubles cognitifs ont été diagnostiqués en 2009 ; il est donc probable qu’ils se sont notablement aggravés. Le MMS est inférieure à 10, ce qui n’a qu’une valeur indicative mais suggère fortement que la détérioration est majeure. Faut-il parler de démence ? C’est une autre affaire, mais statistiquement je dirais : évidemment oui.

      Il n’y a pas de trouble du langage. Certes. Mais outre que cela se produit, il faudrait creuser ce point : le plus souvent on voit assez vite que derrière un vernis de perfection élocutoire, les dégâts sont là dès qu’on gratte un peu.

      Mais…
      Ce que vous constatez c’est que vous parvenez sans difficulté à maintenir avec elle une relation riche et féconde. C’est donc votre regard qu’il faut changer : oui, votre mère est en état de démence, et la démence, ce n’est pas ce que vous avez cru. Ce n’est pas perdre son intelligence, ce n’est pas perdre conscience, ce n’est pas perdre sa personnalité. C’est perdre un certain nombre de capacités. Vous avez certainement entendu dire que les autistes ont une intelligence normale, souvent même supérieure, et que leur handicap est d’un autre ordre.

      Elle présente des troubles de type délirant ; je ne peux rien en dire car il faudrait absolument être sur place pour les analyser. Mais ce n’est pas le plus important. Le plus important est qu’elle est en train de dire quelque chose autour du départ, ou du retour. Envie de rentrer à la maison ? Bien sûr, comment ne l’aurait-elle pas ? Pressentiment de sa fin prochaine ? C’est très possible ; contrairement à ce qu’on imagine, il est banal de voir que devant les vraies questions de la vie et de la mort le dément retrouve une lucidité extraordinaire.

      Et ce que vous avez fait et répondu me semble très bien. Ce sera très bien tant que vous tiendrez à la fois que la relation à votre mère nécessite tout de même qu’on tienne compte de son handicap cognitif, et que cette précaution prise il est parfaitement possible d’échanger avec elle sur les questions qui comptent.

      Et je dirais : faites-vous confiance, et tout ira bien.

      La situation ne me semble pas très bonne : pour une raison ou pour une autre c’est une dame qui se grabatise (peut-être en effet est-ce la contrepartie du traitement), avec déjà des escarres. Ce n’est pas un bon signe et il faut effectivement envisager que les choses vont mal tourner ; et que votre mère le sait.

      Les mots sont justes, les phrases ont un sens. S’agit-il des mots d’une personne démente ? Oui, bien sûr. Devenir dément n’est pas devenir idiot ; et le dément est tout à fait capable de tenir un discours parfaitement adapté, du moment qu’il en a l’initiative. C’est quand il est pris de court que les choses se gâtent. Parler de la mort ? Oui, si cela vous est possible, si cela ne vous est pas trop dur. Parler de la vie ? Bien sûr.

      Laissez-moi vous acculer dans les cordes.

      Si vous allez la voir, c’est parce que vous pensez qu’il est possible d’avoir une relation forte avec une personne dans cet état, n’est-ce pas ? Car si vous ne le pensiez pas, à quoi bon aller la voir ? Et si vous pensez que cette relation est possible, alors vous n’avez pas d’autre issue que d’en prendre le risque. Et de faire avec elle ce que vous feriez avec quiconque. Et donc lui demander : « Quel est le meilleur moment de ta vie ? » Vers quel horizon vous aurait-elle alors conduit ? Je n’en sais rien, bien sûr. Mais… précisément, ce que vous êtes en train d’écrire c’est que votre mère a encore tout à fait les moyens de faire le bilan de sa vie, un bilan si fort, si lucide, si exact qu’il pourrait vous mettre en difficulté.

      Et vous avez raison. Et c’est ce que, de tout cœur, je vous souhaite.

      Bien à vous,

      M.C.


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  • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 14 septembre 2014 à 09:03

    Les électrochocs ne sont pas la thérapie barbare d’autrefois, soit.
    Tout votre article montre que le sujet âgé a de quoi être dépressif... Dans ce cas, comment reconnaître la dépression mélancolique, même délirante, d’un mécanisme de défense ? Et dans les cas les plus graves (ceux qui justifient les électrochocs) peut-on valablement distinguer un bénéfice du point de vue du sujet (plutôt qu’une désorganisation encore plus grande du fait des effets secondaires, mais appréciable du point de vue des soignants) ?


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    • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 14 septembre 2014 à 18:12 , par Michel

      Bonsoir.

      Malheureusement, je préfère ne pas vous répondre : nous entrerions là dans des considérations de gérontopsychiatrie beaucoup trop pointues pour les ambitions de ce site. C’est d’autant plus difficile que le diagnostic psychiatrique en général est particulièrement difficile chez le sujet âgé, et celui de dépression encore davantage. Je ne parle même pas du fait que, quel que soit l’âge du sujet, la notion de dépression elle-même n’est pas quelque chose de simple : non seulement le schéma des trois types de dépression que je vous donnais précédemment n’est plus guère en vogue (on y reviendra) mais le concept même est malaisé à définir, au point qu’on ne sais pas très bien définir ce qu’est exactement une dépression et qu’on a pu écrire que la dépression est "la maladie qui est améliorée par les antidépresseurs". Entre vous et moi, ce critère, appliqué avec rigueur et clairvoyance, est probablement le meilleur, mais on ne peut pas dire que ce soit totalement satisfaisant pour l’esprit, n’est-ce pas ?

      Tout cela dit, quand on se trouve face à une caricature de mélancolie on ne peut pas douter que la maladie existe, et l’amélioration liée au traitement est volontiers spectaculaire.

      Mais franchement, de deux chose l’une : ou vous êtes un professionnel désireux d’améliorer ses connaissances en la matière, et je ne suis pas assez compétent pour cela ; essayez plutôt http://www.serpsy.org/ ; ou vous êtes un non-professionnel, et je craindrais de vous donner de fausses lumières en vous simplifiant une question aussi épouvantablement complexe.

      Bien à vous,

      M.C.


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      • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 15 septembre 2014 à 09:48

        Bonjour, je ne suis pas un professionnel, et il n’y a pas d’autre intérêt que celui induit par votre article.
        Je crois qu’effectivement, si on ne sait pas très bien définir ce qu’est exactement une dépression, au point de la définir comme la maladie qui est améliorée par les antidépresseurs, c’est la meilleure façon d’en traduire la compréhension médicale et les limites. Et je trouve cela plutôt satisfaisant pour l’esprit.

        Cependant, encore deux questions :
        - Est-ce vraiment une maladie ? Vous y avez sans doute répondu en détaillant les divers cas de figure.
        - Comment agissent les anti-dépresseurs ? On ne sait pas vraiment bien sûr. Exploitent-ils par exemple des propriétés analogues à celles de l’alcool ou bien des somnifères ?
        La seule logique connue (implicite) est-elle d’altérer la facultés cognitives afin d’entraver le mécanisme dépressif ?

        Bien à vous,
        BC


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        • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 15 septembre 2014 à 13:18 , par Michel

          Bonjour.

          Comment aller plus loin dans ma réponse ?

          Cela m’est difficile pour deux raisons.

          La première est simple : je ne me suis pratiquement pas intéressé aux neurosciences. Il est probable pourtant que c’est là qu’il faut chercher des éléments.

          La seconde est que la psychiatrie a été particulièrement ébranlée par l’irruption des conceptions américaines. De manière très schématique, il y a une opposition, qu’on retrouve en philosophie, en éthique, etc... entre les deux rives de l’Atlantique. Pour le dire grossièrement, les Européens sont attachés à la recherche des principes et des causes, les Américains s’intéressent bien davantage aux résultats ; différence qui me fait penser au débat entre Platon et les sophistes. Et la psychiatrie est particulièrement touchée parce que, comme nous le savons depuis longtemps, il est difficile de dégager un savoir objectif sur la subjectivité.

          Quand il s’est agi d’écrire une classification des maladies mentales, les Américains ont donc considéré qu’il fallait s’intéresser uniquement à ce qui était observable. Pour prendre un exemple qui m’est cher, il existe un symptôme qui s’appelle l’anosognosie:c’est la méconnaissance de la maladie par le malade lui-même. Et les auteurs américains ont décidé que le dément présente une anosognosie, parce qu’il ne reconnaît jamais qu’il est dément. Et certes ils n’ont pas tort. Mais du coup ils refusent de faire la différence entre celui qui ne dit pas qu’il est dément parce qu’il ne le sait pas, et celui qui ne le dit pas parce qu’il le sait fort bien mais refuse de le dire. C’est dommage.

          Je vous dis cela parce qu’il y va de la notion même de maladie. Ce que nous observons, ce sont des manifestations : signes, symptômes. Éventuellement on observe des groupements de symptômes (syndromes). Mais une maladie, c’est autre chose : c’est un mécanisme pathologique, lié à une ou plusieurs causes, et qui produit les symptômes. Et je crois que sur la dépression nous n’en sommes pas à décrire finement un mécanisme lié à une cause. La dépression est donc, en l’état actuel de nos connaissances, un syndrome.

          Sur l’action des antidépresseurs, on sait qu’ils agissent sur deux types de médiateurs chimiques : la sérotonine et l’acétylcholine. Le problème est qu’on n’est pas encore trop savant sur la physiologie exacte de ces médiateurs : il est difficile de penser que quelque chose d’aussi pointu et variable que l’humeur puisse dépendre d’un peu plus ou moins de médiateurs. Par contre ils n’agissent certainement pas en inhibant les fonctions cognitives ; on pourrait le dire davantage des neuroleptiques.

          Bien à vous,

          M.C.


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  • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 12 septembre 2014 à 19:08

    Bonjour,
    très "impressionnant" article, de plusieurs points de vue.
    Mais lorsque vous écrivez "le meilleur traitement de la dépression grave chez le sujet âgé reste l’électrochoc", d’une part, selon quels critères ?
    d’autre part, en quoi particulièrement chez le sujet âgé ?
    et enfin, croit-on savoir expliquer le mécanisme de cet effet "bénéfique" ?
    Bien à vous,


    Répondre à ce message

    • Préalables à une psycholologie du sujet âgé Le 13 septembre 2014 à 13:22 , par Michel

      Bonjour, et merci de votre message.

      Je comprends votre réaction, et je suis conscient du caractère provocateur de mon propos : quoi de plus terrifiant, de plus barbare, que l’électrochoc ? Mais nous sommes ici pour parler en vérité, même quand cette vérité nous décoiffe. Pour prendre une exemple encore plus gore, je suis farouchement opposé à la peine de mort ; mais ce que le physiologiste sait, c’est que quand il s’agit de tuer son prochain la méthode la moins bestiale est la guillotine, talonnée par le garrot franquiste. Ça met du sang partout, mais c’est un autre problème.

      Passons. S’agissant de l’électrochoc, il faut dire tout d’abord :
      - Que dans ses débuts, il se pratiquait sans anesthésie ; c’est révolu.
      - Qu’on a fait n’importe quoi avec les électrochocs.
      - Que les troubles de mémoire ont été surestimés.

      Cela n’empêche pas qu’il en existe une utilisation raisonnée : l’électrochoc est remarquablement efficace dans les dépressions dites mélancoliques, et plus encore dans les dépressions délirantes. Je vais vous raconter les choses à l’ancienne, car ces distinctions n’ont plus guère cours, ce qui me semble une erreur (je supplie les psychiatres de cesser de lire). De mon temps on distinguait trois types de dépression :
      - La dépression réactionnelle : le sujet est triste, et quand on considère ce qu’il vit on se dit qu’il y a de quoi ; le modèle de dépression réactionnelle est le deuil.
      - La dépression névrotique : le sujet est triste, et quand on considère ce qu’il vit on se dit qu’il n’y a pas de quoi. C’est un trouble de l’adaptation à la réalité.
      - La dépression mélancolique, qui est tout autre chose, et qui est de l’ordre de la psychose. Je la décrirais en disant qu’il s’agit en somme d’un délire de dévalorisation : tout comme il y a des délires mégalomaniaques dans lesquels le sujet se croit le meilleur du monde, il y a des délires dans lesquels le sujet se croit le pire du monde. Quand nous lisez dans le journal qu’un forcené a tué sa femme et ses enfants avant de se faire justice, il s’agit d’un mélancolique, qui s’est cru le pire des hommes, et tellement mauvais qu’il fallait qu’il meure ; mais que même mort il aurait encore pu faire du mal à son entourage, raison pour laquelle il fallait qu’il le supprime.

      Vous imaginez sans peine la souffrance de ces malades.

      D’où l’intérêt de l’électrochoc dans cette pathologie ; car les antidépresseurs sont plutôt moins efficaces, et surtout leur action est beaucoup plus lente.

      En gériatrie le problème se double d’une difficulté : celle de la tolérance des médicaments. Il y a en effet deux grandes classes d’antidépresseurs :
      - Les anciens, type Anafranil, qui sont très efficaces mais posent d’importants problèmes de tolérance dans plus d’un tiers des cas ; or il faut souvent utiliser de fortes doses.
      - Les nouveaux (dont la principale propriété est d’être beaucoup plus chers), qui ne m’ont jamais impressionné par leur efficacité dans les dépressions graves, et qui du reste posent leurs propres problèmes de tolérance.

      Ajoutons que quelle que soit la classe utilisée les effets bénéfiques peuvent se faire attendre un, voire deux mois.

      Je demande donc que soit réexaminée la question de l’électrochoc, surtout en gériatrie.

      Quant à savoir comment ça marche...

      Bien à vous,

      M.C.


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