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Euthanasie : un point à deux voix II

Peut-on penser un droit au suicide ?

mardi 10 avril 2012 par le géomètre, Michel

Le droit au suicide.

Nous avons analysé la question de la fin de vie et de l’euthanasie. Il nous faut examiner si cela nécessite que soient traitées les questions :
- de l’information du patient ;
- de l’aide au suicide ;
- du suicide ;
- de l’alternative au suicide.

1. L’information du patient

Le géomètre : Le patient et son entourage sont-ils systématiquement informés des possibilités :
- de bénéficier d’une sédation réversible ;
- de bénéficier en particulier d’une sédation réversible qui accompagnerait un arrêt de l’alimentation ;
- de bénéficier d’une sédation réversible maintenue de façon permanente en cas de souffrance en période d’éveil ;
- de donner des directives au médecin en cas (même improbable) de souffrance irréductible malgré une sédation ?

Le médecin : Ils devraient l’être. Cela dit il ne faut pas méconnaître la difficulté :
- Si on ne les informe pas, autant dire qu’on leur dénie le droit.
- Mais si on les informe, on risque d’induire une demande intempestive.

Le géomètre : Mais a-t-on les moyens d’envisager que cette solution se généralise aux candidats au suicide susceptibles d’être hospitalisés ; ceux qui sont dans un état physique qui ne leur permet pas d’être autonomes et qui demandent une sédation tout en arrêtant de s’alimenter ? Verrait-on ce type d’hospitalisation démocratisé ?

Le médecin : Techniquement, oui. Mais dans la pratique, la décision de sédation survient au cours ou au terme d’une longue prise en charge palliative, dans une concertation entre le patient, son entourage et une équipe qui connaît bien le patient, et non comme un simple acte technique détachable de l’histoire du patient, un service qu’on rendrait pour convenance personnelle comme la chirurgie esthétique. Ou alors dans une situation d’extrême urgence. Et je renforce mon propos en disant que, même dans ces situations, on a déjà tendance à abuser de la sédation.

Pour autant qu’on sache, la souffrance se termine avec la perte de la conscience. Ce qui est exact, c’est que la sédation aboutit à une "mort idéale" au sens où le patient n’y assiste pas (il n’est pas sûr que ce soit là l’avis de tout le monde, car il n’y a pas si longtemps la pire mort était celle dont on ne s’apercevait pas). Mais une fois de plus, redisons que la mort n’est pas le but de la sédation.

2. L’aide au suicide

Le géomètre : La question de la mort volontaire peut-elle être envisagée par le patient et son médecin ? N’est-ce pas une option qui est, de toutes façons, présente pour le patient, mais qui oblige celui-ci à mener une réflexion parallèle à celle qu’il mène avec son médecin ? Certaines options thérapeutiques ne sont-elles pas valables parce que l’option d’une mort volontaire existe ? Le rôle du médecin est-il d’occulter ou de rendre possibles ces options là ?

Le médecin : Bien sûr qu’il peut l’envisager. Et que cela peut faire l’objet d’une réflexion avec le médecin. Mais le médecin, lui, est contre, et cela n’a pas lieu d’influencer ses propositions thérapeutiques, du moment qu’il respecte la loi du 4 mars 2002 qui dispose que le patient prend les décisions qui le concernent.

Le géomètre : Peut-on parler de son propre suicide avec un tiers ? La détermination serait celle de décider sans en parler. Soit le tiers est un instrument, soit il épouse absolument notre point de vue, soit il garde une indépendance : là, il y a deux cas : soit c’est la confrontation, pénible, insupportable dans ce contexte ; soit il intègre absolument nos critères avec une analyse différente, mais prouve une implication telle qu’on n’est plus seul et qu’on a tous les courages, et le projet tombe.

Le médecin : J’ai été très frappé par l’histoire du suicide de Claire Quilliot. Elle était parfaitement informée des moyens de se suicider, elle avait toute latitude pour se procurer les drogues nécessaires, elle se les est d’ailleurs procurées. Cependant, au moment de passer à l’acte, elle a choisi de le réaliser en prenant les drogues qu’elle avait prévues, et en allant se noyer. Du point de vue rationnel, il est toujours risqué de mourir en plein air : quelqu’un pourrait passer ; il est bien plus efficace de trouver un lieu fermé et discret. D’autre part, les drogues utilisées suffisaient largement. Pourquoi a-t-elle agi ainsi ? Je n’y étais pas ; mais il existe des arguments pour dire qu’elle était victime d’une terrible dépression de deuil (où était son désir lucide, licite...?) ; et rares sont, dans ces conditions, les suicides qui échappent à un minimum de mise en scène.

C’est que rares sont les gens qui se suicident parce qu’ils ont décidé de mourir, un point c’est tout ; le plus souvent, l’acte de suicide est avant tout une parole (pas nécessairement un appel à l’aide, ce serait là tenir un propos trop facile), dont l’obscur tréfonds contient l’idée que je veux voir combien mes endeuillés me regretteront. S’il n’y avait que la rationalité, on ferait bien plus simple.

Le géomètre : La mort est impensable, elle ne peut être prévue. Cette fantasmagorie est-elle liée à ce qu’on a imaginé du moment de mourir, sans le vivre. Alors que sera différente l’attitude réelle au moment de mourir, liée à ce qu’on a vécu, à ce dont on est effectivement capable, et à ce qu’on vit de façon encore imprévisible. Y compris peut-être le besoin d’une mise en scène.

Le médecin : Même en pensée, on a besoin de subterfuges pour apprivoiser l’idée. Rien de plus normal : la mort, je l’ai écrit, est radicalement impensable ; on ne peut donc rien en dire, et certainement pas la choisir ou la préparer. Si on le fait, c’est qu’on parle d’autre chose, et on retombe sur ma première remarque : qui se livre à cela ne peut parler de décision lucide, libre, etc.

La fantasmagorie de la mort rend difficile l’appréciation de la détermination du candidat au suicide, mais c’est cependant ce qu’on me demanderait d’apprécier si je devais m’en mêler. Dès que nous disons cela, nous rendons plus problématique cette fiction de la mort assumée comme un acte totalement libre, totalement décidée et assumée. Or c’est la pierre de touche : car si on ébranle ce point, alors vous n’empêcherez pas le clinicien de tiquer et de se demander si le désir de mort est lucide, licite, etc, ou s’il ne relève pas d’une pathologie.

Le géomètre : Pourquoi ne pas considérer que le caractère rationnel ou irrationnel est indécidable de l’extérieur ?

Le médecin : Je ne crois pas qu’on puisse se contenter de cela ; car soit on considère qu’on a besoin du médecin de quelque manière, et alors je dois assumer le rôle que la société m’a confié, qui est explicitement de me mêler de ce qui ne me regarde pas, d’évaluer ce qui ne peut pas l’être, notamment du point de vue du psychisme. Quand j’ai affaire à un patient qui souffre de troubles mentaux, je n’ai pas à juger sa logique ou sa rationalité, mais j’ai à l’évaluer pour en tirer des conséquences pratiques. Et si son comportement est irrationnel, je peux le comprendre mais cela n’en fait pas moins nécessairement symptôme. Ou on considère que le suicide est une affaire strictement personnelle, et alors je ne m’en mêlerai à aucun titre, même pas en donnant des conseils.

Le géomètre : Si nous nous plaçons dans un contexte médical, alors le médecin peut se poser la question d’un désir de mort lucide, licite, relevant ou pas d’une pathologie. Mais si nous nous plaçons dans un contexte privé, et même si la question peut être posée, au moins a posteriori, un avis, même médical, ne peut avoir d’impact contraignant.

Le médecin : Je suis tout à fait d’accord. Mais il suit de là que l’acte lui-même doit être personnel et solitaire. Il y a inconséquence à vouloir l’un et pas l’autre (comme le fait l’ADMD), car si on le fait, alors l’aidant au suicide est nécessairement réduit à l’état d’instrument.

C’est du même point de vue que je me demande pourquoi on tient tant que cela à compliquer l’acte de suicide, de telle sorte qu’il implique presque nécessairement un tiers ; et je suis fasciné par le fait que, pour l’ADMD, l’acte de mourir est l’expression de ma souveraine liberté d’homme seul face à lui-même, alors qu’elle tient absolument, contre toute évidence, à vouloir que pour le réaliser on ait besoin d’un autre. D’où il résulte qu’il lui faut tout mettre en œuvre pour que cet autre qu’elle convoque ne puisse pratiquement pas refuser (je sais : la clause de conscience), le transformant en objet qu’on manipule.

Le géomètre : Il est rassurant de faire de l’acte de mourir l’expression d’une liberté souveraine : ça rend un moyen de contrôle à l’individu dans le pire des cas. Et lui garantir une aide, c’est lui permettre de se contenter de le vouloir, et de le vouloir sans se justifier. Peut-on vraiment aborder avec un tiers cette question si intime sans être certain qu’il adhèrera absolument à ce qu’on lui dira, ou sans en faire un simple instrument ?

Le médecin : Nous y voilà : il faudrait donc rassurer le candidat au suicide. Pardon, mais il ne saurait pour moi en être question : si la vie lui est pénible au point qu’il veuille la quitter, je ne vois pas dans quelle circonstances il aurait besoin d’être rassuré. Ce n’est pas trop demander à celui qui en est au point où il veut mourir que de faire preuve de sa détermination, et d’une détermination au moins égale à celle de ceux qui passent réellement à l’acte. Le geste de mort ne peut être simplifié.

Le géomètre : Philosophiquement, imaginer que l’individu peut maîtriser son destin en choisissant librement la mort, aide à vivre. C’est une illusion, oui, mais il y a des illusions dont on ne peut pas se passer. J’aurais tendance à penser qu’un candidat au suicide aurait besoin de la bonne personne pour l’aider psychologiquement. Mais sans moyen de le lui garantir, c’est l’instrument qu’on peut envisager de lui fournir.

Le médecin : Je peux intégrer les critères du patient, mais pour autant je ne participerai en rien ; mon implication sera d’autre nature ; c’est d’ailleurs ce que j’ai fait dans ma carrière, et si le projet tombe ce n’est pas parce qu’il est devenu moins possible qu’avant, c’est parce que j’ai proposé autre chose.

Le géomètre : Refuser l’euthanasie implique de refuser l’aide au suicide. Tout au plus, la jurisprudence pourrait l’accepter lorsque la souffrance est irréductible et le contexte médical inaccessible.

Le médecin : Oui, mais au même titre que l’euthanasie. Ce qui rend l’euthanasie obsolète, ce sont les moyens dont nous disposons.

Le géomètre : Le suicide assisté, mais par qui ? Examinons la possibilité d’une modification de la loi en vue de faciliter le suicide assisté. Si ce choix de société était envisagé, il devrait rester indépendant du contexte médical (puisqu’incompatible avec la mission du médecin ainsi qu’avec la règle du double effet qui écarte tout produit administré pour son seul effet létal).

Le médecin : Ce qui fait que le médecin est nécessairement hors jeu, c’est que trop de patients ont besoin d’être garantis que le médecin ne fait pas ça. Reste à savoir qui le ferait. Croit-on vraiment que les infirmières sont disposées à jouer ce rôle ? Croit-on vraiment que les patients n’ont pas besoin d’être sûrs qu’elles non plus...

Le géomètre : Le médecin, responsable de ses décisions et actes, n’est pas instrumentalisable.

Le médecin : Certainement. Mais ce qui se dit, c’est que certains médecins sont prêts à le devenir. De deux choses l’une : ou on demande au médecin d’être une caution de ce qui se projette, et alors il est déjà instrumentalisé, puisqu’on lui demande de donner un avis en renonçant à son rôle de dépisteur de souffrance ; ou on ne lui demande rien, et pourquoi mettre un professionnel là où il n’en est nul besoin technique ? On ne peut pas dire à la fois que le suicide doit rester un acte libre et le soumettre à une quelconque appréciation.

Le géomètre : Une simple vérification de la capacité juridique pourrait suffire. Impliquer le médecin n’est pas obligatoire, mais cela pourrait lui donner un rôle de dépisteur de souffrance dans une situation qui lui aurait été totalement méconnue sans ce cadre légal. D’autre part, si l’on envisageait qu’un tiers administre le produit létal, pourquoi exclure le médecin qui serait volontaire ? Le médecin apporte l’assurance de sa volonté de soigner, et l’ADMD apporte l’assurance d’une assistance instrumentalisée.

Le médecin : Non. Pour remplir ce rôle, il faut que le médecin ait renoncé à soigner. J’affirme que, dès lors que vous lui demandez si peu que ce soit d’intervenir, il n’y a plus aucun moyen de limiter son rôle : le médecin est tenu, quand il traite un problème, d’en examiner tous les aspects, ce qui dégrade le caractère libre de l’acte (il suffit de se demander ce qu’on ferait dans ces cas épouvantables de dépressions chroniques, rebelles à tout traitement, pour constater que cette appréciation est totalement illusoire).

Le géomètre : Un suicide assisté implique une instrumentalisation. On ne peut envisager d’instrumentaliser le médecin dans un rôle contraire à celui qui est le sien. Si la motivation est de fournir une solution et un moyen de la réaliser, peut-on aller plus loin que fournir le produit létal, comment envisager un aidant qui ne serait ni médecin ni disposé à reconnaitre la détresse psychologique ?

Nous sommes d’accord sur l’impossibilité d’envisager une législation sur le suicide assisté qui impliquerait le médecin dans un avis qui l’obligerait à se poser la question de l’existence d’une pathologie altérant la pleine volonté. Mais qu’en serait-il de la possibilité pour un individu capable juridiquement de consulter un professionnel de la santé (qui pourrait être un psychologue plutôt qu’un médecin) habilité à délivrer une information standardisée et neutre, et qui pourrait entamer une démarche d’assistance psychologique ?

Le médecin : Ce qu’il en serait ? Ceci : que s’il pense qu’il y a lieu à une assistance psychologique, il serait irresponsable en délivrant une information, même standardisée et neutre...

Le géomètre : Et s’il pense qu’il n’y a pas lieu à une assistance psychologique ?

Le médecin : Je n’aurais aucun moyen d’évaluer cela ; je ne pourrais que détecter (et encore) une demande "non lucide, non licite"... mais l’inverse...

Le géomètre : Finalement, le suicide est l’affaire d’un individu libre (lucide ou pas) ET autonome, sans aide extérieure.

Le médecin : Oui, je crois que la seule manière de prendre les choses au sérieux est d’exiger de l’individu qu’il s’organise pendant qu’il en a les moyens. S’il ne le fait pas, alors il rend pratiquement impossible une évaluation un peu fiable de son réel désir. Et il y a des conséquences. S’il crée une situation où il dépend de moi pour cet acte, alors j’aurai mon mot à dire.
- Il y a le patient qui finit sa vie dans des souffrances insupportables. La solution est de le soigner, éventuellement de le sédater.
- Il y a le patient qui ne veut pas vivre sa fin de vie. Il lui appartient de prendre ses dispositions en temps utile de manière à ne pas se trouver contraint de s’en remettre à un autre.
- Il y a le patient qui, n’ayant pas pris de telles dispositions, laisse évoluer les choses jusqu’à se trouver dans une situation à laquelle il veut échapper mais ne peut le faire parce qu’il a besoin d’un autre ; alors il s’en remet à l’autre, et il lui faut en assumer les conséquences. Dans le cas extrême de ces sujets qui se trouvent dans une situation infernale sans avoir eu la possibilité de s’organiser, pour ma part, je suis prêt à envisager le recours, même extensif, à une sédation.

Le géomètre : Ceux qui ne peuvent/veulent sortir d’une situation qu’au moyen du suicide parce que c’est le seul apaisement possible, mais qui ne peuvent envisager une sédation, ont à prouver le caractère libre et lucide de leur acte en dépassant leur incapacité physique et la difficulté de trouver un moyen d’en finir. Le contraindre à démontrer que tout vaut mieux que la vie, n’est-ce pas dans certains cas le contraindre à faire n’importe quoi pour en finir ? Ce sont ces moyens qui me dérangent, pas la sédation dans tous les cas où elle est possible.

Le médecin : Sans doute. Mais il y a des problèmes sans solution ; et il suffit pour créer un problème sans solution d’augmenter le nombre de conditions. Ce qui était frappant dans le cas de Chantal Sébire, c’est qu’elle refusait tout, y compris les soins palliatifs, qui pourtant auraient eu les moyens de soulager ses souffrances. Du coup, son problème n’avait plus de solution…

3. Le suicide

Le géomètre : Si on considère que la question du suicide est personnelle et ne relève pas de la loi, qu’en est-il de l’information qui permet à l’individu de choisir le mode de suicide qu’il réalisera ?

Le médecin : Le problème avec le suicide, c’est qu’on ne peut guère chercher l’information sérieusement que quand on commence à l’envisager sérieusement ; ou alors on en fait, au contraire, l’objet d’une recherche purement spéculative.

Comment pourrais-je ne pas m’opposer à un tel acte ? C’est l’une des rares précautions dont nous disposons. Le moins que je puisse attendre du suicidant, c’est sa détermination :
- Qu’il se donne les moyens de trouver le chemin de sa solution.
- Qu’il montre qu’il est résolu à passer outre sa peur.
S’il a besoin que je lui tienne la main pour l’une de ces deux démarches, alors il me pousse fortement à douter de sa résolution ; or c’est le point crucial. Le prix que je mets à un suicide, c’est que le suicidant en soit à considérer que tout vaut mieux que la vie. S’il en est encore à chercher un moyen qui lui convienne, c’est qu’il a les moyens de poser des conditions à sa mort, et c’est donc que la nécessité ne s’en impose pas.

Le géomètre : L’information est-elle disponible ? C’est-à-dire les substances toxiques, leurs effets, leur efficacité, ainsi que la fiabilité de l’information ?

Le médecin : Une fois admis que l’acceptabilité dépend largement du besoin qu’on en a, l’information est plus disponible qu’on ne pense, sauf à vouloir que la mort chimique soit encore plus soft que la mort naturelle, désir que je peux comprendre mais qui aggrave le doute quant à la motivation.

Les solutions dont je vous parle sont simples, rapides, efficaces, indolores. S’il fallait qu’elles aient encore un avantage supplémentaire, cela me ferait considérer que la quête de suicide manque un peu de consistance. Mais il me semble que les risques d’autres molécules pèseraient bien peu face à un réel désir de mort. Je crois sage de ne pas faciliter les choses.

Le géomètre : Il s’agit d’une recherche particulière. Elle est ouverte : les résultats ne sont pas qualifiés a priori. Et, soit elle est orientée par une intuition, un désir, un fantasme, le caractère rationnel de la recherche étant surtout de remettre en cause les hypothèses et de ne pas s’arrêter au premier résultat ; soit elle est menée dans un contexte difficile, incompatible avec une recherche trop longue et trop complexe.

Le médecin : J’insiste : je ne me figure pas une seule seconde avoir démontré que la solution est accessible à qui la veut. J’interroge le mécanisme qui fait qu’elle apparaît inaccessible à qui la peut. Et ce fait m’incite à dire que quand on met en avant, pour revendiquer une loi, la difficulté de se procurer une drogue euthanasiante, on manque sérieusement de lucidité.

Nous avons constaté ensemble combien les médecins eux-mêmes se comportent comme s’ils étaient incapables de répondre à cette question : il s’agit d’un phénomène de scotomisation pour lequel la seule explication que je trouve est qu’on ne peut guère réfléchir à ces questions sans y être un minimum affronté.

Le géomètre : Les études existantes montrent que l’intoxication médicamenteuse est majoritairement utilisée, mais peu efficace. Alors que la pendaison, la défenestration, le fusil et la noyade sont des moyens rarement utilisés pour réaliser une tentative de suicide "d’appel à l’aide".

Le médecin : La tentative médicamenteuse permet souvent d’attirer l’attention sur une difficulté. La seule chose qui pourrait nous éclairer est l’étude des suicides médicamenteux réussis. Ce sont ceux-là qui, dans la mesure où étant les moins spectaculaires et les moins masochistes, résultent, quand ils sont bien préparés, d’une pure volonté de mourir dans des conditions voulues.

Le géomètre : Si nous ne nous intéressons qu’aux suicides réussis, nous voyons que la plupart des moyens choisis sont violents. Soit le moyen n’a que peu d’importance : les candidats au suicide se saisissent du premier moyen disponible au moment où la nécessité de passer à l’acte s’impose à eux, ou bien ils sont pris dans leur fantasme de mise en scène à ce même moment. Soit peu de candidats trouvent une alternative médicamenteuse qui leur semble acceptable et qui soit effectivement efficace.

Le médecin : Je me demande comment se monte une telle fantasmagorie, et à quoi elle correspond. Il y a en tout cas très probablement un lien entre les deux anomalies que je relève : la difficulté imaginaire de l’acte de suicide d’une part, le caractère terrifiant des moyens envisagés d’autre part. Ce qui est à l’œuvre dans ces suicides, c’est ce dont je vous parlais, une nécessité de "mise en scène", ou pour mieux dire de mise en paroles. Ce qui par contre me semble évident, c’est que le résultat est de recréer cette situation où, pour mettre fin à ses jours, on aurait besoin d’un autre.

Le géomètre : Background, fantasme, scotomisation, pathologie... mais rien qui permette d’évaluer l’hypothèse d’une démocratisation de l’information sur le suicide. Rien qui permette de savoir si la personne est trop peu lucide pour mener une recherche rationnelle, ou bien trop rationnelle pour se satisfaire d’une information insuffisante.

Le médecin : Rien, en effet ; mais je me demande comment cela pourrait changer : nous sommes dans une de ces situations où, comme dans le principe de Heisenberg, le simple fait d’observer modifie les conditions de ce qu’on observe.

Le géomètre : Peut-être la solution paraît-elle inaccessible à qui est lucide et peut encore attendre. Et qui au moment de sa tentative, n’aura plus le temps de réfléchir et tentera ce qui se présente, parce que justement les conditions de lucidité sont menacées et qu’en toute lucidité encore le choix du moyen devient secondaire.

Le médecin : Je ne crois pas qu’on puisse se contenter de cela : le suicide est un acte si grave qu’il doit être lucide à tous les instants, de sa conception à sa réalisation. Et quand la personne en arrive à choisir une méthode totalement inadaptée à son projet, quand il est si simple d’en utiliser une bonne, alors il ne peut s’agir d’un acte lucide. Je n’ai pas oublié ce que vous avez dit sur le fait que la rationalité du patient n’est pas nécessairement la mienne, mais j’ai malgré tout reçu mandat d’en juger.

Le géomètre : Peut-on croire qu’une meilleure information augmenterait le nombre de suicides ?

Le médecin : Pour ma part, c’est un risque que je ne prendrais pas. En tout cas c’est ce que dit l’ADMD quand elle prétend militer pour que ceux qui ne peuvent pas se suicider puissent enfin le faire.

Le géomètre : Finalement, c’est une mauvaise question. Si on considère que le suicide est une liberté fondamentale, peu importe le nombre de ceux qui le choisiraient.

Le médecin : C’est tout à fait ce que je crois. Le problème n’est pas de savoir si on augmenterait le nombre de suicides. Mais on prendrait le risque majeur de faciliter beaucoup de suicides "déraisonnables". Et là, non, je ne prends pas le risque. Non seulement il ne faut pas de loi, mais il ne faut pas faciliter l’accès au suicide. Si on ajoute à cela ce curieux phénomène qui fait surestimer la difficulté de trouver l’information, on se dit que, décidément, le moins pernicieux est le statu quo. Les remèdes proposés sont pires que le mal. Mais il y a un mal, c’est évident.

Le géomètre : La revendication d’un droit au suicide assisté n’est-elle pas l’alternative à la limitation délibérée de l’information nécessaire à un acte individuel, autonome, privé ? Que serait-il de la revendication d’un droit à cette information ? Que se passerait-il aujourd’hui en cas de publication de cette information précise ?

Le médecin : Oui, cela pose la question du statut du suicide dans notre société. Si "suicide mode d’emploi" paraissait maintenant, faudrait-il l’interdire ? Je n’en sais rien. J’ai envie de dire que la société fera ce qu’elle veut mais si elle choisit d’organiser le suicide :
- Qu’elle ne m’y mêle pas.
- Elle le paiera plus cher qu’on ne pense.

Le géomètre : Si je résume, rationalité et persévérance dans la recherche de l’information seraient le signe d’une lucidité de la décision ; d’accord.
Mieux vaut tenter de réduire les suicides "évitables" ; oui, évidemment.
La seule objection, est : si le suicide (ou l’information sur le suicide) est un droit, peut-on le limiter au prétexte de vouloir réduire les suicides évitables ?

Le médecin : Bien sûr ! La plongée sous-marine est un droit ; mais si au motif que c’est un droit, vous en faites un acte simple, peu onéreux, accessible à tous, vous allez multiplier les accidents. Mais il faut aller plus loin : le suicide n’est pas un droit ; le droit réglemente la vie, pas la mort. Le suicide est un non-droit, dont le droit ne peut rien dire.

Le géomètre : Le principe est la liberté. La pratique de la plongée, même ludique, est constamment associée à la prévention des accidents, mais il n’y a pas de limitation de liberté. Interdire l’euthanasie et le suicide assisté est justifié par la préservation de la liberté du médecin ainsi que celle du candidat lui-même, et non par la volonté de restreindre celles-ci. Je comprends le souci de préserver une certaine sécurité. Et dans la mesure où l’information est disponible pour celui qui la cherche, en exiger la garantie est lourd et jusqu’au-boutiste. Cependant, des trois voies : euthanasie, suicide assisté, information sur le suicide, n’est-ce pas cette troisième voie, la plus légitime, et qui constituerait la meilleure réponse (juridiquement et socialement) face à une évolution probable de la société sur ces sujets ou en tous cas une prise de position explicite du législateur face à une demande pressante et organisée ?

Le médecin : Des trois voies, c’est en effet la meilleure ; mais elle reste bien pire que la quatrième qui est de ne rien faire du tout.

Le géomètre : Si on ne limite pas cette information, il faut donner un moyen sûr (pas forcément immédiat) d’accéder à l’information. Et ce droit ne peut pas dépendre d’un avis quelconque à partir du moment où il est exercé par un individu capable juridiquement. Ce qui tombe bien, puisque cela écarterait toute participation extérieure (d’un médecin ou autre).

Le médecin : Et on accepte alors de faire de cette recherche un acte épouvantablement solitaire.

Le géomètre : Oui. Mais c’est l’état d’esprit qui motive cette recherche qui est épouvantable. Je ne sais pas si permettre cette recherche accroît ou diminue le caractère épouvantable de la chose. Vu de l’extérieur, elle l’accroît certainement, mais il n’est pas question d’abandonner les formes d’assistance existantes.

Le médecin : C’est irréalisable. Vous avez bien vu vous-même que l’information est très accessible dès lors qu’on utilise pour la trouver la même méthode que celle qu’on utilise pour choisir sa voiture. Mais comme vous le faites remarquer, cette démarche reste compliquée pour bon nombre de personnes. Le problème, c’est que je ne vois pas comment on peut rendre cette information plus accessible sans déclencher une foule d’effets pervers.

Le géomètre : Si la société choisit d’interdire l’euthanasie et le suicide assisté, et de ne pas légiférer sur le suicide, le droit à une information complète, accessible et permanente, n’est-il pas un corollaire ? A contrario, restreindre cette information n’est-ce pas limiter ce droit, et favoriser des moyens violents, inacceptables individuellement et socialement, et pouvant avoir des conséquences sur la sécurité collective ? La société peut-elle préférer favoriser des suicides au moyen de pesticides ou d’eau de Javel ?

Le médecin : Redisons-le : nous sommes dans l’éthique conséquentialiste, qui est celle du moindre mal. Vous posez un problème capital, mais la question est de savoir :
- combien de suicides violents on favorise par le statu quo.
- combien de suicides "immérités" on favorise par une libéralisation.

Le géomètre : Si en théorie, l’alternative existe et est compatible avec l’exigence de lucidité, le nombre de suicides violents n’est-il pas une preuve d’échec ?

Le médecin : Ce serait le cas si on pouvait me montrer un seul suicide violent (hors situations extrêmes, de guerre, de torture...) qui ne soit pas le fait d’un déprimé. Je n’en ai jamais vu, mais je veux bien examiner cela.

Le géomètre : Une personne décidée à en finir avec la vie (même pour de très bonnes raisons), à court de temps et de curiosité intellectuelle, peut-elle réellement se renseigner sur un moyen de suicide non violent alors que cette recherche n’est pas immédiate et dépend des moyens matériels et intellectuels disponibles ?

Le médecin : Nous parlons, n’est-ce pas, des suicides lucides, licites, etc. Peut-on accepter de dire qu’une personne à court de temps et qui n’a plus les moyens intellectuels disponibles pour faire cette recherche, procéderait à un suicide lucide, licite, etc ? Non. La seule occurrence où je pourrais être à peu près sûr (et encore !) de mon fait serait le cas de la personne qui, sachant sa fin prochaine, se serait informée, se serait procuré les drogues adéquates, aurait organisé son acte, et l’aurait mené à bien sans recourir à qui que ce soit.

Le géomètre : Par contre, un déprimé n’est pas forcément à court de temps. Que changerait le fait de rendre plus disponible une information qui l’est déjà ?

Le médecin : Pour le déprimé, je crains que rien ne change rien. Simplement, vous vous trompez quand vous pensez qu’il n’est pas à court de temps : le déprimé se suicide pour échapper à une souffrance abominable. Mais peu importe ici, je vous l’accorde.

4. L’alternative au suicide

Le géomètre : S’agit-il simplement de considérer qu’il devrait y avoir suffisamment de médicaments et d’informations qui traînent pour permettre à un candidat motivé de réaliser son projet, ou bien de dire si le rôle de la société est aussi de permettre une alternative pas trop aléatoire aux suicides violents et spectaculaires à celui qui voudrait une mort digne et paisible.

Le médecin : Mais... elle le permet : il est proposé à qui veut ne pas assister à sa fin de vie de le faire dormir, ce qui tout de même n’est pas si mal, et interdit définitivement de prétendre que la société se désintéresse de sa souffrance.

Le géomètre : Mais c’est une très bonne solution, et je ne prétends pas que la société se désintéresse de la souffrance. Cependant, peut-on envisager le cas d’un individu décidé à en finir avec la vie (même pour de très bonnes raisons), qui parvient à sortir de sa solitude et à concevoir qu’on va s’intéresser à un contexte qui ne l’intéresse plus lui-même, et qui se présente face à un médecin ou un hôpital en demandant une sédation, alors que son état ne le justifie pas ; ou bien qui demande une sédation accompagnant un arrêt de son alimentation ?

Le médecin : Oui, cela m’est même arrivé : c’était une très vieille dame qui ne voulait pas voir la fin de son cancer. Nous nous étions mis d’accord pour une sédation. J’ai dû renoncer sur la pression de l’équipe qui estimait que la patiente ne souffrait pas ; ce n’était pas faux, mais je considérais, moi, que la décision de la dame s’imposait à nous. Il peut y avoir des situations plus compliquées, voir indécidables. En tout cas quand une telle demande est formulée, il faut l’accueillir avec beaucoup de circonspection mais avec le souci de répondre au plus juste ; car si je considère comme inepte de prétendre que chacun a sa conception de la dignité, je considère comme absolu le fait que chacun est seul juge de sa souffrance.

Le géomètre : Vous me rassurez là sur votre souci de répondre à la souffrance sans la juger. Mais cette dame a-t-elle pu ne pas assister à sa fin de vie ? Lui a-t-on proposé une solution autre que de l’encourager à attendre que sa souffrance soit mesurable ? En réalité, ne faut-il pas entamer un jeûne et être suffisamment affaibli pour demander une hospitalisation, puis bénéficier d’une sédation permanente lorsqu’une défaillance physique impliquera une réelle souffrance (ou bien peut-être dans le cadre d’une hospitalisation psychiatrique) ? Cela est cohérent avec l’impossible souci de vérifier la volonté et la lucidité du patient, mais atténue la possibilité de choisir de se détacher de la vie en s’endormant.

Le médecin : Dans les faits, les choses se sont passées gentiment, la dame est morte rapidement sans souffrance notable. Mais nous n’avons pas respecté sa volonté, et de ce fait nous n’avons pas respecté ses droits tels que définis dans les lois du 4 mars 2002 et du 22 avril 2005, sans parler de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.

Le scénario que vous proposez est la solution qui reste face à une équipe qui, avec les meilleures intentions du monde, abuse de son pouvoir.

Le géomètre : Oui, j’imagine que c’est la solution a peu près imparable pour qui veut en finir dans un contexte médical.

Le médecin : Cela permet d’affirmer sa détermination. Mais dans ce cas particulier, mon opinion était que la détermination était suffisamment argumentée. La dame avait commencé par me demander une euthanasie, et j’avais négocié une sédation.

Le géomètre : Mais le médecin ne reste-t-il pas libre d’accepter ou refuser de prescrire un traitement (de sédation en particulier), alors que le patient a le droit d’en exprimer la volonté ?

Le médecin : Sans doute. Dès lors que l’autre a besoin de moi, les faits sont qu’il doit y avoir une négociation, faute de quoi l’un des deux est instrumentalisé.

Le géomètre : La demande de sédation doit-elle être considérée comme la demande de n’importe quel traitement ?

Le médecin : Non, certes. Nous sommes là dans ce que l’ADMD appelle l’ultime liberté.

Le géomètre : Avez-vous refusé la sédation parce qu’elle n’était pas justifiée par la souffrance, ou bien parce que vous la perceviez comme directement liée à un projet de fin de vie ?

Le médecin : J’y ai renoncé parce que toute l’équipe s’y opposait, et qu’il fallait en tenir compte, non seulement parce que c’est un groupe qui soigne, et qui soigne d’autres patients, mais surtout parce que dans ces questions, l’idée d’avoir raison tout seul est un non-sens éthique.

Le géomètre : Que feriez-vous de la demande de sédation d’un patient déprimé dont la vie n’est pas en danger ?

Le médecin : Compte tenu de ce qu’est la souffrance du déprimé, c’est pour moi la question la plus difficile. Je peux par exemple envisager de mettre un déprimé sous sédation pendant le temps nécessaire à l’entrée en efficacité du traitement.

Le géomètre : Je suppose que les solutions sont examinées progressivement en fonction de l’évolution de la situation, de la nécessité et de la détermination du patient. Il en aurait sans doute été différemment si la fin s’était passée moins gentiment ou moins rapidement. Le critère final n’est-il pas, a posteriori, le compromis entre la façon dont les choses se sont passées et le respect de la volonté du patient, compte tenu de la nécessité et de la détermination qu’il a exprimée ?

Le médecin : Et pour le coup, cela ne me suffit pas : je suis prêt à dire que si le patient persiste dans sa demande, alors il n’y a pas d’autre ressource que d’obtempérer ; car si on ne le fait pas, alors on crée des situations où l’euthanasie pourrait devenir nécessaire. Si la sédation peut être une alternative légitime à l’euthanasie, c’est en raison de son caractère réversible qui permet, au moins en théorie, de ne pas hypothéquer l’avenir, et qui surtout impose à la société, représentée par les professionnels, de continuer à prendre soin du patient.


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